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un hôpital, deux jours, quatre trains et des embouteillages

Mon précédent article contenait 10 « etc. » C’était beaucoup et j’en ai supprimé la moitié depuis. J’ai laissé les autres par sincérité, c’est un moyen de dire au lecteur : j’ai expédié l’écriture de ce texte parce que je n’ai pas le temps de cultiver l’introspection. Et puis c’est d’autant plus difficile, avec cet hexagone qui craque de partout, de penser à soi. Je crois qu’il n’y aura aucun « etc. » ce soir. Au début, j’avais l’intention de faire un peu la même chose, un condensé rapide des jours derniers où j’aurais notamment dit que le concert de Feu! Chatterton à Sainté était l’un des meilleurs que j’ai vus depuis longtemps (certes, je n’avais plus vu de concert depuis cinq ou six ans donc c’était facile). Sauf qu’entre-temps, il y a eu cette semaine d’attente et d’angoisse, deux sentiments qui ont des points communs : ils sont subis et interminables.

Mardi matin, vers 9 heures, je suis sortie de mon immeuble, suivie par une valise beaucoup trop grosse par rapport à son contenu. Tandis que le bruit de ses roulettes m’accompagnait dans la descente, je me demandais quand, pour la dernière fois, j’étais partie ainsi, sans les affaires de mon amoureux, ni celles de mon fils. Peut-être lorsque mon compagnon était en Irlande, dix ans plus tôt ?

Elle était pourtant lourde à tirer car dedans, il y avait à la fois mon Chromebook (léger) et l’ancien PC portable de mon compagnon (très lourd). Je travaille avec une entreprise qui veut des vrais documents Word, pas des Google Docs enregistrés en format Word, ceci explique cela. Ou non. J’ai hésité : je l’ai enlevé de la valise, je l’y ai remis, j’ai changé d’avis plusieurs fois. En fait, j’avais honte de moi, honte vis à vis de mes parents aussi. Je pars moins de 48 heures, voir ma mère hospitalisée et soutenir mon père, mais j’apporte de quoi travailler. Soixante putains d’euros sont en jeu. Quand on a cessé d’avoir des revenus pendant quatre ans, c’est plus ou moins la cagnotte du loto mais ça reste sans importance par rapport au bien-être de mes proches. Alors pourquoi est-ce que je trimbale ces ordinateurs ?

Je me suis souvenu d’une des raisons pour lesquelles j’avais refusé d’être enseignante : je voulais avoir fini de travailler en quittant mon job, ne pas avoir de copies à corriger ni de cours à préparer, dissocier mon quotidien en mettant le boulot d’un côté et tout le reste de l’autre. Je me retrouve dans la situation inverse, très exactement. N’aurais-je pas un peu raté ma vie professionnelle, compte tenu de ce que j’en attendais (et pourtant, vraiment, je n’en attendais pas grand chose) ? En même temps, qu’espérais-je donc en choisissant de vivre de mon clavier ? Ai-je fait le bon choix ? Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Etc. (Ah mince, il y en aura au moins un dans ce texte aussi).

Beaucoup de monde arpentait la gare de Lyon Part-Dieu, comme d’habitude. En revanche, le TGV en direction de Marseille était vide. Peu de gens partent aussi loin en semaine hors vacances scolaires et d’ailleurs, c’était aussi une première pour moi. J’avais prévu de travailler ou de lire, finalement j’ai fermé les yeux et essayé de me relaxer. C’est que j’étais aussi fébrile et tremblante qu’un alcoolique en phase de sevrage alors que je n’avais (presque) rien absorbé d’alcoolisé la veille. J’avais fait des rêves avec beaucoup de morts dedans. J’avais crié vers trois heures du matin paraît-il.

À l’arrivée, j’ai reçu un sms de mon père : « pas de place, parking complet, je suis au dépose-minute ». Je l’y ai rejoint. Ensuite, nous avons passé une heure dans les embouteillages pour rejoindre l’hôpital, pourtant pas si loin que ça de la gare. À l’entrée, c’était la version moderne de la cours des miracles : malades accompagnés de leur perfusion qui fument à côté des infirmiers, gens amputés ou avec des pansements monstrueux, étudiants qui prennent le soleil en fumant assis en tailleur (parce qu’une entrée d’hôpital, c’est un vrai poumon vert au centre-ville), des types un peu louches qui tentent de refourguer de la drogue… Ensuite deux ascenseurs sur trois étaient hors service, et le troisième allait allègrement du 3 au -3, refusant de nous amener au sixième, l’étage des urgences neurologiques et cardiovasculaires.

Nous avons fini par y arriver quand même. Ma mère m’a dit l’air résigné : « je paye pour mes excès. Je suis désolée ma chérie. » Oui, enfin, dans le lit à côté du sien, une jolie jeune fille de 17 ans avait vécu la même chose. Je me suis assise sur la chaise délavée par l’usure, près d’elle. J’ai été impressionnée par sa quantité de bleus sur les bras (une prise de sang toutes les trois heures) et j’ai pensé, non sans culpabilité (ce n’est vraiment pas important) qu’elle sentait un peu mauvais. C’était avant de me rendre compte qu’il n’y avait pas de douche dans sa chambre (seulement un lavabo de taille normale) et que d’ailleurs, mon père lui apportait du savon.

En voyant le sac que nous transportions, avec tout ce que ma mère n’avait pas eu le temps de prendre auparavant, l’infirmière nous a dit :
– C’est vrai qu’elle est encore trop jeune pour avoir sa valise d’hôpital.
– Pardon ?
– Les personnes âgées, comme elles savent qu’elles risquent d’aller à l’hôpital à tout moment, elles ont déjà leur valise prête avec leur nécessaire, comme la valise de maternité pour les femmes enceintes.
J’aurais sûrement dit que c’était déprimant si je n’avais pas été interloquée. Pourvu que la mort me saisisse par surprise et que jamais je ne m’endorme à côté d’une valise d’hôpital ! (Je suis sure que de toute façon, ça m’empêcherait de dormir, déjà que la crainte de mourir me rend insomniaque depuis plus de trente ans…)

J’ai passé trois heures dans sa chambre, sans trop savoir quoi dire. Ce que j’ai appris de mon boulot n’intéresse pas grand monde. « Mais tu ne voulais pas aider des gens, faire des biographies, tout ça ? » Si mais je prends ce que je trouve, tu sais. J’ai parlé de mon fils parce que c’est toujours pratique pour meubler une discussion. J’avais l’impression d’avoir des propos inadaptés à la situation. Je suis sortie me prendre une boisson à un moment donné et le distributeur affichait des pièces en francs. J’ai pensé au collège et, malgré les mauvais souvenirs que j’en ai, c’était réconfortant par rapport à cet hôpital.

Nous sommes repartis et embouteillages à nouveau. Nous avons longé des files de voiture avec leurs conducteurs qui patientaient pour avoir de l’essence. Cette vision m’a rappelé une scène de film sans que je réussisse à retrouver son titre. À la maison, j’ai été impressionnée par le frigo vide. Mes parents sont célèbres pour leurs apéros où de multiples antipasti sont toujours étalés sur la table basse : artichauts marinés, tapenade, crème d’aubergines et compagnie. Là, il n’y avait rien du tout et je devais faire la cuisine.

Je ne me rappelle pas avoir passé une soirée en tête à tête avec mon père ainsi, chez eux. Je crois que la dernière fois que ça s’est produit, j’étais trop petite pour m’en souvenir. Ensuite, de mes deux parents, il était celui qui s’absentait. Je ne l’avais jamais vu aussi abattu, découragé, à répéter sans arrêt :  » comment je peux faire, moi, pour rendre une adulte raisonnable ? » Je ne sais pas et, contrairement à toi, je suis incapable d’être raisonnable moi-même alors, comment dire…

Le mercredi était semblable au mardi : embouteillages et hôpital. Jeudi midi, nous sommes repartis très tôt, pour que je puisse dire au-revoir à ma mère avant de prendre le train. C’était le bordel, les manifs que j’approuve et les CRS partout qui me font peur, mais j’étais à la gare avec une demi-heure d’avance. J’ai fumé une clope à l’entrée. Un mec bronzé à chaîne argentée m’a lancé :
– Tu sais quoi ? T’as raison de fumer.
– Je ne pense pas, non…
– Si, parce qu’il y a un proverbe qui dit que même si tu fumes, que tu bois de l’alcool et que tu te drogues, tu meurs quand même.
– …
– Heureusement que j’ai des lunettes de soleil ! T’es tellement blanche que tu m’éblouirais sinon. T’es pas de Marseille, toi.
– En fait, je ne suis pas de Marseille mais de la région quand même. Je connais très bien Marseille. Je n’ai pas vraiment eu le temps de prendre le soleil surtout.
– Et t’es super mignonne aussi. Viens m’épouser !
– C’est gentil mais j’ai déjà un mec et un enfant, ça risque d’être compliqué.

Il a soupiré et je me suis déplacée. Cinq minutes plus tard, un type noir avec les écouteurs de son baladeur calés au-dessus de ses oreilles m’a demandé :
– Beuh ? Shit ?
– Quoi ?
– Tu veux de la beuh ou du shit ?
– Ah ! Non merci, ni l’un ni l’autre. (j’ai pas d’argent pour en acheter).
– Ok, on est cool hein.
Euh… Oui. Je ne me sens pas super cool là tout de suite mais bon.

Dans le TGV du retour, j’étais assez seule et juste à côté d’une prise (billet Prems première classe, moins cher que le billet seconde classe, les mystères de la SNCF) donc j’ai décidé de travailler. Un quart d’heure avant l’arrivée, j’ai rangé mon ordinateur dans ma valise pour ne pas perdre de temps. Au moment  de sortir et de la récupérer, j’ai vu un type, un peu bizarre, fouiller dedans. Je lui ai littéralement arrachée la valise des mains. C’est après, chez moi, que je me suis rendue compte que le cordon d’alimentation manquait et j’en ai presque pleuré. (…) Vraiment, il va falloir PRENDRE DU RECUL, RELATIVISER, SE REPRENDRE EN MAIN, ETC. (bis)

Juste avant, c’était la foule qui se précipite dans l’unique TER qui circule entre Lyon et Sainté puis dans le seul tramway à la sortie de la gare. Une bonne femme moustachue avec un look années 70′ disait : « il faut une révolution comme en 1789, il faut qu’on coupe des têtes. » Une blonde plutôt bourgeoise stylistiquement lui répondait : « moi je n’aime pas la violence, j’admire Gandhi. » L’autre, de mauvaise foi mais visiblement sans le faire exprès, l’engueulait : « Ghandi est mort ! Il n’a servi à rien ! » Alors une troisième personne, une brune, a commenté « il y a eu mai 68. » La moustachue a rétorqué : « c’est à cause de mai 68 qu’on est dans la merde. Toutes les personnes de moins de 50 ans en difficulté aujourd’hui le sont à cause de leurs parents soixante-huitards. Ils ont déconstruits pour faire quoi ? Ce monde actuel ? Y a de quoi être fier vous croyez ? »

(…) Tout est épuisant, physiquement et psychologiquement. Comment dire : j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais, à tout concilier, que ce qui me préoccupe n’est pas l’important, que c’est juste une considérable perte de temps et de moral.

* Je n’arrivais pas à faire un choix entre ces deux morceaux pour ce texte, donc je mets les deux.

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