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Un peu du printemps, beaucoup de l’été, et l’automne qui se profile

Pendant ces mois d’absence, je n’ai pas attendu d’enfant. Je n’ai pas écrit un roman non plus. Personne ne se serait posé la question de toute façon. Il y a longtemps que mes absences n’étonnent personne. L’inverse serait inquiétant après tant de disparitions. En fait, je ne voulais pas écrire ici avant d’avoir fini d’écrire ailleurs. Oui mais dans un coin de ma tête, mois après mois, des pensées vagues et entêtantes s’accumulent. Avant de les oublier et afin de les éclaircir, autant les résumer à l’écrit et  ainsi libérer de l’espace pour me concentrer sur des affaires plus importantes que mon petit moi. (…)

Mi avril, les comédiennes qui veulent que j’écrive le texte de leur pièce sont venues me rencontrer dans une brasserie sans singularité juste à côté de la gare. Le soleil était suffisamment discret pour que je supporte ma veste en cuir sur la terrasse. D’ailleurs nous avions toutes du cuir sur les épaules, me semble-t-il. J’ai pris un café et un verre d’eau alors que j’avais plutôt envie d’un demi. J’ai dû oublier ce que je souhaitais boire au moment de passer la commande. L’une d’entre elles avait un badge et des bijoux qui me rappelaient les miens. Si je n’ai jamais changé de style (plus précisément, je mets toujours les vêtements que je portais il y a 10 ans, 15 ans ou 20 ans, ce qui me permet d’alterner entre mes phases goth, punk, retro, pop ou grunge selon mon humeur ; Oui je rentre encore dedans, non ils ne sont pas tous en bon état et ça m’est égal), j’ai éliminé les accessoires à la naissance de mon fils. J’ai caché les badges, les bracelets, les colliers et les boucles d’oreille quand le Boutchou était bébé parce qu’il tirait dessus au risque de les casser alors que j’y tenais… Tant et si bien que j’ai perdu l’habitude de les mettre. Face à ces comédiennes, ma boîte à bijoux m’est revenue à l’esprit. Quelque chose de ce que j’étais m’a manqué. Mes efforts d’antan pour affirmer ma personnalité à travers ce que je portais m’ont parus futils et indispensables, un instant.

Nous avons discuté de leur projet. Il était tellement ambitieux que je n’étais pas certaine du tout d’en être capable. II était tellement ambitieux que j’avais envie d’essayer quand même. C’est la raison principale de mon absence ici, ou son prétexte. En fait, je culpabilisais à l’idée d’écrire autre chose quand j’avais déjà si peu de temps à consacrer à l’écriture. Je ne suis pas certaine d’avoir été plus efficace pour autant. A la fin de la rencontre, elles m’ont donné rendez-vous en mai à Lyon. L’une d’elles a dit : « au soleil du joli moi de mai quand on fait ce qui nous plaît. » En réalité, mai était glacial ici. D’ailleurs j’ai ressorti mon manteau de chaperon rouge en polaire. Je me suis souvenue qu’autrefois, Le Boutchoui tenait dedans dans son porte-bébé lors de ma première balade en ville, quand j’essayais d’être apprivoisée par Sainté. C’était vraiment difficile à concevoir. Je fixais ce manteau comme si j’étais étonnée qu’il n’ait pas grandi lui aussi.

Mai, ses ponts et ses jours fériés… Les amis puis l’Ogre nous ont rendu visite. C’est le surnom que je donne à l’un des frères de mon amoureux, pas seulement à cause de sa taille, de son poids important ou de sa carrure. Il ne mange pas les enfants à ma connaissance. En tout cas, c’est un oncle patient et attentionné vis à vis de son neveu. Disons qu’il mange beaucoup, et surtout il dévore ce que des être humains laissent habituellement de côté : les os de viande (il ne les ronge pas, il les croque avant de les avaler), les carcasses de crustacés, etc. Il aime aussi les déchets périmés oubliés au fond d’un frigo (mais ça, à force de vivre avec mon amoureux, j’ai compris que c’était une caractéristique familiale). Forcément, pour faire passer tout ça, l’Ogre boit beaucoup. Et il faut croire, à le voir, que l’alcool est ce qu’il y a de plus efficace pour digérer. Pour sa venue nous devions avoir plein de packs de bières, pleins de vins, et plein de gin pour faire des cocktails, ainsi que quelques digestifs (sinon il serait allé se ravitailler plusieurs fois par jour de toute façon). A son départ, notre bar était vide. Mon amoureux et moi, nous étions quelque peu brumeux, et pourtant nous sommes très endurants d’un point de vue éthylique. Seul le petit était en super forme, il chantait, il sautillait, il criait… Il était désespérément plein de vie. Après avoir ingurgité quelques comprimés effervescents, je suis allée me réfugier dans l’eau chaude de la salle de bain. Devant le miroir, j’avais le teint d’une momie qui aurait essayé de se déguiser en clown. Aors j’ai décidé que ça ne pouvait pas continuer comme ça.

J’ai eu une réminiscence très précise d’un instant, peu de temps avant l’avènement de l’enfant. Je me rinçais dans ma baignoire après avoir pris un bain. Dans cet appartement lyonnais, celle-ci était face à un large miroir. Habituellement, j’évite mon reflet à part lorsque je me maquille, mais je suppose qu’avec un corps en constante évolution, une certaine obsession physique se crée. Bref, je me suis contemplée dans le miroir et j’ai pensé aux paroles d’une chanson de Renaud : « J’lui dis qu’elle est belle comme un fruit trop mûr… » Sauf que je ne me trouvais pas belle du tout. En revanche, j’avais la certitude d’être un fruit trop mûr. J’étais déjà consciente que le corps n’était plus jamais exactement le même après une grossesse. J’ai beaucoup d’expérience quant à la redoutable mémoire du corps. Il n’empêche que je l’ai ressenti tout particulièrement, sans désespoir, sans regret non plus, mais avec une légère angoisse malgré tout. J’avais mis plusieurs années avant de m’habituer à ma peau précédente, je n’étais pas certaine d’accepter facilement celle qui suivrait.

Dans la salle de bain après le départ de l’Ogre, je constatais qu’actuellement, j’étais le pire de moi-même physiquement. La vilaine toux de fumeuse, les demi-cercles gris sous les yeux et la peau cireuse de ma jeunesse agitée, la graisse et les muscles atrophiés d’après l’avènement de l’enfant. C’est alors qu’après avoir examiné différentes possibilités (arrêter de boire de l’alcool ? Non. Arrêter de fumer ? Non. Manger 5 fruits et légumes par jour ? Non. Arrêter la charcuterie et le fromage ? Non. Faire du sport ? Euh….), je me suis inscrite dans une salle de Fitness. Junko – Sport – Fitness. Quand je lis ces trois mots, j’ai l’impression qu’il manque la phrase : “cherchez l’intrus”. D’ailleurs, mon amoureux, après un éclat de rire, a prédit que j’allais m’y rendre 3 fois puis laisser tomber. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas simplement décidé d’aller courir, surtout que je me lasse vite d’une activité, or dans une salle de sport il y a du choix. J’avais décidé d’y aller 45 minutes trois fois par semaine. Finalement j’y passe une heure et demie (c’est le maximum que je peux m’octroyer) 4 à 6 jours par semaine. (…) Au fond, cette décision révèle peut-être un aveu de faiblesse contrairement aux apparences : je m’enlise sans réussir à atteindre le moindre objectif depuis plusieurs mois (plusieurs années ?)… Dans la salle de sport, au moins, je me sens progresser. je vois mon souffle s’améliorer, ma fréquence cardiaque diminuer. J’ai le sentiment agréable et inédit de m’être sous-estimée avant d’y aller. Pour résumer, je suis fière de moi en sortant. Pourtant, à chaque fois que j’en parle, je me justifie tant j’ai l’impression de me trahir. Accepter de changer est plus difficile qu’il n’y paraît, y compris lorsqu’on ne s’aimait pas tellement auparavant.

Comme à chaque fois que je me lance dans une expérience inédite, j’ai eu un comportement obsessionnel en lisant tout ce que je trouvais sur le sujet. Je peux te parler en fentes, en squats, en gainage, en fréquence cardiaque, en presse, en crunchs ou en calcul de Karvonen… J’ai tout lu, y compris les débats  Je sais également (ça, c’est malheureusement admis  de manière unanime quel que soit le site) que sans une alimentation équilibrée et dépourvue (ou presque) d’alcool, les efforts sportifs sont relativement vains. Un jour, va savoir, mon envie de m’améliorer me poussera peut-être à modifier mon hygiène de vie… ou non. Je suis incapable de supporter longtemps la réalité quand il m’est impossible de la déformer. Seul un enfant à naître peut me pousser à faire ce sacrifice (parce que 9 mois ce n’est pas grand chose dans une vie, me répétais-je enceinte, dix ou quinze fois par jour), or je n’en veux pas d’autre. Compenser mes excès me suffit. Et puis grâce à mon super casque insonorisé (l’alternance entre variété française pleurnicharde, dance et techno décérébrées et publicités dans la salle auraient pu me rendre aussi malade que Radio Monop autrefois), je retrouve le temps d’écouter des disques de manière concentrée.

Je revenais d’une séance de sport lorsque Le Chat est mort le vendredi 18 juillet à 9h35. Depuis plusieurs mois, il maigrissait et il vomissait. J’aurais dû aller voir un vétérinaire plus tôt. A chaque fois que je m’apprêtais à le faire, Le Chat recommençait à manger et cessait de vomir. J’espérais systématiquement qu’il s’agissait d’une guérison quand ce n’était sans doute qu’une rémission. C’était le cas, juste avant notre départ pour un week-end auprès de ma “belle-famille”, il avait l’air d’aller mieux. Au retour, l’appartement était maculé de vomi. Ma “belle-mère” a lancé : “le chat s’est vengé !” J’ai montré la bête allongée dans l’entrée, vidée de ses forces : “elle ne s’est pas vengée, elle est malade (connasse) !” Avant de partir ce matin là, je l’avais serrée contre moi en lui demandant de s’accrocher, on retournerait voir le vétérinaire en début d’après-midi. Et puis soudain, alors que je commençais à sentir ma température monter et mon coeur s’accélérer pendant mon échauffement cardio, j’ai su que j’allais la retrouver morte en rentrant. J’avais prévu d’y rester 1h30, je suis partie au bout de 20 minutes en courant sur le chemin du retour. J’ai lancé à mon amoureux : “Le chat est toujours en vie ?” “J’en sais rien”, m’a-t-il répondu sur un ton désinvolte, sans me prendre au sérieux. J’ai parcouru l’appartement avant de la trouver sur la terrasse. Elle est morte à l’instant où j’arrivais, le regard encore posé sur moi. J’ai entendu le dernier ronronnement, le dernier souffle, vu les babines se soulever légèrement dans un étrange rictus. J’ai été sa dernière image… Raconté de cette manière là, on dirait un truc magique, une sorte de lien télépathique. En fait, je suppose que tout m’est revenu en tête en même temps au moment où je ne pouvais plus brider mes pensées : son apathie (d’habitude elle vient vers moi en miaulant quand je reviens après l’avoir laissée ne serait-ce qu’une heure), sa gamelle d’eau intacte malgré la chaleur, et surtout son poids quand je l’ai soulevée du sol pour la dernière fois (elle n’a jamais été aussi légère, comment peut-elle être aussi légère…) Mon amoureux, malgré tout le mal qu’il pensait de l’animal, m’a prise dans ses bras en répétant : « ça me fait tout drôle, c’est bizarre ça me fait tout drôle ». L’étreinte était raide à cause de moi, du choc (oui je le savais mais je tenais tant à l’ignorer), et de ma certitude qu’il n’était pas réellement malheureux puisqu’il n’avait jamais pu la supporter. D’ailleurs, à part moi et Le Boutchou, personne n’y tenait. « Tu ne pleures pas…? » A quoi ça servirait ? C’est ce que j’ai dit. En fait les larmes ont jailli en son absence. J’ai passé si longtemps à apprendre à ne plus pleurer en public que je ne sais plus le faire du tout, y compris quand ce serait nécessaire pour aller mieux. Juillet était larmoyant en tout cas.

Août a commencé dans la maison parentale au creux d’une carte postale, entre plage et vignes. Au virage face au rocher, ma mère me racontait : « je me suis installée ici pour la première fois il y a 17 ans. Mais avant, petite, quand nous revenions de vacances, nous empruntions cette route et à chaque fois, devant cette vue, je me disais : ça y est, je reviens chez moi, alors qu’il restait encore une grosse heure de route. C’est bizarre hein… » Comme moi lorsqu’en voyant les premiers chants de vigne, je pensais : « ça y est, j’arrive chez mes grands-parents, les vacances commencent, alors que j’en étais encore très loin. » Bizarre oui.

Le lendemain de notre arrivée, Lady Muji – marraine républicaine du Boutchou – et Monsieur Muji nous rejoignaient et c’était chouette de les avoir avec nous pendant 6 jours au lieu d’une nuit et d’une journée. Etant en présence d’une adepte de la course à pieds, j’ai essayé de courir à l’extérieur pour la première fois (enfin, disons que j’avais couru pour la dernière fois dans un gymnase en 5ème (après cette date, j’avais trouvé un gentil docteur prêt à m’inventer un problème – l’asthme d’origine allergène n’a jamais empêché personne de courir en réalité mais il devait manquer d’imagination face à une personne en bonne santé – pour me dispenser d’activité physique). (Ma prof de sport s’étouffait en rétorquant : tu fais de la danse et de l’équitation mais à part ça tu ne peux pas faire du sport hein !?) Bref, seule je n’aurais pas eu le courage d’essayer mais finalement, c’était agréable. Le soleil commençait à peine à monter dans le ciel, perduraient quelques gouttes d’humidité nocturne dans l’air, les jeux d’ombre et de lumière étaient apaisants entre le chateau et les chemins de terre. Durant un instant, nous nous sommes arrêtés pour décider du chemin à emprunter et l’odeur des herbes aromatiques m’a étourdie. Une fois de plus, j’ai perçu l’ambiguïté de cette odeur, de ce qu’elle m’évoque. Une partie de moi la trouve agréable et intriguante (jouons à déterminer où se situent le thym, le romarin et la sariette parmi ces effluves), une autre la trouve inquiétante, toxique. En réfléchissant aux images qu’elles m’évoquaient, je voyais l’enfance enchantée et joueuse dans le jardin de mes grands-parents ; l’adolescence ennuyeuse, désabusée et désanchantée entre les mêmes buissons. Au retour je pile le basilic du jardin pour préparer le pistou, comme lorsque j’avais 10 ans.

La veille, lors de la bouillabaisse, les amis de mes parents me demandaient où j’en étais professionnellement et ce que j’allais faire. J’ai parlé de mes projets d’écriture et d’écrivain (public) en précisant que je me laissais 2 à 3 ans pour essayer et que si j’échouais, je tenterais de passer un concours. Malgré ce détail théoriquement rassurant, ils sont devenus silencieux, baissant les yeux sur le bol d’olives vertes posé sur la table… Trop sincères pour faire semblant de se réjouir, trop polis pour se montrer désespérés. Prétendre que je recherche activement un emploi de bibliothécaire tout en passant un concours aurait été plus valorisant, c’est certain. Néanmoins, finalement, peu m’importe qu’ils m’en croient incapables à partir du moment où j’ai envie d’essayer malgré eux. Si je me plante, tant pis, au moins je saurais que j’atteins mes limites, mais je ne renoncerai pas avant d’en avoir fait l’expérience, pas cette fois (enfin, j’espère.)

Les journées se déroulent au rythme indolent du sud, la somnolence de la sieste sur le transat au bord de la piscine, le sel de la mer sur mes lèvres gercées d’avoir été trop souvent mordues le mois passé, les parties de pétanque où je commence toujours à pointer parfaitement après 10 minutes de jeu (le temps d’analyser le terrain, je suppose), les apéritifs tardifs, les repas à la nuit tombée, les tomates difformes qui ont du goût, les courgettes gigantesques et les aubergines miniatures du jardin, le vin rosé sur la table à tous les repas (jamais le même)… Mais aussi les piqûres des moustiques qui créent des ronds rouges d’un diamètre phénoménal sur la peau lisse du Boutchou, un Boutchou à l’âge des premières peurs. Alors qu’il avait accepté de se baigner l’année passée et qu’il avait même joué dans l’eau, il panique au premier orteil dans la piscine comme dans la mer et nous regarde comme s’il s’attendait à ce qu’on le noie. Le Boutchou est également effrayé à proximité des mouches, des abeilles, des papillons, du noir et des bruits mystérieux dans le placard de sa chambre, ceux qu’il est le seul à entendre. Ma mère commente : “ça montre que ce n’est plus un bébé, ce sont les premières peurs qui nous font devenir un enfant”. Je répète sa phrase dans ma tête, je la trouve triste.

Ma mère avec laquelle je me dispute fréquemment. “Qu’est-ce que tu es colérique !” En réalité, je crois qu’avec elle, uniquement avec elle, je n’ai jamais réussi à “prendre sur moi”. Quand le Boutchou refuse de goûter le contenu de son assiette, elle commente : “tu es capricieux ! A la place de ta mère, je te donnerais une bonne baffe et ce serait réglé”. Avec une personne inconnue, je me contenterais de penser très fort que sa phrase est conne. Avec un proche, je répondrais que c’est de son âge et qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à un châtiment corporel. Avec elle, je deviens véhémente. Non que je fasse exprès d’exagérer mes sentiments, je suis profondément en colère – oui, j’ai un tempérament colérique – la différence étant que je ne le cache pas. Paradoxalement, cette phrase vient d’une personne qui n’a jamais levé la main sur moi (et qui a prononcé cette phrase une vingtaine de fois y compris l’an dernier, bordel), alors que mon père qui a utilisé giffles et fessées trouve des excuses au gosse. Mystère de l’âge ou des différences de comportement face à un enfant qui n’est pas le sien. Je m’engueule aussi avec ma mère à cause de sa semi surdité. Non, je ne lui reproche pas d’être tombée de son lit d’internat durant l’adolescence pour se bousiller complètement une oreille. Je lui en veux d’aimer être sourde. Les appareils que nous lui avons offerts il y a dix ans sont toujours dans leur boîte. Elle préfère interpréter nos paroles (et donc y répondre souvent de manière comique, certes) plutôt que de les entendre. Et nécessairement, je n’arriverai jamais à comprendre comment elle peut “aimer le silence” ni “trouver agréable d’être sourde”. De manière égoïste, je n’y vois qu’une communication altérée entre elle et moi. Ma mère qui, malgré tout, m’embrasse maladroitement (elle me cogne la joue au passage) en me murmurant « qu’est-ce que je t’aime ma fille ! » lors du départ.

Après notre retour à Sainté, tandis que j’ai la peau caramel foncé (la couleur du caramel juste avant de brûler) pour la première fois depuis 15 ans, je termine un bouquin de Stephen King dans lequel sont cités les Alcooliques Anonymes. J’explique à mon amoureux que ça me paraît quand même anormal de pouvoir aller mieux en discutant avec des personnes étrangères qui ont le même problème que soi. (Il faut avouer qu’après ma mort douze ans plus tôt, le moment passé à discuter avec d’autres suicidaires dans le fumoir de l’hôpital psychiatrique m’avait plutôt achevée moralement), Il remarque : « toi, de toute façon, t’as déjà un problème à l’idée d’être avec des gens. Forcément, tu ne peux pas comprendre. » Histoire d’être vraiment agaçant, il ajoute : « de ce côté là, t’as tiré de ton père. » Plus tard, ma mère me demande si je me suis fait des amis à la salle de sport. De manière évasive, je me contente de dire que non, pas encore. Je n’ose pas lui préciser que je fais exprès d’y aller très tôt le matin pour être seule. Puis je me demande un peu ce qui cloche avec moi, pourquoi je ne ressens plus le besoin d’avoir des amis, pourquoi je fais si peu d’effort pour les conserver y compris quand je me soucie d’eux au point d’en être insomniaque, pourquoi j’aime tant les conversations superficielles avec des inconnus alors que je me fous de n’avoir aucune personne proche de moi à Sainté.

Août et ses derniers jours, revenons au présent. Le Boutchou n’avait pas l’air spécialement affecté par la mort du Chat qui était pourtant son principal compagnon de jeu à la maison… jusqu’à hier. Son père est actuellement absent pour des raisons professionnelles. Plus précisément, il n’est présent que de 1 heure à 7 heures du matin, donc durant son sommeil. Comme la veille, le petit a constaté à longueur de journée : « papa est pati ». Oui. Et soudain : « Le chat est parti. » J’ai cru mal entendre : qui est parti ? « Papa. Et le chat, le miaou (en montrant le fauteuil dans lequel le chat dormait) ». J’ai eu un instant de panique face à cette pensée : il ne doit pas confondre une absence provisoire et une mort, surtout pas quand il s’agit d’une absence parentale. J’ai donc corrigé : « Papa est parti mais il va revenir. Le chat est mort, il ne va pas revenir. » « Le Chat est parti mais il va revenir, papa est parti mais il va revenir.  » « Non… Papa est parti mais le chat est mort. Papa va revenir. Le chat ne va pas revenir. » Il m’a fixé quelques instants avec un truc ininterprétable dans la prunelle (stupeur ? Incompréhension ? Vertige ?), puis il s’est allongé par terre en pleurnichant, parfaite représentation de l’enfant capricieux. J’ai brutalement compris à quel point on pouvait confondre un caprice et une réaction normale. Il a le droit d’être en colère et de vouloir que le chat revienne. Il a le droit d’avoir peur que son père ne revienne pas. Il a parfaitement le droit de s’allonger par terre pour exiger de moi que je change la situation, sauf que je ne peux rien faire du tout. Je me suis agenouillée et il s’est niché dans mes bras immédiatement. La tête sur mon épaule, les bras autour de mon cou, les jambes autour de mes hanches, sa position était la même que celle qu’il avait nourrisson sur le porte-bébé physiologique… à une différence près. Ses jambes entouraient complètement mes hanches et ses bras se rejoignaient derrière mon cou. Le contraste entre cette attitude de bébé et la longueur de ses membres d’enfants m’a fait un truc intérieur très difficile à définir, attendrissant et inquiétant en même temps. Il a encore tellement besoin de moi mon bonhomme, malgré sa taille, malgré ses crises d’opposition, malgré cette affirmation de sa personnalité propre, malgré tous ses « non ! » Dans ma tête, j’ai vu le personnage du film « Alabama Monroe » dire : « je ne veux pas avoir la responsabilité d’une vie. » Moi non plus je ne voulais pas avoir d’enfant pour cette raison là autrefois. Et là je me suis demandé si j’y arriverai toujours, à le porter tout en me soutenant…

Septembre arrivera bientôt. Au début du mois, il se sera écoulé dix ans depuis ma première rencontre avec mon amoureux. Au milieu du mois, mon fils entrera en petite section de maternelle. A la fin du mois, j’aurais 34 ans et il faudra bien que cette pièce de théâtre soit achevée d’ici là. Avant le mois d’octobre, nous serons probablement devenus propriétaires d’un appartement. Est-ce que qui que ce soit comprend ma terreur à l’idée de faire un prêt pour 15, 20, 25 ou 30 ans ? Je sais que nous le revendrons probablement avant, il n’empêche que… Notre seul engagement à ce jour, c’était notre enfant, l’avoir puis veiller sur lui quoi qu’il advienne entre nous. Pour le reste, nous ne nous sommes plus jamais rien promis après notre première relation bousillée par les promesses, et certainement pas de vivre ensemble jusqu’à ce que la mort nous sépare, par exemple. C’est quand même dément de planifier aussi loin dans l’avenir, de se mettre cette entrave sans rien savoir des prochaines années, de se faire assez confiance pour en arriver là. (…)

A la fin du mois, j’aurais 34 ans et je repense à l’affirmation de ma mère : « 35 ans est le plus bel âge de la vie. » Peut-être n’avait-elle pas tort, finalement. Ma trente-quatrième année n’amènera pas de grands changements, du moins c’est ce que je ressens. Je tâtonne encore pour trouver l’équilibre, pour comprendre ce qui me permet d’avoir un équilibre, mais je sens que je me rapproche de celle que je désire être, indépendamment de l’éducation reçue, des stéréotypes et des modèles. (…)

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Entre le 24 et le 26 octobre 2009 : une vieille dame vagabonde, un dernier bain de mer avant l’hiver, de la nostalgie surtout (et trop de pages noircies, une fois de plus)

Je me rendais chez mes parents un mois jour pour jour après avoir eu 29 ans, donc le 24 octobre 2009. Sur mon billet SNCF, il était écrit “place selon disponibilité” alors, dans le couloir, j’ai patiemment attendu que tous les passagers soient assis. Au départ du train, j’ai repéré une banquette libre en face d’une vieille dame. Je l’ai rejointe et, au cas où, pour la forme, j’ai vérifié : “vous n’attendez personne ? C’est libre ici ?” Elle m’a répondu : “je n’attends personne et je n’ai pas de place réservée non plus”, ensuite elle m’a souri de tout son dentier, déjà je l’aimais bien. Elle était le stéréotype de la mamie d’une certaine manière… Pas la mamie aux cheveux permanentés teintés de reflets bleutés ou violets, pleine de bijoux en or avec du fond de teint poudré sur les rides et du rouge à lèvres vermillon qui déborde dans les commissures des lèvres. Pas la mamie desséchée, anguleuse, courbée, avec un visage tout en longueur et des vêtements étriqués, c’est-à-dire la mamie dépouillée de toute coquetterie, non plus. C’était plutôt la mamie des contes de fées, avec des cheveux blancs ondulés rattachés en chignon flou – quelques mèches derrière ses oreilles fines – un visage joufflu légèrement rubicond aux pommettes, couverte d’une robe longue classique… la bonne vieille grand-mère quelque part dans mon inconscient, en quelque sorte.

Pendant que je m’installais, le contrôleur a annoncé : “vous êtes dans le TGV en direction de Nice, ce TGV dessert : “Valences TGV…” La Mamie l’a interrompu : “il faut que je pense à descendre cette fois ci !” Par politesse, je me suis renseignée : “vous avez donc raté votre arrêt auparavant ?” “Oui… Je venais de Genève et je devais descendre à Valence ce matin mais je me suis endormie. Quand je me suis réveillée j’étais à Lyon, je suis descendue sans trop réfléchir, plein de gens descendaient. J’ai visité Lyon, c’est une jolie ville. J’ai aimé l’architecture et j’ai bien mangé dans un bouchon lyonnais. Malheureusement mes enfants m’attendaient à Valence, ils étaient inquiets donc j’ai dû reprendre le train”, m’a-elle expliqué sur un ton désinvolte. En fait, elle avait plutôt l’air de s’excuser, comme si cette anecdote était trop banale pour être racontée. A cet instant, son téléphone a sonné. Elle m’a fait un petit signe pour s’excuser courtoisement avant de décrocher. J’ai entendu une voix féminine visiblement inquiète à travers le combiné. Ma voisine lui a annoncé : “oui je suis dans le bon train, j’ai posé la question au contrôleur : j’arriverai dans 40 minutes, mais ce train va jusqu’à Nice or je n’ai jamais vu Nice, j’aimerais voir Nice avant de mourir…” (elle m’a fait un clin d’œil) Son interlocutrice ne trouvait pas la plaisanterie drôle apparemment ; je l’entendais crier au bout du fil. Finalement, la mamie a raccroché puis m’a lancé, l’air très satisfait entre deux éclats de rire espiègles : “houhou j’ai inquiété ma fille !”

Cette vieille dame m’était très sympathique, en partie grâce à son physique avenant et à ses sourires sincères, mais surtout en raison de son attitude nonchalante. Elle donnait l’impression de pouvoir descendre n’importe où, parler à n’importe qui, faire n’importe quoi sans rien redouter, quand les personnes âgées que je côtoie habituellement ont souvent l’air inquiet dés qu’un détail chamboule leurs habitudes. J’appréciais son naturel, cette aptitude enfantine à vivre volontiers une quelconque aventure. Elle aurait pu me paraître inconsciente ou un peu folle, mais elle m’a semblé libre. Après sa conversation téléphonique, elle a sorti des cookies de son sac pour me proposer d’en prendre un ou plus. Avec ces stratagèmes, elle aurait peut-être pu devenir ma meilleure amie mais elle n’a pas oublié de descendre à Valence TGV. D’autres personnes ont envahi toutes les banquettes, donc je suis retournée patienter dans le couloir.

A l’extérieur, le coucher de soleil s’étendait en rosissant les nuages, puis la nuit est tombée. Mon reflet avait très mauvaise mine dans la vitre – teint grisâtre et yeux cernés – alors, avant d’arriver, je me suis enfermée dans les toilettes pour me remaquiller un petit peu. Devant le miroir sale, au dessus de l’évier métallique, tandis que le bruit des rails frottés par le train s’intensifiait, il m’a semblé avoir vécu une scène similaire auparavant, comme souvent, sans retrouver laquelle. Je ne me maquille pas systématiquement dans les toilettes des trains, pourtant. Je suppose que c’est arrivé un jour où je rejoignais mon amoureux à Grenoble, un vendredi soir sans doute, peut-être même à l’époque où nous n’étions que des amis. C’est la période dont je me rappelle le moins finalement… Enfin, disons que c’est une période toute en fulgurances. Je revois des instants précis, quelques secondes dans un temps quasiment mort, les parties immergées de l’iceberg. J’ai souvent des difficultés à comprendre comment nous avons pu, aussi longtemps, dormir côte à côte sans nous rapprocher, nous rendre mutuellement jaloux sans révéler nos sentiments… Rester des amis quand tout aurait dû nous rendre amants.

Par association d’idées, je me suis rappelée de ma première visite chez lui, alors qu’il était déjà venu (amicalement) chez moi plusieurs fois. Je n’avais pas envie d’y aller. Je n’ai quasiment jamais envie d’aller où que ce soit de toute façon, à part à l’intérieur d’un livre ou d’un disque. Par conséquent, j’avais trouvé de nombreux prétextes pour ne pas me rendre à sa fête d’anniversaire, mais il les déjouait systématiquement. Finalement, une de ses amies était venue me chercher en voiture et je n’avais plus aucun moyen de refuser. Vers 2 ou 3 heures du matin, il avait annoncé qu’il voulait se rendre à la Bastille. Les invités enivrés s’endormaient, ceux qui ne ronflaient pas lui avaient lancé : “t’es complètement malade, ça ne va pas la tête !” avant de rejoindre leurs sacs de couchage. J’ai été la seule à relever le défi car je suis généralement prête à tout pour faire durer la nuit. Ensuite, je m’en voulais en gravissant la montagne, à cause de mes muscles rendus liquides par l’alcool et du froid qui faisait trembler mes jambes sous mes collants résilles, malgré les gorgées de vodka qu’il me proposait régulièrement. En haut, je m’étais assise dans une grotte à ses côtés. Nous avions parlé des paroles de Jamie Stewart (je lui avais fait découvrir Xiu Xiu – qu’il avait adoré, c’était un signe – lors de sa première visite dans mon appartement), de Mogwaï, d’Aphex Twin, de Dead Can Dance, d’Arab Strap – il ne supportait pas la voix du chanteur – bref, de musique essentiellement, de cinéma aussi, sans rien nous dire de plus personnel me semble-t-il. Nous avions regardé la ville sous la brume, puis au soleil levant, avant de redescendre acheter des pains au chocolat dans une boulangerie. Je ne savais pas que je vivrai encore des milliers de nuits blanches éthyliques sur les hauteurs des villes avec lui, ni que j’achèterai des milliers de pains au chocolat à l’ouverture des boulangeries. Je ne prévoyais pas non plus notre relation amoureuse, nos ruptures, nos recommencements mais, en revanche, j’avais la certitude d’avoir trouvé un ami, probablement mon meilleur ami, celui auquel je pourrais tout confier y compris ce que personne n’avait jamais su. Je l’aie toujours, cette certitude, même lorsque l’éloignement me fait douter du reste… Il fera toujours partie de ma vie.

Pendant que je déterrais mes souvenirs, le train a rejoint la garde de Marseille St Charles. A l’arrivée, j’étais presque déçue par l’absence de mistral, car ma mère m’accueille systématiquement ainsi : “il faisait très beau et voilà, tu arrives, le mistral arrive avec toi”. Elle le dit tristement mais c’est une forme de rituel. Malgré l’absence de vent, il faisait frais sur le quai, je me recroquevillais sous ma veste en cuir. Dans la voiture, je lui racontais que certains de mes collègues étaient en congé maladie à cause de la grippe A. Elle me répondait : “ce n’est qu’une petite grippe, les médias en font des tonnes pour rien” ; un mois après, au téléphone, elle me suppliera de me faire vacciner…
Comme toujours après avoir allumé cigarette sur cigarette, elle m’a proposé de s’arrêter au bord de la mer le temps d’aérer la voiture : “j’ai promis à ton père que je ne fumerai pas dans la voiture”, cette histoire se répète. Les promesses non tenues sont peut-être une caractéristique familiale, me suis-je dit, sur le ton de la constatation, sans émotion particulière… D’ailleurs, tant mieux puisque j’aime observer cette plage, en particulier la nuit en automne, quand elle est déserte et qu’il n’y a rien d’autre que le bruit des vagues, l’écume perlée sous les lampadaires de la chaussée, la montagne semblable à un mirage dans la pénombre au loin. La sérénité ressentie devant une plage déserte après la tombée de la nuit est incomparable, peu importe le contexte.

Durant le trajet depuis la gare jusqu’à la carte postale dans laquelle mes parents habitent, je lui ai parlé de la vieille dame du train, elle a rigolé. Elle m’a précisé : “j’ai déjà fait ça, descendre aux mauvaises stations et visiter”. Je lui ai répondu que ça ne m’étonnait pas d’elle car, c’est vrai, je l’imagine très bien agir ainsi. Cependant, elle pourrait aussi ne pas l’avoir fait. J’ai de plus en plus de difficulté à démêler sa vie réelle de sa vie rêvée. Au fond ce n’est pas important, elle a la personnalité adéquate pour ce genre d’actes quoi qu’il en soit… Pas moi, pas complètement du moins. Je pourrais agir ainsi si quelqu’un m’entraînait à le faire, à la limite je n’attends que ça : je choisis mes meilleurs amis parmi les individus les plus aventureux. Cependant, je suis incapable d’initier ce type d’action, je ne peux pas être manager, chef de bande, coach, entraîneur… Je suis celle qui attend d’être embrigadée. Je n’obéirai pas au chef quelles que soient ses conditions mais s’il me proposait de réaliser un fantasme, je le suivrai sans hésiter quand, seule, je ne réaliserai jamais rien. Il m’a fallu longtemps pour le comprendre, maintenant je le sais… Je suis résignée à défaut d’avoir le choix, je suppose.

Quand mon père nous a ouvert le portail de la maison, je l’ai englouti sous les mots inutiles. Je lui ai parlé de tout de rien, j’ai brassé du vent pour éviter le silence ou pour camoufler ma fatigue, va savoir : l’un, l’autre ou les deux. Ensuite j’ai fait le tour du jardin, sans cesse enrichi par de nouvelles plantations. J’en ai conclus : tout est fait, c’est parfait désormais, vraisemblablement mes parents vont déménager maintenant. Peu de temps après, j’entendais ma mère dire à mon père : “comme tu veux, je me moque de l’endroit où j’habite à partir du moment où c’est près de la mer” : je ne m’étais pas trompé. Je me demande si un psychanalyste a recensé ce comportement un jour : mes parents choisissent toujours une maison délabrée, ils la reconstruisent et la métamorphosent ; quand elle est parfaite pour eux, quand il n’y a plus rien à faire à part y vivre, ils la revendent pour en trouver une autre délabrée qu’ils reconstruisent… etc. C’est la raison pour laquelle j’ai déménagé tous les trois ou quatre ans depuis ma naissance jusqu’à mon indépendance. C’est aussi la raison pour laquelle je leur en ai souvent voulu : dés que je me sentais enfin bien quelque part, il fallait partir. Maintenant je m’en moque un peu, leur maison n’est plus la mienne ou qu’ils aillent, mais leur comportement m’est toujours aussi incompréhensible.

Le lendemain de mon arrivée, ma mère m’a poussé à aller me baigner. J’ai protesté : “hé ! Il fait quand même froid !”. “Oui mais l’eau est plus chaude que l’air, et ce sera sans doute ton dernier bain de mer de l’année, allez viens !” J’ai finis par lui obéir (je ne sais pas lui résister). Elle avait raison : l’eau était très chaude, mais encore fallait-il en sortir… Je me suis immergée jusqu’à ce que ma peau se fripe, plongeant la tête sous les vagues dés que la brise enfermait mes cheveux et mon visage dans un casque glacé. Tout en observant ma mère faire la planche, je me suis souvenue de la manière dont je nageais en la portant petite, ravie de pouvoir inverser les rôles tenus sur la terre ferme, grâce à sa légèreté dans l’eau. Dans la mer, malgré sa taille et son poids, elle n’avait ni plus ni moins de force que moi… Ce phénomène m’émerveillait et me donnait de l’importance. C’était avant de connaître les lois de la physique, bien entendu.
Nager est peut-être la première chose que j’ai su faire, avant même de savoir marcher. Mes parents m’ont déjà raconté comment, au Sénégal, ils avaient failli se faire arrêter parce que je nageais sans aucune bouée, sans brassard, alors que j’avais moins de 3 ans : “on ne laisse pas une petite fille de cet âge sans protection !” Mon père leur avait répondu : “mais regardez, elle sait nager, elle nage mieux que nous !” Je n’en ai aucun souvenir forcément. Néanmoins, je sais que l’eau est mon élément. Je doute de mes talents concernant tout le reste, mais je suis une bonne nageuse sans aucun doute, la noyade m’apparaît comme quelque chose de rigoureusement irréel. Dans la Méditerranée, je me sens puissante, forte, je n’ai rien à redouter, il me suffit de me laisser porter par les vagues ou de les accompagner, c’est merveilleusement simple. Lorsque ma mère a insisté : “il faut quand même qu’on rentre, j’ai un repas à préparer”, j’ai rejoint la plage à regret, en riant parce que le courant essayait de m’entraîner à l’opposé, vers l’horizon : “tu vois bien que la mer me retient !”

Accroupie sur un rocher, la serviette serrée autour de mes épaules, je grelottais et en même temps je me rappelais… Une quinzaine d’années auparavant, j’étais tour à tour sirène, fée, écrivain, et je me voyais toujours ici, les cheveux emmêlés par le sel maritime et le vent, j’aimais cet endroit quel que soit mon avenir. Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai perdu cette impression d’appartenir à ce lieu, à ce premier amour, peau caramel et cheveux décolorés par le sel… Un jour je suis devenue une brune livide qui fuyait le soleil et qui décrétait, avec une certaine mauvaise foi : “les provençaux passent nécessairement pour des idiots car on ne peut pas avoir l’air intelligent avec un accent aussi ridicule”, en maudissant ce que j’ai dû aimer un jour : les bois desséchés, les cigales, et autres souvenirs familiaux. J’ai même fui la mer à une certaine époque : “ça va je la connais, en plus après on est poisseux, ça oblige à se laver, c’est chiant”. Au fond, je sais que ce n’était pas “prévu”. Renier cet environnement était un prétexte pour renier un certain vécu mais ce n’était pas “dans l’ordre des choses”. D’ailleurs, je m’amuse parfois à parler en patois provençal, à prendre l’accent que j’ai tâché de perdre de toutes mes forces, en m’en moquant… Ce comportement me rappelle mes cours de Comedia dell’arte au théâtre : sous mon masque j’en faisais des tonnes en étant protégée du grotesque par le masque, mais la vérité se révélait néanmoins sous la caricature.

Sur le chemin du retour, vers la gare de Marseille, ma mère murmurait : “tu vois ce ciel bleu parfait sans nuages, j’en ai besoin, et il est introuvable ailleurs, je t’assure, il n’existe qu’ici”. Je répondais mentalement que ce n’était pas tout à fait vrai : ce ciel là doit sévir sur toutes les vastes rives de la Méditerranée entre autres, mais j’ai dit sobrement : “je comprends”. Elle a ajouté : “tu as fait ta bonne action en venant nous voir, demain ce sera à moi de faire ma ba en allant voir ma mère.” J’ai affirmé : “non, j’étais contente de vous voir !” Je ne lui mentais pas. Je me souviens, en effet, d’avoir redouté les weekends chez mes parents par le passé, mais les circonstances n’étaient pas les mêmes…
Par exemple, il y a eu samedi matin – il y a 6 ans environ – où ils devaient venir me chercher pour déguster une paella préparée par ma grand-mère. C’était en été. J’avais passé une nuit blanche truffée de comprimés d’ecstasy et de verres de vodka. En rejoignant mes géniteurs, je baissais les yeux, craignant qu’ils repèrent mes pupilles exagérément dilatées. De plus la drogue me coupait l’appétit, alors l’idée d’engloutir une paella me donnait la nausée… C’était insurmontable, d’autant qu’il y avait cette after pleine de cocaïne à laquelle je n’assisterai pas à cause de cette obligation familiale… Mais enfin, bref, c’était durant un temps radicalement différent du présent. Désormais, je ne viens pas seulement par devoir filial, d’une part j’aime mes parents quand je suis loin d’eux, d’autre part j’y vois précisément une occasion de me désintoxiquer… Pas seulement des drogues (que je ne consomme quasiment plus du tout), mais notamment des réveils précoces (là bas, il fait noir dans les chambres, la ville est lointaine donc la nuit est silencieuse, le sommeil est reposant, contrairement à ma rue dans laquelle se rejoignent les étudiants avinés), des excès (impossible de boire ou de fumer déraisonnablement), etc. C’est l’occasion d’être saine et de se laisser prendre en charge durant deux ou trois journées par des individus aimants, c’est une respiration. C’est précieux car c’est éphémère ; si c’était durable, je ne le supporterais pas.

J’ai déposé une bise sur chacune de ses joues douces, claqué la portière avant, sorti la petite valise du coffre et fait un signe d’au revoir avec une main. “T’es sure que tu ne veux pas que je t’accompagne ?” “Mais non enfin, ça ira”. Elle est partie.
J’ai taxé une cigarette à une fille qui attendait l’affichage de son train, tout comme moi… Une Marlboro Light, c’est mauvais mais ça me rappelle le lycée au moins, enfin non, pas “au moins” : ça me rappelle le lycée hélas, devrais-je dire. Les voitures défilaient le long du dépose-minute, les gens entraient et sortaient à une cadence crescendo pendant que la dame à la voix robotique annonçait des trains sur toutes les voies, des petits TERS, des gros TGV, des trains Corails, de Strasbourg à Lilles… Il y en a pour tous les objectifs et pour tous les désirs, je songeais sans réfléchir en slalomant entre les quais.
Au lycée, quand je prenais le train matin et soir pour partir de la maison familiale et y revenir – après avoir refusé d’être interne – j’avais mes petites habitudes. Je savais qu’il me fallait patienter trois quarts d’heure avant l’arrivée du train. Je m’achetais un coca, puis je m’asseyais dans un coin, un cahier sur les genoux, pour décrire les gens qui passaient, dans un sens ou dans l’autre. Je faisais leur portrait avant d’essayer de comprendre où ils allaient, d’où ils venaient, d’imaginer leur passé, leur avenir, etc. Je m’aperçois que j’ai perdu cette curiosité. A la longue, les gares ont cessé d’avoir de l’intérêt. Je prends trop de trains depuis trop longtemps, probablement. A l’époque, j’avais l’impression de me créer une galerie de personnages pour une histoire éventuelle. Maintenant, il me semble que personne n’est assez intéressant pour devenir le personnage d’une quelconque histoire. Pourtant j’ai gardé tous ces cahiers, je n’ai jamais eu la force de les relire même si j’en ai déjà eu envie. Il faudrait que je retrouve les figurants de ma vie lycéenne, un de ces jours, ne serait-ce que par curiosité.

J’ai noirci beaucoup trop de pages inutilement dans ma vie, c’est ce que je pensais juste avant que la voie de mon train s’affiche. Comme souvent, il allait jusqu’à Genève : “les passagers à destination de Lyon sont priés de monter à l’arrière du train”. Évidemment, j’ai envisagé de m’installer accidentellement à l’avant comme toujours, j’ai hésité pour le principe, histoire de rêvasser, en sachant que je n’oublierai pas de descendre à Lyon. Je tiens bien trop à Lyon pour réussir à m’évader de toute façon. Durant ce retour, ma place était réservée (contrairement à l’aller) et personne n’a attiré mon attention. J’ai assité à un énième coucher de soleil – sans m’en lasser – à travers la vitre, un coucher de soleil ténébreux sous la bruine. Dans mon carnet à citations j’ai noté la dernière phrase lue avant d’arriver, parce que c’était la dernière, curieusement contextuelle :
“Il est vrai même du meilleur d’entre nous que, si un spectateur nous surprend à monter dans un train sur le quai d’une petite gare ; s’il jauge nos visages, dépouillés par l’inquiétude de la maîtrise que nous exerçons habituellement sur nous-même ; s’il évalue nos bagages, nos vêtements, et qu’il regarde à travers la vitre afin de voir qui nous a conduits à la gare ; s’il écoute les mots durs ou tendres que nous prononçons si nous sommes avec notre famille, ou s’il remarque notre façon de ranger notre valise sur le porte-bagages, de vérifier la présence de notre porte-clefs, et d’essuyer la sueur sur notre nuque ; s’il peut estimer de façon judicieuse la suffisance, le manque d’assurance, ou la tristesse avec laquelle nous prenons enfin place, il aura un aperçu plus vaste de nos vies que la plupart d’entre nous ne le souhaiteraient.”*
Est-ce vrai ? Je sais que personne n’a prêté attention à ces détails autour de moi : je suis devenue invisible à force d’être indifférente aux lieux et aux individus. Je suis une jeune femme qui ressemble trop à une jeune fille, je suis montée seule, j’ai placé une valise rouge dans le compartiment à bagage, j’ai mis mon casque sur mes oreilles et j’ai sorti mon livre, sans rien remarquer autour de moi, sans que personne me remarque, j’en suis quasiment certaine. C’est aussi bien ainsi, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je ressenti comme un regret en lisant cette citation, comme une envie de déchiffrer autrui ou d’être analysée par autrui…?

Je suis descendue à “Lyon Part-Dieu, ici Lyon Part-Dieu, correspondance pour…”, me suis engouffrée dans un bus, afin de rejoindre Le Chat hystérique dans mon appartement. Avant même d’avoir enlevé ma veste, j’ai appelé ma mère pour la rassurer : “ça va, je suis bien arrivée”. J’ai raccroché et alors ce manque m’a agrippée, non pas le manque de mes parents ou du Sud… Je crois plutôt qu’il me manque la liaison explicative, il y a comme un paragraphe blanc, une coupure, un joint manquant, entre la-bas et ici. La-bas que je rejette mais qui me manque à l’occasion ici, ici qui me satisfait sans me faire oublier là-bas, quelque chose comme cela.
Mais il était tard de toute façon alors j’ai rejoint docilement mon lit. Cette nuit là, j’ai rêvé de chaleur, de vagues, de sel sur la langue, de quatre-quart partagé sur la plage, les tranches tartinées de confiture de fraises, avec une amie perdue de vie depuis plusieurs années, du sable à perte de vue. Au réveil, je m’avouerai que j’ai peut-être des racines quelque part finalement, des racines que j’ai consciencieusement arrachées. Quelques heures plus tard, en marchant vers mon lieu de travail, je prétendrai que, de toute façon, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais. Non vraiment, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais.

*John Cheever, Le Ver est dans la pomme, Ed. J. Lostfeld (Littérature étrangère), p. 40.

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