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On and on and on…

Le crâne plein de clichés flous, le dos courbaturé à cause du Chat qui occupait le centre du lit, je me suis assise. J’avais des larmes dans mes cernes, et mes probables cauchemars avaient disparu de ma mémoire. Je ne me réveille que très rarement en pleurant, cette fois-ci ce n’était pas désagréable puisque tout avait été oublié. Mes nuits me rendent fréquemment amnésique en ce moment, dans mon lit ou ailleurs, c’est tout ce que je me suis dit.
L’éclairage de la rue dessinait un visage sur le placard proche de l’escalier, un profil précisément, un front un nez et une sorte de diagonale que j’ai interprété comme étant une barbe… Cet étranger ne m’a pas trop plu, et je ne pouvais pas le faire disparaître rapidement puisque la lampe de la mezzanine a grillé. Je ne préfère pas me rappeler depuis combien de temps je suis censé la changer. La dernière fois que j’ai essayé, de gigantesques flammes ont commencé à brûler le mur quelques secondes plus tard. L’angoisse éprouvée à cet instant m’empêche de réitérer le geste. Je provoque souvent des débuts d’incendie, la plupart du temps avec des cendriers jetés trop rapidement dans la poubelle, ou se trouvant à proximité de produits inflammable… A chaque fois, les cendres me semblent froides pourtant, mais il suffit d’une braise pour déclencher une catastrophe…

En descendant l’escalier, je ne sais pourquoi, j’ai pensé à ma grand-mère… Elle aurait installé une rampe si elle avait vu mon appartement, il faut toujours qu’elle accroche ses mains tremblantes à quelque chose. Même en marchant, elle se repose sur une béquille alors que sa blessure aux genoux est imaginaire. Je n’utilise pas ce type de soutien. Un jour, par mégarde, j’ai posé ma main sur la rampe d’un escalator. C’était collant, chaud, poisseux, je n’ai plus tenté l’expérience ensuite. Mes mains… mon père dit qu’elles sont molles, il parle de “creux” sur le dessus et près du pouce “depuis que tu as arrêté le piano”, mais je ne comprends pas ce que cela signifie. En revanche je sais qu’elles se liquéfient. Autrefois, j’étais responsable de l’ouverture des bocaux familiaux ; du haut de mes dix ans, je dévissais les boîtes les plus hermétiques avec une facilité qui vexait et soulageait à la fois mes parents. Maintenant je n’ouvre plus rien, m’arme d’un couteau qu’en général je me plante dans la paume ou dans les doigts… Il y en a toujours quelques-unes, des petites coupures éparses. Et puis le matin, souvent, je n’arrive même plus à serrer les poings. Mes mains sont engourdies et ne se ferment pas, ça fait une drôle de sensation, comme un chatouillement, c’est agaçant. Une amie m’avait dit qu’elle ressentait la même chose quand elle avait des crises de spasmophilie. L’Amoureux, lui, la ressent les lendemains de beuverie. Je ne sais rien des origines du phénomène, si ce n’est qu’il est déplaisant.

En ramenant mon piano ici, j’avais réellement l’intention de recommencer à jouer. J’ai fréquemment des intentions, parfois même je prends des décisions (si), ce qui ne signifie pas que je les mets à exécution. Enfin, j’ai commencé malgré tout… Au morceau le plus récent, la main droite dévalait les touches tellement vite qu’elle les écrasait toutes en même temps, la main gauche était complètement hors jeu, elle avait commencé la course avec plusieurs minutes de retard. Donc j’ai ouvert mes partitions plus anciennes, encore plus anciennes… Soudain, dans la pièce voisine, il s’est écrié “hé ! Tu fais des progrès !” Bon, j’avais réussi à jouer convenablement – et pas merveilleusement – une sonate de Mozart apprise lorsque j’avais huit ans… Quel progrès ! Alors j’ai renoncé. De temps en temps, simplement, je me défoule en massacrant les touches avec toute la force dont je suis capable, pulvérisant de mes mains molles des dièses et des bémols afin de rendre le son absolument dissonant ; je me sens mieux et referme le couvercle poussiéreux en soupirant. Je sais qu’il suffirait d’un peu de volonté pour… Evidemment, je le sais.

Dans le tome 1 de nos aventures, celui qui se finissait mal, à l’époque où il me blessait facilement, il avait eu cette constatation : “j’ai l’impression que gamine, t’étais super douée, et que maintenant t’es devenue une merde”. J’avais protesté mais, sous cape, j’acquiescais. Dans l’enfance je pratiquais cinq activités sportives et quatre activités artistiques, autrement dit, presque tous les soirs j’étais : au cours d’équitation, de danse, de natation, de patinage artistique, de piano, de peinture… Même si j’aimais y être, j’aurais souvent préféré ne rien faire. Il m’est arrivé de simuler un évanouissement ou une fièvre violente (le thermomètre sur l’ampoule électrique – merci au film E.T de m’avoir soufflé l’idée) pour y échapper. Alors à l’âge de 17 ans et 10 mois, profitant de mon installation dans un appartement loin de la maison parentale, j’ai tout arrêté et je me suis mise à ne rien faire. C’est bien aussi, même si mon souffle, mes muscles et mes mains se sont doucement éteints…

Après avoir descendu l’escalier sans rampe, j’ai pu faire fuire l’intrus incrusté dans le placard en appuyant sur l’interrupteur… En fait je crois qu’il avait déjà disparu, il n’apparaissait clairement que de mon lit.
De jour en jour, je me prépare de plus en plus rapidement, quinze minutes me suffisent pour me laver, m’habiller et me maquiller. Cependant, je dois me lever au minimum une heure avant mon départ parce que j’ai besoin de trois quart d’heure pour ne rien faire… Boire plusieurs café, fumer, regarder mes flux rss, écouter la rue… Je crois que je retarde le moment de me coucher pour prolonger ma journée, et celui de commencer ma journée pour prolonger ma nuit ; je sens bien qu’il y a comme une incohérence dans ce raisonnement, pourtant. En ne faisant rien ce matin, donc, j’entendais des pas dans les feuilles mortes sous ma fenêtre, le passant en question marchait en rythme. Moi, assez fréquemment, je mets un pied devant l’autre en suivant une musique, dans ma tête ou dans mes écouteurs, je me suis demandée si c’était son cas à lui aussi. Sans doute pas, mais j’ai tout de même trouvé le morceau idéal pour l’accompagner.

Même s’il n’y a pas de grève des transports en commun ici, j’ai attendu le bus plus longtemps que d’habitude. Monsieur Passager me tenait compagnie, il me racontait le concert d’Interpol auquel je ne m’étais pas rendue parce qu’il m’est impossible d’être partout à la fois. Je connais le prénom de Monsieur Passager depuis environ un mois. C’est amusant de se dire qu’il est possible de parler pendant un an à quelqu’un sans avoir besoin de le dénommer, ne serait-ce qu’au cours d’une conversation. Sur mon lieu de travail, en revanche, chaque “bonjour” est suivi du prénom, il en est ainsi depuis le jour de mon arrivée. Je ne me plie pas à cette règle et me contente de “bonjour”, j’ignore pourquoi, je ne sais pas non plus pourquoi ça m’agace quand je ne peux pas caser “ça va ?” avant que mon interlocuteur ne le fasse. Je ne leur ai jamais répondu d’ailleurs, je dis toujours “et toi ?”. Personne ne s’en rend compte.
Dans la bibliothèque, un des rares visiteurs que j’aime bien était présent, il m’a accueillie par une question “est-ce qu’il neige ?” “Non, pourquoi ?” “Ils ont dit qu’il allait neiger aujourd’hui”. Quelques minutes plus tard, incertaine quant à ce que je distinguais depuis mon bureau, je lui ai demandé “c’est de la neige ou de la pluie là maintenant ?” Après un rapide coup d’oeil, il a crié “c’est de la neige ! La première neige de l’hiver !” en bondissant dans la pièce, j’ai souri. Moi aussi, j’étais contente de voir de la neige.

Quand je suis sortie, un croissant de lune m’accompagnait, or il m’a semblé que c’était la première fois que je croisais la lune en quittant mon travail. Une voiture s’est arrêté et une jeune femme, visiblement angoissée, a voulu savoir où était l’hôpital. J’ai été contrainte de lui annoncer que je n’en avais aucune idée. En regardant le véhicule s’éloigner, je me suis ordonnée de vérifier quelle était la route qui conduisait à l’hôpital, parce qu’au minimum une fois par mois, quelqu’un me pose cette question. Elle me met mal à l’aise d’ailleurs. Certains mots sont plus effrayants que d’autres selon les individus, “hôpital” me rend nerveuse.

A côté de moi, une adolescente tripotait un doudou, même pas beau, un tissu qui devait au moins dater de sa petite enfance. J’ai peut-être été perturbée par la violence du décès du mien, assassiné par mon chat alors que j’avais encore l’âge d’en avoir un… Car je me comporte avec certaines personnes comme cette jeune fille avec son doudou. Elle doit bien se rendre compte que ce n’est plus qu’un lambeau sale et ridicule, qu’il n’y a ni ami imaginaire, ni réconfort dedans, et que les souvenirs auxquels il est attaché ne reviendront plus malgré toutes les caresses qu’elle peut lui prodiguer. Je fais un peu la même chose face à ces gens qui sont devenus des étrangers, que je préfèrerais peut-être ne plus voir, mais je m’y accroche, j’insiste, je n’arrive pas à les jeter.

J’ai été soulagée d’entrer chez moi, comme tous les soirs. Il n’y avait aucune feuille sous ma fenêtre, en y réfléchissant ma rue n’est faite que d’immeubles, alors d’où pouvaient venir celles que j’ai entendues se déchirer ce matin ? A l’instant où je me posais cette question, le téléphone a sonné, je savais qu’il s’agissait de ma mère. “Quoi de neuf ?”, après une hésitation irrépressible et un début de phrase j’ai répondu “rien”, parce que j’avais envie d’en dire trop ; “Quoi ? Tu as quelque chose à me raconter ?” “Non rien” “Mais…” “Oh allez, rien, s’il te plaît.” J’ai raccroché et me suis demandée à quoi ça m’avançait, ça, tout ça.

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le contour

“Et puis si tu savais ma chérie, le silence qu’il y a la nuit… Tu te souviens comme ses ronflements m’empêchaient de dormir ? Ah je priais pour qu’il arrête de respirer ! Maintenant c’est le silence qui me donne des insomnies… Je donnerais n’importe quoi pour me réveiller et l’entendre ronfler à côté de moi…” Samedi, pendant plus d’une heure, ma grand-mère a psalmodié sa complainte habituelle de veuve qui n’a plus personne en dehors de la télévision… J’ai déjà remarqué ce paradoxe auparavant : le défunt lui manque à cause de tout ce qu’elle ne supportait pas de son vivant… Mes grands-parents faisaient partie de ces couples improbables, ceux dont on se dit que ça ne peut pas durer. Tous les opposait, et ils passaient leur temps à se disputer. Mais finalement, ils avaient fêté leurs noces d’or quelques années avant la mort de mon grand-père. D’ailleurs, même au cours de cette cérémonie, ils avaient réussi à s’engueuler, sous le regard attendri – par l’habitude – des amis et des parents. Désormais, ma grand-mère dit des choses curieuses comme : ses ronflements ne m’empêchent plus de dormir, l’appartement est trop rangé depuis qu’il n’est plus là pour tout désordonner, la maison est trop propre sans les traces de ses chaussures qu’il oubliait d’enlever, je ne peux plus l’entendre se plaindre… L’apothéose a été atteinte quand elle m’a confié “il ne vient plus m’encaguer toute la sainte journée”. Deux fois par semaine, elle se rend sur sa tombe pour parler avec lui. Ensuite elle vient me raconter ce qu’il lui a dit. “Il m’a disputée, je lui ai fait : tu me fais suer va ! et je suis sortie du cimetière énervée. A peine à la maison, il me manquait déjà”…

Il est facile de mentir à quelqu’un, consciemment (pour séduire l’autre) ou non (personne ne peut être totalement objectif, y compris vis à vis de son propre vécu). En revanche, s’il est possible de maîtriser ses gestes, ses attitudes voire son timbre de voix afin de se mettre en valeur, tôt ou tard ces caractéristiques échappent au contrôle…
Je connais l’Amant par coeur. Les yeux fermés, je peux reconnaître son pas, son parfum, sa voix, la texture de sa peau, l’épaisseur de son corps… Si je le vois fourrager dans ses cheveux, je sais qu’il est nerveux. Je suis capable d’annoncer le moment où il va s’endormir, souvent dans des positions improbables : assis bien droit sur une chaise ou adossé à un mur, comme les enfants qu’il faut porter jusqu’au lit… En fait, je suis attachée à des comportements qu’il n’aime pas, ou dont il n’est même pas conscient…
Parfois il m’agace, par exemple en me faisant remarquer mes tics langagiers : “tu commences toutes tes phrases par “non mais” en ce moment, il y en a autant que des “mais bon” ». Ou bien lorsqu’il annonce : “ça y est, tu es bourrée ; dans quelques minutes, tu vas me dire : y a tout qui touuuuurne”. Je proteste et contredis le verdict, mais je sais qu’il a raison. En entendant “tu tires la langue donc tu caches quelque chose”, j’étais stupéfaite car, en réalité, je ne sais pas moi-même pourquoi je tire la langue… Si j’en étais consciente, je m’abstiendrais de le faire… C’est une manie puérile. Néanmoins, il dit “j’aime bien quand tu fais ça”. Alors on se prend à supporter davantage ses propres maladresses grâce aux sentiments affectueux qu’elles suscitent chez l’autre…

Chaque matin, je n’ai pas besoin de lever les yeux de mon ordinateur pour savoir que Mon Ptit Vieux Préféré arrive. Du fond du couloir obscur, ou de la plus lointaine salle de la bibliothèque, je reconnais son pas trainant, comme si ses pieds devenaient chaque jour plus lourds à déplacer. Après son départ, je regretterai la douceur de son sourire, son regard perdu certains jours, sa façon de lever les bras en riant quand une phrase l’amuse, l’usure de ses doigts qui ont tourné tant de pages et gratté tellement de papier, son ton grandiloquent en déclamant les passages de certains livres, ses claquements de langue lorsqu’il se concentre, sa manière de parler de moi à la troisième personne pour me protéger sans en avoir l’air (”elle ne boit pas assez d’eau”, “elle doit se reposer”, “elle a besoin d’un bonbon pour chasser les chats dans la gorge”…)…

Je pourrais rédiger de longues listes de ce genre, à propos de toutes les personnes qui comptent pour moi… Et puis les autres aussi, celles que je côtoie sans vraiment les connaître. Malheureusement – c’est injuste – elles sont cataloguées en fonction de leurs attitudes, avantagées ou non selon l’impression qu’elles me donnent.[…]
Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai parlé à la nouvelle, arrivée sur mon lieu de travail quinze jours auparavant. Je l’avais déjà croisée plusieurs fois. J’ai été frappée, d’abord, par son sourire radieux et son optimisme. Elle semble toujours heureuse de s’être levée pour venir travailler, joyeuse en portant son matériel encombrant, etc. La conversation d’aujourd’hui n’a pas été très longue. Elle m’a expliqué qu’elle était étrangère, résidant en France depuis seulement un an. Son travail est pénible et mal rémunéré. Elle m’a montré, du doigt, la monstrueuse tour métallique dans laquelle se situait son appartement. La première fois que je suis passée devant ce bloc d’acier, je me souviens encore d’avoir pensé “je n’aimerais pas vivre ici”, réflexion qui me traverse systématiquement l’esprit en croisant ces gigantesques clapiers aussi moches que prématurément décatis. Elle réside au 16e étage “et l’ascenseur est toujours en panne”. En bref, son existence me paraît infernale. D’ailleurs dans ces moments là, je me sens honteuse… Moi, petite privilégiée qui décrit longuement sa mélancolie… Mais finalement, lui avoir parlé me la rend encore plus sympathique, car l’admiration s’ajoute à ma première bonne impression. Elle est gentille et souriante, en dépit de ses difficultés…

Le contenu de cette note n’a rien d’original. Néanmoins j’avais envie d’écrire à ce sujet parce qu’il me fascine. C’est, en quelque sorte, le contour d’une personnalité, la présence. Tous ses gestes nous sont familiers, nous les reconnaissons et, dans le même temps, ils sont différents parce qu’un individu se les approprie… Cet amas de tics peut susciter toute la gamme des sentiments, de l’affection à la répulsion, sans oublier le désir. Souvent, avec le temps, on ne ressent plus vis à vis d’eux que de la tendresse ou de l’aversion, parfois les deux en alternance. Si je perds définitivement l’Amant, je ne pense toutefois pas agir comme ma grand-mère… Je serais hantée par d’autres manques, il me semble, mais je la comprends…

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