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En attendant de nous sentir chez nous

A la place du grand mur blanc sur lequel nous projetons des films, il y avait une fenêtre. Je me demande s’il n’y en avait pas une autre derrière Polly Jean (le ficus). Sinon, c’était bien notre appartement. Mes parents dormaient dans le garage face à notre chambre. Ceux de mon amoureux étaient au sous-sol. Je m’étais levée pour prendre l’air à la fenêtre du salon. Nauséeuse, je me demandais si je n’étais pas enceinte, alors même que je n’ai jamais eu de nausées durant ma seule grossesse. J’allumais une cigarette, ce que je ne ferais pas non plus dans ce contexte. A la place du cendrier, je découvrais un petit pot en poterie bleu ciel, le genre d’objet que les enfants fabriquent avec leur maîtresse pour la fête des mères, quelque chose que je ne peux pas posséder.* Un bruit en provenance du garage m’a fait tourner la tête brusquement, comme une gamine fautive. La braise est tombée dans le pot. Elle y a imprimé un trou cerclé de noir. J’ai approché l’objet de mon œil et, à l’intérieur, j’ai distingué mon appartement en miniature et à l’envers. Je cherchais à comprendre comment un enfant pouvait fabriquer une oeuvre aussi complexe quand mes parents m’ont lancé : « qu’est-ce que tu fous ? Tu te drogues ? » Dans la foulée, j’ai entendu les pas de ma belle-mère dans l’escalier. J’ai crié : « laissez moi chez moi, je veux juste me réveiller ! » Je me suis entendue le dire en ouvrant les yeux. J’ai remarqué ma voix pâteuse et mon articulation approximative, la voix d’une personne bourrée. A croire que les rêves rendent ivre, ai-je pensé. C’est une idée fausse – l’alcool endort, c’est établi – mais elle me plaît.

Je peux en partie expliquer ce rêve par la présence envahissante de nos familles (ils nous avaient conseillé de ne pas hésiter à prendre un appartement dans lequel il faudrait faire des travaux. Bricoleurs, ils pourraient nous aider.) Et par une aménorrhée persistante (qui s’accompagne d’une absence de prise de poids et de tests de grossesse négatifs, mais mon inconscient n’est, par définition, pas rationnel). Pour le reste, ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’invraisemblances dans la réalité aussi. Mes beaux-parents nous avaient annoncé qu’ils arriveraient vendredi 18 septembre entre 17 heures et 18 heures. Comme ils ont toujours une à deux heures d’avance, je les avais avertis : « vous pouvez débarquer n’importe quand sauf entre 15 heures 30 et 16 heures, je serais allée chercher votre petit-fils à l’école. » Bien entendu, ils étaient devant la porte à 15h35, tout étonnés par mon absence, à mon retour. Ma belle-mère m’avait téléphoné à plusieurs reprises pour savoir ce qu’elle devait « apporter ». Ma réponse était classique : « des trucs pour l’apéro ». Ce n’est pas comme si elle m’écoutait. Sa glacière à ses pieds, face au frigo entrouvert, elle était dévastée par cette éternelle découverte : « où vais-je pouvoir ranger tout ça ? Ce frigo est tellement plein ! » C’était particulièrement risible lors de notre déménagement. Qui dit déménagement dit notamment : vider le frigo. Elle avait apporté des rillettes de porc, du tartare de saumon, une terrine de poisson… Une multitude de produits à conserver au frais. Puis elle a trouvé la remarque à ne pas faire : « tu as encore maigri, il faut que tu arrêtes le sport avant de perdre un os ! » Je suis immobilisée depuis un mois à cause de mes entorses, banane ! Enfin, elle s’est mise à tousser en voyant mon paquet de cigarettes sur la table. J’y suis habituée mais ça reste un moment magique pour moi. A chaque fois, il m’évoque cette mention sur les notices de médicaments : « ne pas laisser à la portée ou à la vue des enfants ». La seconde partie de la phrase me rend souvent perplexe. Si l’enfant ne peut pas l’attraper, qu’importe qu’il le voit ? Est-ce qu’il va développer les effets secondaires du médoc uniquement grâce à ses yeux ? Peut-être car avec ma belle-mère, c’est le cas pour les cigarettes. Il lui suffit de voir des clopes pour tousser comme une fumeuse atteinte d’emphysème, y compris si personne ne fume à côté d’elle. Bref, sa présence était aussi agaçante que d’habitude, jusqu’au moment où elle m’a annoncé : « j’ai un cadeau d’anniversaire pour toi au fait ! » Et…

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Cette année, pour une fois, je suis impatiente de savoir ce qu’elle m’offrira à Noël.

Après leur départ, un lundi matin, j’accomplissais nonchalamment mon rituel quotidien de ménagère : vider le lave-vaisselle, remplir le lave-vaisselle, prendre les vêtements sales pour les poser dans le lave-linge, quand j’ai découvert ça :

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Un panier à linge sale VIDE. Je crois qu’il s’agit d’une expérience inédite pour moi, ce que mon amoureux m’a confirmé en commentant : « ça ne s’est plus produit depuis au moins dix ans » (il m’a rencontrée durant l’automne 2004). En ce temps là, j’étendais mon linge sur des chaises et des rampes d’escalier. Ma penderie était minuscule. De toute façon, je ne voyais pas l’intérêt de laver, en plein hiver, la robe légère que je ne porterai qu’en été ou au printemps, le gros pull idéal par temps glacial. Je me contentais donc de ranger les vêtements de saison. Cette méthode avait l’avantage de m’éviter de trier mes vêtements puisque les mites s’en chargeaient à ma place. Je ne saurais dire si elles avaient bon ou mauvais goût, en tout cas elles ont généralement dédaigné goûter mes fringues préférées. A notre arrivée à Sainté, j’avais enfin un étendoir et des rangements, mais aussi une famille. A mes vêtements s’ajoutaient ceux de mon compagnon et de notre enfant donc le panier à linge débordait constamment. Lorsque le sèche-linge a été livré dans ce nouvel appartement, j’ai espéré une amélioration de la situation. Néanmoins, je ne concevais pas que le panier à linge puisse être vide. La stupéfaction n’a pas laissé place à la joie car, ici, je n’ai pas de penderie. Suite à ce constat (effectué avant d’être venue à bout du linge sale), mes parents ont décidé de nous fabriquer un petit dressing en guise de cadeau d’anniversaire.

Avant leur arrivée, nous avions une mission : nous faire livrer la porte et les planches de placo. C’était déjà idiot car nous avions 150€ de facture dont 50 de livraison, mais nous nous en sommes aperçus un peu tard. En voyant la porte du futur dressing, mon père a décrété qu’elle était beaucoup trop grosse. Il a passé la demi-heure suivante à traiter le livreur d’abruti, même pas foutu de livrer une porte. Ensuite, il est parti ramener la porte en compagnie de mon amoureux. Bien sûr, ils se sont paumés et ont mis une heure à rejoindre le magasin de bricolage situé à un quart d’heure en voiture. En fait, il s’agissait de la bonne porte. Ils ont donc perdu 3 heures pour rendre la porte, se faire rembourser, puis racheter la même porte. Le week-end commençait bien. Après leur retour, ma mère et moi, nous sommes partis acheter des étagères et des portants (chez ces Suédois qui font des meubles fonctionnels et des objets de décoration hideux) au pire moment de la semaine et de la journée : un samedi à 16 heures. Pour aller plus vite, nous nous sommes séparées. J’ai rejoint ma mère à la caisse. Elle avait pris un caddie or les montants métalliques ne tenaient pas dedans et se glissaient dans les trous. Quand elle s’en est aperçue, elle n’a pas eu le courage de traverser la foule en sens inverse. Par ailleurs, elle dégoulinait de transpiration sous sa veste qu’elle refusait d’enlever, prétextant que son t-shirt était moche en dessous (je sais qu’en réalité, elle préférerait mourir de chaleur plutôt que de montrer ses bras qui la complexent.) Je lui ai proposé d’aller lui acheter une bouteille d’eau hors de prix. A mon retour, une dame s’est précipité vers nous :

« — Attention, avec vos portants, c’est dangereux.
(Moi) — Oui je sais mais nous ne pouvions pas le mettre autrement dans le caddie.
(Elle) — Vous auriez dû prendre un chariot. Vous avez blessé ma soeur. Elle est assise là bas, regardez, elle saigne.
(Ma mère) — mais qu’est-ce qu’elle vient nous faire chier cette conne !? Ce magasin est mal foutu de toute façon, là on a fini et on s’en va. »

En franchissant les portes automatiques, elle m’a crié : « il faut que tu arrêtes de te faire marcher sur les pieds comme ça ! » Ok. Je ne suis pas en tort et je me fais doublement engueuler. Bon, elle était épuisée et excédée. Et puis, comme à son habitude, elle n’avait entendu que le début de la conversation. En revanche, c’est installé sur un fauteuil, un verre de pastis à la main, que mon père m’a tenu ce discours : « Tu t’es excusé, la bonne femme doit arrêter. Moi, l’autre fois, j’ai éraflé la voiture d’un mec. Il m’a fait :

 — Hé ! faites attention, vous avez éraflé ma voiture.
— Excusez-moi, je n’ai pas fait exprès.
— Vous auriez dû faire attention !
— Si vous continuez à m’emmerder monsieur, je vous arrache la portière.
— Comment vous osez, c’est vous qui êtes en tort ! »
Je lui ai arraché sa portière. Être poli ne veut pas dire être pris pour une merde par un donneur de leçon. Ta mère a très bien agi et tu devrais l’imiter.

Vers 23 heures, comme tous les soirs, mon amoureux et moi, nous chuchotions en tête à tête pendant mes parents s’endormaient, pour reprendre des forces et faire le bilan de la journée. « Je t’admire. Je ne sais pas comment tu as fait pour rester aussi calme face à ton père. Moi, je n’aurais pas pu. » C’est d’ailleurs inhabituel chez moi. Depuis que je sais parler, j’essaie en vain de lui faire comprendre que certains de ses principes sont inadmissibles. Mon renoncement est-il sage ou lâche ? Même en songe, apparemment, je préfère encore m’éveiller plutôt que de lui tenir tête.
Le lendemain, nous avons découvert que ma mère s’était trompée. Elle avait choisi le meuble à fixation murale quand seul celui autoportant pouvait être installé. J’y suis retournée avec mon père et, heureusement, il n’a blessé personne. Bref, mes parents prétendaient que le dressing serait fini en moins de deux jours. A leur départ, Il restait la porte à peindre, le lino et les plinthes à poser et le meuble à monter. Je n’avais jamais eu de cadeau d’anniversaire virtuel auparavant.
Tout à l’heure, j’ai entendu le téléphone sonner. J’ai vu le nom de mon beau-père s’afficher sur l’écran. J’ai tendu le combiné à mon amoureux, sans interrompre la sonnerie. Après avoir raccroché, il m’a annoncé : « mes parents proposaient de revenir nous aider pour les travaux. Je leur ai dit qu’on se démerderait sans eux. On en a quand même marre d’avoir nos parents dans nos pattes tous les week-ends, non ? » Mon amour et ma reconnaissance étaient si intenses qu’il a dû voir des cœurs pétiller dans mon regard. Oui, nous allons nous débrouiller et nous sentir chez nous, peut-être plus tôt que tard, au moins en rêve.

* L’an dernier, dans l’école maternelle de mon fils, il y avait beaucoup de parents célibataires, divorcés ou veufs. La direction de l’école avait choisi de ne pas faire de cadeaux pour la fête des mères afin de ne pas créer de souffrance dans ces familles. Mon fils a changé d’école depuis mais le quartier est encore plus défavorisé, donc ce sera sans doute pareil cette année. Soit dit en passant, je me passe très bien de cette tradition.

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Tout a commencé de manière anodine. C’est souvent ainsi que les drames commencent, de manière anodine. *

Debout au soleil, je fume une cigarette sur la terrasse que je m’apprête à quitter, au septième étage. J’aurais préféré avoir le ciel nocturne pour dernière image, tant pis. À plusieurs reprises, le bras tendu, je cherche quelques instants la table sur laquelle j’avais l’habitude de poser ma bouteille de bière, avant de la caler dans un pot rempli de terre. Sans le vouloir, nous avons tué les plantes des précédents locataires. J’étire mes mains qui viennent de frotter les traces de crayons de couleur sur le mur du couloir et de recoller le pan de papier peint arraché dans la chambre de notre fils. Au dessus de moi, juché sur un escabeau, mon amoureux essaie de cacher la moisissure du plafond à grand coups de truelles. Au moins, dans le prochain appartement, il n’y aura plus de caution à récupérer et nous serons libres de tout casser, me dis-je, avant de comprendre que la suite de notre vie à trois risque d’être compliquée. Lorsque j’étais étudiante, ma mère faisait ce dernier nettoyage à ma place. Comme si j’étais moins apte à être une bonne ménagère à vingt ans qu’à trente-cinq ans bientôt.

« C’est dégueu, vraiment dégueu », râlait ma belle-mère, quinze jours plus tôt, en nettoyant le dessus des meubles en hauteur de la cuisine « . Pendant ce temps, je me demandais comment j’aurais pu les atteindre sans échelle, même si j’avais un jour pensé à les nettoyer. J’oublie sans cesse que ce qui ne se voit pas prend la poussière aussi. En me jetant des regards en coin elle avait ajouté :
« — ce n’est pas agréable hein, de faire le ménage. (Toi en tout cas, on voit que tu n’aimes pas ça.)
— Le problème c’est que c’est comme Sisyphe et son rocher : il faut éternellement recommencer.
— Disons que si on ne le fait pas tous les jours on finit par avoir des problèmes hein. (C’est comme ça que tu en es arrivée à vivre dans cette porcherie). Quand mes fils étaient petits, je nettoyais les pièces tous les jours mais c’est sûr que c’était du boulot. (Grosse flemmarde !) Enfin au moins, par miracle, Le Boutchou a une santé de fer ! » (Et ça, ce n’est certainement pas grâce à toi !)
J’aimerais l’entendre prononcer les phrases en italiques, afin d’y répondre avec franchise. A défaut d’améliorer notre relation, cela aurait le mérite de nous libérer l’une et l’autre.

Avant ce ménage de départ, au début de l’été, j’ai passé deux semaines avec mes beaux-parents et leurs trois fils dans une petite maison isolée, en altitude, sans connexion Internet ni réseau téléphonique. Le genre d’endroit où la collocation peut facilement dégénérer en comédie dramatique voire en films d’horreur. Finalement, nous avons cohabité ensemble de façon pacifique. En général, là-bas, les orages n’éclataient pas. Un soir sur deux, le ciel était parcouru d’éclairs, mais c’était toujours dans le village voisin que la pluie tombait. L’enfant et ses grands-parents étaient déjà couchés. Nous buvions des bières blondes ou blanches, entre deux conversations interrompues par les actions des personnages sur les plateaux de jeux. En général, mon amoureux et moi, nous étions les derniers à rejoindre notre chambre, parfois après la dispute, celle qui rejaillit depuis que je suis chômeuse. Je lui reproche de ne prétendre à tout le monde qu’il peut se libérer n’importe quand et choisir ses horaires alors qu’il part à l’étranger des semaines entières en me laissant seule avec notre enfant. De ne jamais avoir fait marcher son réseau professionnel pour m’aider à trouver un travail. De se satisfaire d’une situation qui me déprime tout en se donnant le beau rôle. Ensuite, je m’aperçois qu’il y a une part de mauvaise foi dans mon discours et beaucoup d’égoïsme alors, au bout du compte, c’est toujours l’un contre l’autre que nous tombons dans l’inconscience.

Je n’aurais pourtant pas dû y penser autant. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais en vacances. C’est curieux, pour une personne privée d’emploi, d’entendre les autres lui parler des vacances ou du week-end à longueur d’année. Le mois dernier, à la fin de notre entretien, mon conseiller Pôle Emploi m’a lancé « bonnes vacances ! » Faut-il être idiot pour souhaiter de bonnes vacances à une chômeuse ! Cela dit, moi aussi j’oublie, puisque je l’ai remercié. Je les remercie tous de me souhaiter une bonne continuation d’inactivité professionnelle. Néanmoins oui, paradoxalement, j’étais en vacances parce que je multipliais les activités. Ou plutôt parce que ces dernières étaient inhabituelles. J’ai fait du badminton, du ping-pong et des randonnées. Même s’il était à mes côtés, mon fils était en partie pris en charge par ses grands-parents paternels et par ses tontons. Je les laissais faire sans la moindre culpabilité. D’une part, ils s’occupaient très bien de lui (peut-être mieux que moi, eux ils le voient trop rarement pour perdre patience), d’autre part le gamin était radieux. Dans l’enceinte du gîte, tout avait été prévu pour le divertir : bac à sable, balançoire, fleurs sauvages, mais aussi des livres et des jouets. Lors de nos sorties, il découvrait la campagne, pas celle des livres pour enfants ni des sorties scolaires à la ferme, mais la campagne des journées rythmées par le chant du coq, des sentiers en forêt, des chevaux derrière un virage et des cueillettes de fruits sauvages en bordure des routes. De toute évidence, les fruits sont meilleurs quand il faut s’entailler les doigts dans les ronces pour les attraper. Il pouvait aussi satisfaire sa passion pour les cailloux. Chaque matin, mon amoureux et moi, nous dévalions en courant des chemins recouverts de pierres blanches, spécificité de cette région de la Haute-Loire. J’aurais pu me tordre la cheville dix fois mais c’est sur du goudron que je me suis fait une entorse, dans la région où vivent mes parents, non loin de la mer.

J’ai entendu mon cardiofréquencemètre sonner – ouais je sais que je suis en dessous de ma zone de confort, je suis assise par terre couillonne de machine – et en l’éteignant, j’ai constaté que nous avions couru six minutes et trente-trois secondes. Six minutes et trente-trois secondes de course à pied dont, sans doute, trois minutes d’inattention durant lesquelles j’écrivais mentalement une nouvelle, juste assez pour trébucher sur un trou au bord de la route. Mon amoureux était affolé par le sang sur mes genoux et sur mes bras. Je lui ai répondu : « mais ça c’est pas grave, j’espère seulement que je ne me suis pas fait une entorse. »  C’est ce que je me répétais en claudiquant vers la maison, putain pourvu que ce ne soit pas une entorse. Je ne sais pas trop qui j’espérais convaincre. Cette cheville en avait déjà subi deux donc je reconnaissais les symptômes. La dernière s’était également produite en été, mais à Lyon (après avoir relu cette archive, ma vie quotidienne actuelle me paraît merveilleuse). Je n’avais pas eu aussi mal. D’ailleurs, j’avais pu marcher normalement de la rue de l’Arbre sec à celle des Tables Claudiennes. Sans doute étais-je anesthésiée par ma grosse consommation d’alcool.

A jeun, la peau brûlée par les glaçons, affalée sur le bain de soleil au bord de la piscine, la douleur me donnait des bouffées de chaleur. J’ai boité jusqu’à un transat à l’ombre pour ne pas m’évanouir. La brise sur les gouttes de sueur m’a donné froid alors je suis retournée au soleil, et ainsi de suite durant de longues minutes. C’est alors que mon père m’a lancé : « fais pas cette tête, ça va s’arranger ! » Si je n’avais pas été aussi faible, c’est sa gueule que j’aurais aimé arranger. Je n’ai pas réussi à lui répondre par un sourire crispé. Malgré l’œdème et l’hématome, je pouvais marcher sans serrer les dents le lendemain quand j’ai vu la doctoresse de la famille. J’avais fumé peu de temps avant de la rejoindre, ce qu’elle a dû sentir. Sans prendre un ton moralisateur, elle m’a avertie : « il faudra arrêter avant d’être comme votre maman. C’est terrible : elle n’arrive plus à respirer et elle fume toujours autant. » (Quand était-ce au juste ? Ma mère fumait encore en cachette mais mon père l’avait compris. Il lui avait gueulé : « si tu continues comme ça, dans moins de cinq ans tu seras morte et à cause de toi, je serai obligé de rembourser le crédit de la maison tout seul ! » Je l’avais trouvé abject). Après m’avoir examinée, elle a prononcé les mots que je redoutais, « grosse entorse », « rupture du ligament », « repos complet ». Durant les heures suivantes, j’ai découvert que j’étais devenue incapable de me reposer. Dés qu’il faut amener ou aller chercher quelque chose, que mon fils appelle, qu’une sonnette retentit, j’ai le réflexe de bondir (bon, quand même pas dans ce contexte) de m’éjecter de ma chaise. Passer mes journées assise sur un canapé est devenu inimaginable.

Au moins ma chute s’est produite à la fin de notre séjour, ce qui m’a permis, par exemple, de passer une journée à déambuler dans les rues de Marseille avec Violaine et Nadège. « J’ai l’impression qu’on s’est vu hier, c’est pareil », remarquait cette dernière, en montant les marches du parc aux animaux multicolores. Hier, il y a dix-sept ans, je leur annonçais que je n’aurai pas d’enfant et que je mourrai avant l’âge de trente-cinq ans. Je suis contente de ne pas avoir réalisé mes projets.
Trois jours après, handicapée, j’ai dû annuler la promenade prévue avec Muji et son compagnon. Entre les apéros et les repas interminables, il nous restait quand même la pétanque et la toute nouvelle salle de billard de mes parents au sous-sol. Si un jour je deviens riche, je ne veux pas de piscine ni de résidence secondaire. Je désire simplement avoir une salle de billard pour jouer gratuitement toute la nuit (avec le bar, les polars et les fauteuils en cuir). A la fin d’un déjeuner, il était question de l’existence ou non d’un instinct maternel. Ma mère s’est mise à raconter à Monsieur Muji : « c’est une connerie, l’instinct maternel. [Junko] est née à cause d’un oubli de pilule. Je n’avais pas du tout de sentiment maternel. Je me serais très bien vue vivre sans enfant. Je me suis demandé si j’allais la garder. J’ai hésité hein. Et finalement, c’est devenu l’amour de ma vie. » Ce n’était pas une découverte et c’est ce qui m’a troublée (outre le fait que mon ami soit le premier à entendre cette histoire). J’étais persuadée d’être née suite à un oubli de contraception, à tel point que j’en avais parlé à certaines personnes en inventant une preuve. Comme pour de nombreux mensonges, il y avait une part de réalité.

Vers l’âge de 10-12 ans, j’adorais faire des tris, de livres, de lettres, de photos… Mes parents avaient des tiroirs plein de photos de famille en vrac. Un jour, ils m’ont proposé de les classer puis de les mettre dans des albums, ce que j’ai commencé à faire avec joie. J’ai décidé de les classer par date, puis par lieu. (J’avais peut-être une vocation de documentaliste au bout du compte. J’ignorais que je ferai la même chose quinze ans après, en stage, avec des photos de Lyon). Je touchais le fond du troisième tiroir lorsque j’ai découvert des petits carnets reliés de cuir. Chacun portait une date dorée en relief sur la couverture. Il y en avait un par an, de 1970 à 1990. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un journal intime tenu par ma mère. Elle ne faisait aucun effort littéraire. Elle se contentait de consigner des événements parfois en style télégraphique (« 12h30 : repas plage avec poisson tout juste pêché. Délicieux 14h : baise. » Etc.). J’ai choisi de ne lire que les quinze premières pages qui suivaient ma naissance. (« 24/09/80 : C’est une petite fille. C. (mon père) a pleuré de bonheur en la découvrant. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Elle est belle. ») Pour ne pas être tentée d’en lire davantage ou par souci d’honnêteté (après coup, je crois que la première hypothèse est la plus crédible), j’ai annoncé à ma mère que j’avais trouvé ses carnets. Elle s’est empressée de les cacher ailleurs. Je n’ai pas essayé de les retrouver. Par la suite, j’ai prétendu à quelques personnes que j’avais lu les pages dans lesquelles elle découvrait qu’elle était enceinte sans avoir voulu d’enfant, hésitait à me garder, puis se mettait à m’adorer à ma naissance. Jamais, elle et moi, nous n’en avions discuté et ces passages, je les avais imaginés.

Après le départ de la marraine et du parrain de mon fils, la veille de notre retour à Sainté, nous avons décidé d’amener l’enfant à la plage. Auparavant il s’était mouillé dans la piscine. Il était resté sur son jouet gonflable ou sur les premières marches, en dépit de ses bouées (« non je ne peux pas y aller car je suis trop petit et que je ne sais pas nager en fait. Non je ne peux pas y aller car sinon, moi, je vais me noyer normalement. »). Puis, grâce au bateau, nous l’avions amené dans la mer profonde, au large. Cramponné à son père ou à moi, il grelottait de peur. Nous essayions de le faire barboter parmi les autres enfants pour calmer ses angoisses. J’avais une entorse mais on a pied longtemps sur cette plage là. Je me croyais capable de marcher jusqu’à avoir de l’eau jusqu’au cou. J’imaginais même que le massage des vagues pourrait soulager mes articulations. En réalité, la mer engourdissait ma cheville, diminuant mes sensations. Le sable mou m’empêchait de prendre appui sur l’autre pied. Immobile, je commençais à avoir froid. Je savais que je ne devais pas continuer, mais je craignais de me faire mal en faisant demi-tour. J’ai essayé d’appeler des yeux mon amoureux et ma mère. Ils étaient trop loin, je ne voyais que leurs dos. Et là, il s’est passé quelque chose d’irrationnel. Une petite fille d’une dizaine d’années, à qui je n’avais rien demandé, m’a proposé de me tenir la main « pour ne pas que tu tombes ». Elle m’a ramenée sur le rivage. Une gamine aux allures de maman sérieuse et une maman aux allures de gamine perdue.

Dés que nous avons rouvert la porte de notre nouvel appartement, l’enfant s’est écrié : « non ! Je veux retourner chez mes grands-parents ! » Entre une maison avec jardin, balançoire et piscine, et un appartement rempli de cartons et d’outils avec une petite terrasse cimentée, le choix est facile à faire à cet âge là. Sa déception ne m’a pas moins attristée. Les vacances étaient finies pour mon amoureux, la rentrée n’avait pas encore commencé pour notre fils alors entorse ou non, je n’arrêtais pas de me déplacer. Un soir, épuisée après avoir porté des meubles, en descendant l’escalier mal éclairé, j’ai glissé sur une petite voiture posée sur l’avant dernière marche, donc ma cheville droite s’est tordue aussi. Le lendemain, le pharmacien a conclu joyeusement : « et voilà, une attelle pour chaque pied ! Maintenant c’est bon, vous êtes équipée pour les futures entorses ! » Super ! La nuit suivante, j’ai rêvé que j’avais des béquilles. Je n’avais pas besoin de m’appuyer sur elles car elles me portaient. Ensuite, je courais dans une pente avec mes béquilles en touchant à peine terre. Je me disais que désormais, je passerai ma vie entière avec des béquilles tant elles me rendaient heureuse. Je me suis réveillée, puis je me suis battu avec mes attelles (ces trucs là sont vivants, tu prends une bande, elle se colle à celle de derrière, quand tu la tires c’est la seconde qui se barre, entre temps le positionnement sur la cheville n’est plus le bon, etc.)

Après avoir amené mon fils dans sa nouvelle école « colorée, à l’image du quartier »**, j’ai rejoint un inconnu dans un bistrot. « Vous me reconnaîtrez : j’ai des cheveux blancs », m’avait-il précisé. Sinon, je ne connaissais de lui que son métier, celui que je souhaite exercer. Il m’a répété qu’il ne fallait pas que j’espère en vivre, que je travaillerai toujours plus longtemps que prévu sur le devis et que c’était parfois très difficile psychologiquement. J’aurais dû repartir découragée, je suis sortie du bar galvanisée. Parce qu’il m’avait aussi raconté ses rencontres, ses clients, leurs besoins et leurs histoires, leurs différences et leurs points communs.
Encore trois mois et onze jours, et je pourrai commencer ma nouvelle profession. D’ici une semaine, je réapprendrai à marcher sans attelles (ni béquilles), sans perdre l’équilibre surtout. Dans deux jours, j’aurais trente-cinq ans et un appartement qui commence à devenir habitable. Ma trente-cinquième année sera celle des changements tant espérés. Parce que c’est souvent ainsi que les changements décisifs se produisent, petit à petit, de manière anodine.

* C’était la première phrase de la pièce de théâtre que j’ai écrite mais elle n’a pas été conservée dans la version finale. J’ai envie de ne pas l’oublier, malgré tout.
** pour reprendre l’expression de la directrice.

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