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Il y a une dizaine d’années quelque part dans le Connemara

J’aurais dû faire ce voyage seule l’année d’avant. Pour pouvoir me l’offrir, j’avais passé une partie de l’été debout devant une balance à taper des chiffres et à coller des étiquettes sur des sachets en plastique. Et puis au moment de réserver les billets, j’avais eu peur. Ou plus précisément, ma mère avait paniqué. Comme la veille de ce voyage scolaire en Angleterre, quand elle était venue me réveiller au milieu de la nuit pour me supplier : « s’il te plait, n’y va pas, j’ai un mauvais pressentiment, il va y avoir un problème avec l’avion. » J’avais cédé. De toute façon, ma seule amie n’y allant pas, je savais que je serai seule dans les transports, à table et dans les chambres le soir venu, entourée de groupes de filles chuchotant et gloussant tour à tour. Je ne redoutais pas la solitude, mas l’isolement si. Il n’y avait eu aucun accident finalement. J’avais fait remarquer à ma mère que ma présence n’aurait sans doute pas suffit à provoquer un crash aérien. C’est alors qu’en toute mauvaise foi, elle m’avait parlé de l’effet papillon pour la première fois.

Pour ce voyage en Irlande, elle n’avait pas eu besoin de m’énumérer les risques d’accidents et les éventuelles agressions. Elle s’était contentée de soupirs, de nuits d’insomnie et de regards larmoyants. A la longue, son angoisse avait infusé en moi et je m’étais dégonflée. Comme je tenais quand même à y aller, je lui avais proposé de m’accompagner. J’ai su bien après que c’était exactement ce qu’elle espérait. Au bout du compte, je n’avais pas regretté sa présence. Elle râlait parce qu’elle ne pouvais pas prendre le petit déjeuner avant 7 heures du matin quand j’aurais préféré me lever à 9h, elle s’endormait tôt quand j’aurais aimé voir un concert jusqu’à minuit ou au delà, mais malgré tout… Ce Road trip sans mon père avait entrainé un émouvant déferlement de confidences. De ce jour où son père – mon grand-père pourtant tellement doux avec moi – l’avait battue si fort qu’elle avait été privée d’école, tout ça à cause d’un bouquet de jonquilles cueilli dans un repaire de “blousons noirs”, à sa tante qui crachait du sang à côté d’elle dans sa chambre d’enfant pendant que les adultes discutaient de l’héritage dans une pièce voisine, en passant par sa première véritable émotion musicale dans un concert de Janis Joplin… Beaucoup de ses fêlures s’étaient révélées. C’est grâce à elle aussi que nous sommes entrés dans ce magnifique cimetière abandonné. Portail rouillé, vierges éraflées, angelots aux mains cassées et tombes envahies d’herbe folles, il était trop romantique pour exister. Des années après, j’essaierai d’y aller avec mon amoureux pour le lui montrer, sans jamais le retrouver. Même les photos que j’avais prises ont disparu dans mes déménagements, à force d’être épinglées d’un mur à l’autre.

Un an après, je tenais à y retourner, seule cette fois-ci. J’avais passé deux mois à vendre des hamburgers et à vider des poubelles pour me payer ce voyage. Cette fois-ci, elle n’avait pas essayé de me retenir trop longtemps. Je suppose qu’elle sentait que c’était nécessaire pour moi. Je devais me prouver que je savais me débrouiller dans un pays où personne ne m’attendait. Et puis, ce n’était plus tout à fait un lieu étranger même si j’avais restreint le périmètre d’exploration au Connemara, remplaçant des villes familières par des villes inconnues plus accessibles à pied ou en car. Mal à l’aise au volant en France, je préférais éviter de conduire à l’envers, d’autant que ma mère, pourtant bonne conductrice, s’était pris quelques trottoirs au cours du séjour (par peur de rouler à droite machinalement, elle roulait excessivement à gauche). Désormais, je connaissais les éléments à prendre en compte : le peu de ponctualité des transports en commun, le stop à éviter à moins d’avoir la chance de tomber sur un mouton qui sache tenir un volant, la successions d’éclaircies d’averses et d’arcs-en-ciel, la gentillesse des Irlandais face aux touristes égarés… Mon sac à dos rempli en fonction du climat, mon guide du routard corné et surligné au crayon à papier, j’ai vaillamment pris l’avion.

Je ne m’attendais pas à ce que tout se déroule de manière aussi précise et nette que la trace du crayon à papier sur ma carte. Je n’y tenais même pas à dire vrai. Je ne partais pas à l’aventure pour m’ennuyer. J’ai revu les falaises étourdissantes et la couleur imprévisible du ciel… Comment décrire les paysages irlandais sans aligner les clichés que tout le monde a déjà vus ? Du haut de la colline tourbée, le guide nous a dit : « d’habitude, d’ici, on a une très belle vue ». J’ai photographié le brouillard opaque uniquement pour me rappeler de sa phrase. Dans un car, des Français disaient des conneries : “j’ai lu qu’il y avait beaucoup plus de viols en Irlande qu’ailleurs vu que les nanas sont toutes à poil le cul à l’air”, “il paraît qu’il y a presque autant d’alcooliques qu’en Russie à cause de la bière »… Je n’ai jamais compris pourquoi certains touristes semblent voyager uniquement dans l’objectif de prétendre que tout est mieux chez eux. En tout cas, mes compatriotes me mettaient en colère, mais en ce temps là je n’osais pas encore exprimer mon désaccord face à des inconnus.  Dans un Pub, j’ai fait connaissance avec un guitariste de musique traditionnelle irlandaise. Dans sa bouche, on aurait dit que la France était toute petite, si petite qu’il était possible de voir la Tour Effel de n’importe où. Ou alors il croyait que la Tour Effel était si grande qu’elle dominait l’ensemble du pays. Ou alors je n’ai pas saisi l’ensemble de ses propos à cause de son accent. Quoi qu’il en soit, j’ai fait quelques rencontres plus ou moins intéressantes. La plupart du temps, je déambulais au hasard dans les petites rues résonnantes de musique, entre disquaires, monuments à voir, et bars, sans ennuis particulier. Je gardais malgré tout ce petit noeud au creux du ventre, celui qui me poussait, par exemple, à demander mon chemin au cas où quand j’étais pourtant sur la bonne route. Je devais avoir l’air mal assurée d’ailleurs, car de nombreux passant décidaient de m’accompagner au lieu de me donner simplement une direction à suivre du bout du doigt.

Et puis il y a eu cette journée. Où étais-je précisément ? C’était un tout petit village quelque part dans le Connemara, mais lequel… En tout cas, je regrettais d’y être venue car il n’était pas particulièrement joli. Je suis allée rendre visite au seul disquaire du coin. J’y ai acheté l’album “Get Ready” de New Order. Je ne l’avais pas entendu préalablement. Je suppose que j’avais lu de bonnes critiques avant de partir, je ne sais plus. A l’époque, je choisissais de nombreux disques en fonction des chroniques de Magic et de Rock’n’Folk. Ensuite je suis entrée dans un Pub pour commander un verre de cidre. Et soudain, le silence. Pas de musique de fond, pas le moindre brouhaha. J’ai observé les gens autour de moi. De nombreuses personnes avaient la main sur la bouche, le souffle coupé, médusés. Les yeux écarquillés, ils regardaient en direction de la petite télévision en hauteur, calée sur une étagère du bar. L’écran était quadrillé en différentes images, des sous-titres défilaient. Mon cerveau n’arrivait pas à assimiler cette mosaïque et à lire le texte simultanément. Je n’en étais pas moins effrayée par le désespoir des personnes présentes autour de moi. Une femme pleurait silencieusement, les mains serrées autour de la poitrine de l’enfant sur ses genoux, si fort que ses ongles étaient blancs, comme si elle voulait empêcher le coeur de son fils de s’échapper. Je ne suis pas certaine d’avoir fini mon verre, mais le reste m’apparaît dans le désordre. Je suis allée acheter un journal, mais était-ce en sortant du Pub ou bien le lendemain matin…? Le B&B que j’avais réservé, était-il dans ce village, ou me suis-je déplacée entre temps…?

A un moment donné, quoi qu’il en soit, la ville était devenue inhospitalière. Bars, magasins, restaurants, rien n’était ouvert. Il pleuvait, de la bruine d’abord, vite remplacée par une averse. Quand j’ai rejoint le lieu où je devais dormir, une dame au visage crispé m’a accueillie sans faire de manières : « c’est fermé ». Mais j’ai réservé… « Nous sommes en deuil. » Mais… « Je suis désolée, dans ces circonstances, je ne peux pas faire autrement. » J’ai repris mon Guide du routard pour trouver un hôtel. Le choix était limité dans ce coin paumé. De toute façon, la conclusion était toujours la même : « fermé », « deuil », « solidarité », « désolé ». L’eau me dégoulinait dans les yeux malgré mon imperméable, j’avais froid, et je commençais à m’imaginer passant la nuit sur un trottoir. Alors, à défaut d’avoir une meilleure idée, j’ai fait du porte à porte pour réclamer un coin de canapé ou même de carrelage, je ne suis pas difficile, je me ferais discrète, aidez-moi… J’avais préparé tant bien que mal mon discours. Les portes restaient closes, jusqu’à cette dame – la combientième, je l’ignore – qui m’a ouvert, non sans méfiance. Au début, elle a balbutié : « je ne peux pas, si les voisins me voient… Nous avons tous un cousin là bas vous savez. » Mes larmes affleuraient, suffisamment intenses pour me noyer ou presque. Alors, comme si tout le village nous écoutait malgré les rues désertes, elle m’a chuchoté : « entrez vite ». Puis elle s’est empressée de fermer les rideaux. Je me sentais clandestine.

La maison était chaleureuse, malgré l’accumulation de bibelots et de bondieuseries. Elle m’a invitée à la suivre dans l’escalier, puis elle m’a désigné une pièce. « Ma fille n’est pas là, vous pouvez dormir ici. » Je m’apprêtais à la remercier durant toute la nuit quand le téléphone a sonné. « C’est sans doute ma soeur qui vit aux Etats-Unis ». J’ai posé mon sac à dos dans la pièce et je l’ai rejointe au rez-de-chaussée. Lorsqu’elle a raccroché, je lui ai demandé si elle savait où je pouvais manger puisque tout paraissait fermé. J’espérais sans doute vaguement qu’elle m’invite à partager son repas, ou à utiliser un sachet de pâtes dans son placard. Je n’étais pas consciente de l’effort qu’elle faisait en m’accueillant… Ce n’est que le lendemain que j’ai deviné qu’elle désirait être seule pour pleurer. « Il y a une petite épicerie ouverte tout au bout de la rue. » Je suis ressortie. De très loin, j’ai vu la file d’attente démesurée. J’ai supposé que les personnes qui ne m’avaient pas répondu tout à l’heure étaient ici. L’intérieur avait été dévalisé, sans exagération car des paquets éventrés laissaient à penser que de nombreux individus s’étaient servis sans payer. Dans la bousculade, j’ai attrapé ce qu’il restait : des Pringles et des tranches de cheddar enfermées dans du plastique. Il n’y avait absolument rien d’autre. Le caissier était dépassé. Et toujours ce silence, malgré la foule. Pas même un “bonjour” n’était prononcé.

Mon hôtesse m’a rouvert la porte, puis elle a disparu. J’ai rejoint la chambre au premier étage. C’était une chambre d’adolescente banale, tapissée de posters. Robert Smith, Prince et Kurt Kobain me fixaient tandis que j’avalais difficilement chips et fromage, trop salés dans ma gorge serrée. J’entendais le son du téléviseur en dessous, les mêmes bruits et probablement à peu près les mêmes images que tout à l’heure. J’ai voulu appeler ma mère, mais j’ai découvert que mon téléphone portable avait disparu, oublié ou volé je ne sais où dans la confusion. Je me suis allongée et j’ai mis le disque de New Order dans mon baladeur. Les titres ont défilé sans m’atteindre. Encore aujourd’hui, j’ignore s’il est très moyen ou s’il a eu la malchance d’être découvert dans un mauvais contexte. Je ne l’ai réécouté que par accident, en programmation aléatoire. En tout cas, plus d’une décennie après la tragédie, quand on parle des attentats du 11 septembre, les gens évoquent généralement ces images, devenues familières, d’avions et de tours en fumée. Pour ma part, je revois les visages des Irlandais autour de moi dans ce Pub, et cette femme qui a eu la générosité de m’héberger malgré tout. (A ce jour, Je n’ai jamais plus osé me rendre seule dans un pays étranger où personne ne m’attendait.)

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au gré des ciels et des visages

Ce doit être la neige au printemps, le ciel couleur matin blême à l’heure où le soleil devrait être au zénith, l’écharpe et les gants retrouvés au fond du placard, l’envie d’une tasse de chocolat chaud entre mes mains glacées, de nourriture brûlante dans le ventre, mais l’hiver était ensommeillé et lointain cette année…
Des morceaux de conversation épars… Ces trois nénettes dans l’âge bête qui pouffent “j’le connais pas mais il a un beau cul alors j’ai bien envie de dire oui mais je sais ce qu’il attend” fou-rire des dindes copines “qu’est-ce qu’il attend ?” “bin tu vois, je sais ce qu’il veut” “c’est que pour le cul tu crois ?” “attend y me connait pas et le jour où j’arrive en mini-jupe y veut sortir avec moi comme par hasard t’sais”… Ne se rend-elle vraiment pas compte qu’”il” l’intéresse pour la même raison ?
Un vieux monsieur demande à un autre “il commence à quelle heure le printemps ?” “Le 21 mars” “Non l’heure, il y a une heure où on passe de l’hiver au printemps” Silence Je suggère sans réfléchir d’une petite voix “minuit et 1 minute, ça me paraîtrait logique, à moins que ce ne soit à minuit et 1 seconde…” Deux grands sourires me répondent. Les gens sont incompréhensibles… C’est une de ces journées à observer les uns, les autres, quand la rue joue le rôle d’une télévision, changer de chaîne au fil des carrefours… Elle conduit une poussette en courant et en slalomant entre les piétons, ce doit être drôle et effrayant à la fois d’être dedans, avec une maman qui joue au chauffeur de taxi fou. La femme au foulard me fixe et je me demande si elle sourit toute seule ou si elle grimace, sa bouche s’étend vers ses oreilles en dévoilant toutes ses dents mais il n’y a pas d’expression joyeuse sur son visage, est-ce qu’elle veut me mordre ? A tout hasard je change de place parce que c’est perturbant. Je m’immerge dans la foule en mouvement, mélange d’odeur de couleurs et de voix… Je suis attentive à ce qui m’entoure et dans le même temps, je rêve à d’autres lieux, d’autres histoires, d’autres conversations…

Ce doit être les cercles des corbeaux – Blackbird on gray sky – le chat roux écrasé que j’ai caressé la veille, la consistance spongieuse de la moisissure sur la couverture du livre que j’ai lâché en frissonnant, les arbres qui penchent à droite sous le vent, ça tangue un peu sous la flocons… Léger mal de mer mais je reste bien droite, même avec le monde à l’envers… Comme dans la boule à neige de ma grand-mère : on peut la secouer dans tous les sens, la petite figurine et la maison ne se décrochent pas.
Un collègue m’explique : “les homosexuels sont malades, il faut les forcer à aller dans le droit chemin. Pour moi l’homosexualité c’est le fléau de la société, c’est pire que le Sida”. J’essaie de lui faire comprendre à quel point il est stupide scandaleusement intolérant… Mais ses propos deviennent complètement irrationnels : “il faut les empêcher de contaminer la société” Contaminer !? “Oui, si tout le monde devient homosexuel, ce sera une catastrophe, il n’y aura plus d’enfants” Putain mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès Comment est-ce que tout le monde pourrait devenir homosexuel, c’est absurde, tu crois que ça se décide une préférence sexuelle ? “Oui, tout homme est fait pour coucher avec une femme, toute femme est faite pour coucher avec un homme, un homme homosexuel est donc fait pour coucher avec une femme. Il faut l’obliger à aller avec une femme, et il faut obliger une lesbienne à aller avec un homme.” Après quelques arguments, je m’aperçois que chacune de ses réponses est pire que la précédente, alors je me contente d’un “tu me déçois” pour clore le débat. En réalité je ne suis pas déçue, je suis furieuse, mes poings ont très envie d’aller se fracasser contre son visage. Comme à chaque fois que je retiens mes pulsions criminelles sous l’emprise de la colère, j’ai les larmes aux yeux. Je préfère m’éloigner…
[…]

Ce doit être le ciel bleu juste avant la tombée de la nuit, le soleil qui m’éblouit à l’heure où il s’apprête à disparaître, la luminosité matinale à 19 heures, ce décalage..
Je cherche des signes dans des détails idiots, la voiture qui tourne à droite ou à gauche, les feu-rouges, les trajectoires des gens… : s’il se passe ça, alors il se produira ça… En réalité, non seulement je n’y crois pas, mais en plus je n’attend rien, si ce n’est l’imprévisible, celui que j’essaie d’imaginer et dont la forme ne cesse de varier…
Je repense à une nuit en Irlande, j’étais sortie de la tente vers 6 heures du matin ; j’avais soif, je ne trouvais plus la bouteille d’eau et je ne voulais pas le réveiller en déplaçant les sacs, alors je m’étais glissée dans l’herbe humide de rosée. Tout le monde dormait encore, il n’y avait pas le moindre chuchotement. En face de moi les montagnes vertes s’étalaient à perte de vue sous la brûme. J’avais marché un petit peu, effectué une descente en courant – un des plaisirs enfantins qui me sont restés comme les bonbons et le nutella à la petite cuillère – le froid piquait mes chevilles nues dans mes chaussures délacées, mais c’était tellement paisible, doux, j’en avais totalement oublié ma soif… Je suis enveloppée dans ce souvenir agréable quand je vois mon reflet sur l’ouverture vitrée du métro : la fille qui me fait face est toute grise avec l’oeil absent et des cernes jusqu’au menton… Il faudrait que je comprenne que je n’ai plus 20 ans, je mets désormais plusieurs jours à me remettre des nuits blanches et des excès… Mais peu importe l’extérieur, au dedans je rayonne, et le garçon qui m’embrasse avec ses mains sur mes joues ne semble pas me trouver repoussante, je colle mon visage au creux de son cou pour sa peau et parce que j’aime entendre sa voix raisonner à l’intérieur, “ça ne va pas ?” Mais si, ça va bien…

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