Archives du mot-clé hiver

La fin et le début de l’année

imgp3289**
J’ai fini l’année en courant sur l’herbe les sentiers et les feuilles mortes, blanchis par un givre crissant, dans une toute petite ville alsacienne, un bourg plutôt qu’un village. Le ciel naissait et on savait déjà qu’il allait être d’un bleu intégral. C’était la première fois que je courais depuis environ un mois. Disparaissait le souffle brumeux que j’expirais.

J’ai fini l’année débordée, enfermée dans la chambre d’enfant de mon amoureux, mon ordinateur posé sur un bureau qui n’était pas le mien. Sans regrets, car en bas, ils étaient tous avachis sur un canapé devant des bêtisiers déjà vus au moins 50 fois.

Le dernier jour de l’année ressemblait à un samedi soir ordinaire chez nous à Sainté. Bon repas, bonne bouffe et vin qui tâche les lèvres, en tête à tête, c’est notre fin de semaine habituelle, et peut-être n’était-ce pas plus mal au fond. C’est-à-dire que je ne savais plus trop ce que j’étais censée fêter de plus que nous deux, nous trois, notre propre famille, quoi.

Le lendemain, je me suis accordée 3 jours de repos, contrairement aux 358 jours précédents. J’ai profité de ce temps là pour rester au fond de mon lit plus longtemps, lire beaucoup, écouter de la musique mais pas assez. Autrefois, il me semblait que la littérature était aussi importante que la musique pour moi. Mais apparemment, quand je manque de temps, la première l’emporte sur la seconde.

Ou peut-être est-ce simplement plus facile, maintenant, de s’extraire de soi avec les mots imprévisibles des personnages, au moins un petit peu faits d’encre, qu’avec des morceaux qui me ramènent à mon ego. C’est que j’ai passé l’âge de magnifier la déprime, je déploie plutôt mon énergie à l’étouffer avant qu’elle naisse.

Le 3 janvier, nous avions un rendez-vous avec la Protection maternelle et infantile (PMI)*, la visite de routine taille/poids, ça faisait bien un an depuis la dernière fois alors je voulais aussi vérifier s’il n’y avait pas de rappel de vaccin à faire. Pour les inexpérimentés, une consultation à la PMI, en tout cas ici, c’est en fait deux consultations dans des bureaux côte à côte.

 D’abord l’infirmière puéricultrice mesure l’enfant et le pèse, puis pose des questions du genre : quels sont ses repas, à quelle heure il est couché, à quelle heure il se réveille ? Elle prend des notes. Ensuite on passe dans le bureau de la pédiatre.

Cette dernière vérifie le souffle, la bouche, les dents, les oreilles, fait les vaccins si nécessaire et, éventuellement réagit à ce que l’infirmière a écrit quant au quotidien du gosse. (Par exemple, pour citer un épisode qui a deux ans : « pour le chocolat chaud, c’est du lait entier qu’il faut utiliser, pas du lait écrémé : votre enfant n’est pas au régime ! »)

Ensuite, si un rendez-vous est pris (vaccin à faire prochainement notamment), on rejoint la puéricultrice infirmière qui notera la date de notre retour. Éventuellement, elle peut faire des remarques sur ce qu’a écrit la médecin, ai-je constaté comme je l’expliquerai plus loin. Les deux portes sont toujours fermées au cours de l’entretien, enfin pour ce que j’en savais.

Avant tout ça, on est dans une salle d’attente, super brièvement. En fait, en 5 ans et quelques, je n’ai jamais attendu avant ce 3 janvier, où nous étions très en avance (le rendez-vous étant à 11h40, on y est allés directement à la sortie de l’école à 11h20, trop tôt pour s’y rendre mais trop tard pour repasser par notre appartement).

Dans la salle d’attente, une puéricultrice a pour unique boulot d’être là pour accueillir les enfants, leur proposer des jouets et y jouer avec eux (il y a toujours énormément de joujoux). Je plains cette dame d’ailleurs, la plupart du temps il n’y a personne donc elle ne fout rien. Et quand elle est face à un bébé accompagné de ses parents, l’interaction est limitée. Elle doit beaucoup s’emmerder dans la journée mais pardon, ce n’est vraiment pas le sujet. (Même si je ne sais pas précisément ce dont je veux parler).

Bref, nous étions en avance dans la salle d’attente salle de jeux. L’enfant avait décidé de jouer à envoyer/renvoyer un ballon avec son père. La puéricultrice parlait gentiment à mon fils (« comme tu lances bien le ballon ! ») il s’en foutait. La maman précédente est sortie de la salle de la pédiatre pour rejoindre celle de l’infirmière puéricultrice, sans fermer la porte.

Là, j’ai entendu l’infirmière lui dire : « alors voilà, je vous donne quelques documents. Là, c’est « à pas cher », c’est une association qui vend des jouets à très bas prix pour les enfants, vous pourrez en trouver à 50 centimes. Là, c’est une médiathèque, vous n’avez pas besoin de prendre un abonnement, vous pouvez y amener votre enfant pour qu’il regarde des livres, participe à des ateliers… Je vous ai mis le programme. Comme ça, vous pourrez occuper votre petite autrement qu’en la laissant jour et nuit toute seule devant la télé. Ce serait encore mieux si vous pouviez jouer avec elle mais au minimum, vous pourrez lui donner des jouets. »

Malaise. Même si je parlais à ce moment là, y compris si je ne voulais pas écouter, j’avais honte pour cette maman. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Pourtant, je n’aurais pas pu l’être. Et je sais que la PMI faisait son job et même, le faisait bien… Mis à part que la porte n’aurait pas dû rester ouverte.

La mère est ressortie avec sa fille sans que je les regarde. Les PMI s’installent par quartier alors si ça se trouve c’est ma voisine, sa fille est sans doute dans l’école de mon fils, mais je ne veux pas en être informée. Pas la croiser en me disant que c’est la nana qui laisse sa gamine devant la télé toute la journée.

Ensuite, c’était à nous. Et au fur et à mesure, l’infirmière avait des yeux qui pétillaient de plus en plus. « Ah ça fait plaisir de voir un enfant heureux et épanoui, surtout depuis qu’on l’a suivi depuis tout petit car ce n’est pas toujours comme ça vous savez. Qu’est-ce qu’il a bien grandi, et grossi juste comme il faut ! Il a l’air tellement heureux, ça fait si plaisir ! »

Dans le cabinet de la pédiatre, j’ai eu un moment d’angoisse. Je veux dire que d’habitude elle nous posait des questions, à nous parents, pour qu’on raconte ce que faisait notre gosse. Là, elle s’est adressée à notre fils directement : « qu’est-ce que tu manges le matin ? Est-ce que tes parents sont parfois méchants avec toi ? Est-ce que tu fais des cauchemars dans lesquels il y a ton papa ou ta maman ? » etc.

Je m’attendais à entendre le gamin me dénoncer, dire qu’un jour il avait eu un biscuit industriel à la place de tartines, qu’une fois on l’avait envoyé à l’école sans trouver ses gants alors qu’il faisait -10 degrés, qu’on lui avait crié dessus quand il nous avait jeté des morceaux de gratin de blettes à la figure, etc.

Non, il a dit très exactement, parfaitement, ce que la pédiatre attendait, et je voyais le visage de la dame s’illuminer de plaisir au fur et à mesure que nous passions pour des parents exemplaires. « Non mais ça fait tellement plaisir de voir un enfant heureux qu’on respecte et c’est malheureusement si rare, bravo à vous », nous a-t-elle dit.

A la sortie, nous marchions sur les pavés gelés, un petit peu abasourdis. Et puis mon amoureux m’a dit : « si ça se trouve, il fait semblant d’être bizarre juste pour nous ».

J’ai pensé au week-end précédent, quand il m’avait demandé : « est-ce qu’on lui fait un petit frère ou une petite sœur finalement ? » J’hésite, répondais-je.

D’un côté, j’aimerais faire mieux, réessayer, améliorer.*** J’ai toujours eu envie d’avoir une petite fille aussi, en plus. Et ce serait chouette, peut-être, d’avoir un gosse plus « normal », je veux dire qui sait prononcer un mot intelligible avant 3 ans et qui ne pose pas des questions incompréhensibles comme « peux-tu m’aider à avoir des yeux à l’envers ? ».

Je l’aime et il va de soi qu’il me suffirait. Je ne suis même pas sure de pouvoir en aimer un autre autant que lui, MAIS. Nous on sait qu’il n’est pas banal, qu’un autre enfant serait différent de lui.

Le 1 janvier, j’ai dit : allez oui on essaie de le fabriquer ! (L’ALCOOL ET LA NOUVELLE ANNÉE !) Le lendemain, j’ai pensé à l’abstinence boissons alcoolisées/cigarette/bonne charcuterie/fromage au lait cru et, surtout hein, à ma capacité à bosser tout en maternant et donc, j’ai hésité.

Faire une fois l’amour sans contraception, le risque est faible, mais ça a suffit précédemment. Alors on verra bien si l’enfant suivant est en route ou non. Si oui, je sais que j’y arriverai, que je m’y ferai, sans doute encore mieux que la première fois. Si non, je ne sais même pas si je serais soulagée ou déçue. Mais de toute façon, je continuerai à aimer notre vie à nous trois et c’est l’essentiel, en attendant… D’être quatre.

* Je ne comprendrai jamais pourquoi, vous autres, vous choisissez d’avoir un pédiatre dans un cabinet individuel qui vous prend du fric, alors que vous pouvez consulter une PMI où c’est gratuit, où il n’y a pas d’attente et où tout le monde est à l’écoute.

** Et sinon, je voulais mettre Le Boutchou, mais trouver une photo de mon gamin où on ne l’aperçoit pas, ce n’est pas évident. Là, pour la première fois, il maniait un cerf-volant et je crois qu’il s’en sortait assez bien. Je veux dire que ça volait si haut et que c’était tellement immense par rapport à lui…

*** Lorsque j’avais partiellement écrit cet article dans ma tête, j’avais prévu d’ajouter autre chose. Mais cette nuit vers la fin du texte, j’avais hâte de finir et j’ai oublié (non je ne travaille plus mes textes, je travaille assez mes rédactions web et je corrige tant d’écrits que je m’autorise cette liberté ici). Bref. Il y avait aussi l’idée d’essayer dans d’autres circonstances qu’un licenciement/déménagement très dur à vivre. (Parce que la seule chose qui m’a empêché de retrouver ma « jumelle » morte en 2001, ou presque, c’était la présence de mon bébé).

Share Button

Après le vieillissement et avant la guerre civile

Elle est assise, les jambes légèrement écartées sous sa robe ample aux motifs ethniques, la main gauche posée sur son genou. Sa main droite tient une cigarette à moins d’un centimètre de sa bouche. Elle aspire la fumée en faisant un petit bruit de succion que je trouve désagréable, comme si elle aspirait le fond d’un verre avec une paille mais avec un bruit de baiser mou, aussi. Jamais elle n’éloigne sa main de ses lèvres, à part lorsque sa cigarette s’est consumée intégralement. Il faut dire qu’elle fume ses clopes si vite que la cendre n’a pas le temps de tomber. Je distingue ses yeux bleus trouble derrière les volutes. Je pense à toutes les images que j’ai d’elle. La jeune femme longiligne, non fumeuse, très maquillée, en jupe courte et talons hauts, adossée à la rambarde du Massilia, quand ma tête arrivait à hauteur de ses genoux. Celle qui fumait en cachette dans le garage en Normandie, « juste le temps de perdre du poids », encore parfumée de Shalimar mais déjà dépourvue de maquillage, les sachets de poudre saveur chocolat ou vanille dans les placards (la pub avec Clémentine Célarié à la télé). Et puis celle qui a renoncé à tout ça, au régime, au maquillage, aux parfums, aux achats de vêtement comme au coiffeur, la sexagénaire qui prétend s’assumer telle qu’elle est, même si elle dit parfois « j’aurais préféré rester mince, mais bon, c’est un détail. » Celle qui ajoute souvent : « mourir, déjà, c’est pas drôle, mais si au moins on pouvait ne pas vieillir, s’épargner les rides et les rhumatismes, ce serait déjà mieux. » En attendant, entre nous, le silence n’est guère troublé que par la fumée expirée. A chaque fois qu’elle me voit sortir, elle m’annonce : « Tu vas fumer alors je t’accompagne » or nous ne nous disons rien. D’une certaine manière, ça m’arrange car je suis fatiguée de la contredire quand elle me ment. De toute façon, je dois rentrer faire de la purée.
Ma mère ne m’a jamais cuisiné de purée. Elle en achète en poudre ou surgelée. C’était son intention avant que je ne lui dise : « mais la purée-maison c’est super facile à faire et c’est meilleur, si tu veux je m’en charge. » Elle fait une drôle de fixation, comme quoi, dans l’eau, c’est impossible de savoir quand une pomme de terre est cuite. 20 minutes après ébullition environ, et puis t’as qu’à planter la pointe d’un couteau dedans, de toute façon ce n’est pas un problème si c’est trop cuit. Non, elle peut concocter des plats extrêmement compliqués, pas ça. Ma grand-mère maternelle avait la même phobie de la patate bouillie. Alors je lance à la cantonade (ma mère, une table, quatre chaises, une piscine et un jardin) : « je vais faire cuire les pommes de terre, ce sera fait. »

Je mets les patates épluchées dans de l’eau froide, puis je constate que ça chauffe très vite, une plaque à induction. Des trous se forment dans l’écume de l’eau frémissante. Je distingue aisément un cyclope avec des dents de vampire. J’hésite à le photographier. Entre temps, toute l’écume s’est dissipée, remplacée par des bouillons d’eau claire. Le monstre a disparu. Derrière moi, j’entends mon père se plaindre d’avoir mal au foie, il ne peut pas faire des repas gras comme ça avec du vin, la nuit dernière il a failli « avoir une embolie », mais vraiment hein, un peu plus et il finissait à l’hôpital. Au moins, voire à la morgue, j’ajoute intérieurement, moqueuse. « Ce chapon a failli me tuer. J’ai senti mon sang cailler dans mes veines », il se répète au moins quinze fois. « Mon sang était caillé dans mes veines. » La phrase m’intrigue (et si tu te coupes, est-ce du yaourt rouge que tu trouves dans ton corps ?) Comme, entre temps, j’ai achevé la préparation de ma purée, je cherche « sang caillé dans les veines » sur Google. Je constate que la dernière occurrence de l’expression date de 1760.
Screenshot 2015-12-29 at 13.32.24Pauvres clebs !

Je ne fais part à personne de cette découverte. Puisque je suis devant mon ordinateur, je parcours les nouvelles sur FB, ce qui m’amène à cliquer sur un lien. Mon amoureux me demandant ce que je lis, je lui en parle, comme j’aurais pu lui parler de n’importe quoi d’autre, de la vraie recette de la tartiflette ou des inondations en Angleterre. Mon père m’entend et réagit : « moi je veux que mes recherches Google soient transmises, qu’il y ait une surveillance vidéo partout où je vais et des flics à chaque coin de rue car moi, moi, je n’ai rien à cacher. » Oh pitié ! J’essaie de glisser calmement une remarque sur les atteintes aux libertés. Je ne comprends pas comment il enchaîne avec les maghrébins dans les cités. Enfin si, je comprends cet automatisme, malheureusement. « Moi quand j’étais gamin, j’étais dans ce qui devenait la banlieue la plus pourrie de la ville. Mes parents, dés qu’ils ont vu apparaître des trafics de drogue et des bagarres, ils sont partis. Ben ouais ! Individuellement on a toujours le choix ! » L’ultime argument du « moi je ». Par ailleurs, est-il raisonnable de prétendre que la banlieue du début des années 50 est celle d’aujourd’hui ?
« Et j’en ai marre de ces mecs qui pleurnichent parce qu’ils sont contrôlés tout le temps. Hé mec, quand 80% des délinquants sont arabes, tu t’étonnes pas d’être contrôlé parce que t’es arabe, c’est la moindre des choses ! » J’évoque les risques liés à ces pratiques, au cas où. « De toute façon, quelle que soit la politique menée, d’ici quelques décennies, il y aura une guerre civile ! C’est absolument inévitable, i-né-vi-ta-ble ! Moi je ne la verrai peut-être pas, toi je te garantis que tu la verras ! » Sur ces propos rassurants, je garde le silence, résignée. La conclusion est prévisible de toute façon : « c’est un problème de génération. Toi et ta génération, vous êtes d’une naïveté affligeante ». Je ne parlerai pas au nom de ma génération. D’une part, ses visages et ses aspirations sont divers, j’en suis persuadée. D’autre part, les phrases qui commencent par des généralités m’exaspèrent. A titre personnel donc, nombre de mes opinions et de mes valeurs sont celles que m’ont transmises mes parents. Ma prétendue naïveté, c’est leur idéalisme d’antan. Vingt ans auparavant, jamais ils n’auraient prononcé certaines de leurs phrases actuelles. Curieusement, ils ne semblent pas en être conscients. Je me demande si ça peut me tomber dessus aussi un jour où l’autre, comme un virus assez puissant pour que la victime ne perçoive pas sa propre maladie, comme la démence en quelque sorte.
Pour changer de sujet, je suppose, ma mère décide de parler du climat. « Ils disent qu’ils veulent sauver la planète mais c’est la race humaine qu’ils veulent sauver, ça m’énerve. Peu importe que la race humaine s’éteigne, ça arrivera un jour ou l’autre. Avant, il y avait d’autres espèces de vie, après il y en aura d’autres, c’est comme ça. » Lâche, je lui réponds : « c’est un point de vue », sur le ton que j’aurais employé pour dire : « je n’ai pas envie de m’engueuler avec toi ». Comme elle entend mal, je dois le répéter trois fois, sans doute avec une certaine hargne car un ange glacial passe très lentement ensuite. En fait, sa remarque ravive ce sentiment d’impuissance que je traîne depuis plusieurs mois, dans cette putain d’année qui n’en finit pas et qui, semble-t-il, sera meilleure que les suivantes.

Quelques heures après, au sous-sol, entre le bar et le billard, je fais remarquer à mon amoureux : « voir tes parents à Noël une année sur deux, c’est constater que sur certains points, ils vieillissent mal ». Je ne sais pas pourquoi c’est moins évident le reste de l’année, par exemple lors des repas à la plancha sur la terrasse, l’été. Le 24 décembre, la température est printanière pourtant. Le ciel bleu rend vaguement saugrenu le sapin enguirlandé que le chat s’emploie à détruire. Est-ce le fait de passer du temps assis entre quatre murs, la lourdeur des repas, l’alcool qui, s’il ne caille pas le sang, enfièvre légèrement ? Ou les souvenirs parfois précis des Noëls précédents, des débats politiques du vivant de mes grands-parents ? En ce temps là, ces derniers étaient encartés, le parti en question s’appelait RPR. Mon père, ouvertement anar-socialiste, reprochait à ma grand-mère, angoissée par « la racaille » (dans son petit coin de côte d’Azur peuplé de vieux riches et de touristes présents deux mois dans l’année) d’être trop « radicale, sans nuance ».
En hiver, il y a longtemps, dans la pénombre d’un feu de cheminée, j’avais posé à ma mère une question inutile et classique, tu dois choisir à quelle époque antérieure tu souhaiterais aller si la machine à voyager dans le temps existait. Paradoxalement, cette historienne m’avait répondu : « Pas dans le passé, plutôt dans l’avenir, pour voir quels auront été les progrès de l’humanité dans quelques siècles, ou à quoi ressembleront mes arrières petits enfants. » D’accord, cette conversation est ancienne mais je suis certaine qu’elle ne s’est pas déroulée dans une autre vie.

Il reste, malgré tout, la savoureuse cuisine de ma mère, des films intéressants à voir ensemble le soir (culturellement parlant, au moins, leurs goûts restent proches des miens), des heures où libérée des taches ménagères ici, je passe mes après-midi à lire en goûtant toutes sortes de thés parfumés. Et puis, enfin et surtout, persiste la gaieté du minot que rien ou presque n’altère. Lui, son doigt fin posé sur sa bouche charnue, il ose encore ordonner à son grand-père de se calmer, « chut ! » Grâce à l’effet de surprise – grand-père médusé – il a réussi au moins une fois (pas deux) à faire cesser ses vociférations, c’était déjà ça. Dans l’intervalle, de loin, il m’arrive d’envier brièvement ces couples qui ont décidé de passer Noël entre eux, avec leurs gamins uniquement. Même si je sais que je ne le ferai que lorsque je n’aurais aucun autre choix. Parce qu’un jour ou l’autre, avant ou après la guerre civile, ils auront disparu. Parce que ma nostalgie vis à vis des Noëls de mon enfance, mon fils la ressentira peut-être aussi en se rappelant de ces instants qui, à ce jour, ne sont éprouvants que pour ses parents.

Share Button