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Après le vieillissement et avant la guerre civile

Elle est assise, les jambes légèrement écartées sous sa robe ample aux motifs ethniques, la main gauche posée sur son genou. Sa main droite tient une cigarette à moins d’un centimètre de sa bouche. Elle aspire la fumée en faisant un petit bruit de succion que je trouve désagréable, comme si elle aspirait le fond d’un verre avec une paille mais avec un bruit de baiser mou, aussi. Jamais elle n’éloigne sa main de ses lèvres, à part lorsque sa cigarette s’est consumée intégralement. Il faut dire qu’elle fume ses clopes si vite que la cendre n’a pas le temps de tomber. Je distingue ses yeux bleus trouble derrière les volutes. Je pense à toutes les images que j’ai d’elle. La jeune femme longiligne, non fumeuse, très maquillée, en jupe courte et talons hauts, adossée à la rambarde du Massilia, quand ma tête arrivait à hauteur de ses genoux. Celle qui fumait en cachette dans le garage en Normandie, « juste le temps de perdre du poids », encore parfumée de Shalimar mais déjà dépourvue de maquillage, les sachets de poudre saveur chocolat ou vanille dans les placards (la pub avec Clémentine Célarié à la télé). Et puis celle qui a renoncé à tout ça, au régime, au maquillage, aux parfums, aux achats de vêtement comme au coiffeur, la sexagénaire qui prétend s’assumer telle qu’elle est, même si elle dit parfois « j’aurais préféré rester mince, mais bon, c’est un détail. » Celle qui ajoute souvent : « mourir, déjà, c’est pas drôle, mais si au moins on pouvait ne pas vieillir, s’épargner les rides et les rhumatismes, ce serait déjà mieux. » En attendant, entre nous, le silence n’est guère troublé que par la fumée expirée. A chaque fois qu’elle me voit sortir, elle m’annonce : « Tu vas fumer alors je t’accompagne » or nous ne nous disons rien. D’une certaine manière, ça m’arrange car je suis fatiguée de la contredire quand elle me ment. De toute façon, je dois rentrer faire de la purée.
Ma mère ne m’a jamais cuisiné de purée. Elle en achète en poudre ou surgelée. C’était son intention avant que je ne lui dise : « mais la purée-maison c’est super facile à faire et c’est meilleur, si tu veux je m’en charge. » Elle fait une drôle de fixation, comme quoi, dans l’eau, c’est impossible de savoir quand une pomme de terre est cuite. 20 minutes après ébullition environ, et puis t’as qu’à planter la pointe d’un couteau dedans, de toute façon ce n’est pas un problème si c’est trop cuit. Non, elle peut concocter des plats extrêmement compliqués, pas ça. Ma grand-mère maternelle avait la même phobie de la patate bouillie. Alors je lance à la cantonade (ma mère, une table, quatre chaises, une piscine et un jardin) : « je vais faire cuire les pommes de terre, ce sera fait. »

Je mets les patates épluchées dans de l’eau froide, puis je constate que ça chauffe très vite, une plaque à induction. Des trous se forment dans l’écume de l’eau frémissante. Je distingue aisément un cyclope avec des dents de vampire. J’hésite à le photographier. Entre temps, toute l’écume s’est dissipée, remplacée par des bouillons d’eau claire. Le monstre a disparu. Derrière moi, j’entends mon père se plaindre d’avoir mal au foie, il ne peut pas faire des repas gras comme ça avec du vin, la nuit dernière il a failli « avoir une embolie », mais vraiment hein, un peu plus et il finissait à l’hôpital. Au moins, voire à la morgue, j’ajoute intérieurement, moqueuse. « Ce chapon a failli me tuer. J’ai senti mon sang cailler dans mes veines », il se répète au moins quinze fois. « Mon sang était caillé dans mes veines. » La phrase m’intrigue (et si tu te coupes, est-ce du yaourt rouge que tu trouves dans ton corps ?) Comme, entre temps, j’ai achevé la préparation de ma purée, je cherche « sang caillé dans les veines » sur Google. Je constate que la dernière occurrence de l’expression date de 1760.
Screenshot 2015-12-29 at 13.32.24Pauvres clebs !

Je ne fais part à personne de cette découverte. Puisque je suis devant mon ordinateur, je parcours les nouvelles sur FB, ce qui m’amène à cliquer sur un lien. Mon amoureux me demandant ce que je lis, je lui en parle, comme j’aurais pu lui parler de n’importe quoi d’autre, de la vraie recette de la tartiflette ou des inondations en Angleterre. Mon père m’entend et réagit : « moi je veux que mes recherches Google soient transmises, qu’il y ait une surveillance vidéo partout où je vais et des flics à chaque coin de rue car moi, moi, je n’ai rien à cacher. » Oh pitié ! J’essaie de glisser calmement une remarque sur les atteintes aux libertés. Je ne comprends pas comment il enchaîne avec les maghrébins dans les cités. Enfin si, je comprends cet automatisme, malheureusement. « Moi quand j’étais gamin, j’étais dans ce qui devenait la banlieue la plus pourrie de la ville. Mes parents, dés qu’ils ont vu apparaître des trafics de drogue et des bagarres, ils sont partis. Ben ouais ! Individuellement on a toujours le choix ! » L’ultime argument du « moi je ». Par ailleurs, est-il raisonnable de prétendre que la banlieue du début des années 50 est celle d’aujourd’hui ?
« Et j’en ai marre de ces mecs qui pleurnichent parce qu’ils sont contrôlés tout le temps. Hé mec, quand 80% des délinquants sont arabes, tu t’étonnes pas d’être contrôlé parce que t’es arabe, c’est la moindre des choses ! » J’évoque les risques liés à ces pratiques, au cas où. « De toute façon, quelle que soit la politique menée, d’ici quelques décennies, il y aura une guerre civile ! C’est absolument inévitable, i-né-vi-ta-ble ! Moi je ne la verrai peut-être pas, toi je te garantis que tu la verras ! » Sur ces propos rassurants, je garde le silence, résignée. La conclusion est prévisible de toute façon : « c’est un problème de génération. Toi et ta génération, vous êtes d’une naïveté affligeante ». Je ne parlerai pas au nom de ma génération. D’une part, ses visages et ses aspirations sont divers, j’en suis persuadée. D’autre part, les phrases qui commencent par des généralités m’exaspèrent. A titre personnel donc, nombre de mes opinions et de mes valeurs sont celles que m’ont transmises mes parents. Ma prétendue naïveté, c’est leur idéalisme d’antan. Vingt ans auparavant, jamais ils n’auraient prononcé certaines de leurs phrases actuelles. Curieusement, ils ne semblent pas en être conscients. Je me demande si ça peut me tomber dessus aussi un jour où l’autre, comme un virus assez puissant pour que la victime ne perçoive pas sa propre maladie, comme la démence en quelque sorte.
Pour changer de sujet, je suppose, ma mère décide de parler du climat. « Ils disent qu’ils veulent sauver la planète mais c’est la race humaine qu’ils veulent sauver, ça m’énerve. Peu importe que la race humaine s’éteigne, ça arrivera un jour ou l’autre. Avant, il y avait d’autres espèces de vie, après il y en aura d’autres, c’est comme ça. » Lâche, je lui réponds : « c’est un point de vue », sur le ton que j’aurais employé pour dire : « je n’ai pas envie de m’engueuler avec toi ». Comme elle entend mal, je dois le répéter trois fois, sans doute avec une certaine hargne car un ange glacial passe très lentement ensuite. En fait, sa remarque ravive ce sentiment d’impuissance que je traîne depuis plusieurs mois, dans cette putain d’année qui n’en finit pas et qui, semble-t-il, sera meilleure que les suivantes.

Quelques heures après, au sous-sol, entre le bar et le billard, je fais remarquer à mon amoureux : « voir tes parents à Noël une année sur deux, c’est constater que sur certains points, ils vieillissent mal ». Je ne sais pas pourquoi c’est moins évident le reste de l’année, par exemple lors des repas à la plancha sur la terrasse, l’été. Le 24 décembre, la température est printanière pourtant. Le ciel bleu rend vaguement saugrenu le sapin enguirlandé que le chat s’emploie à détruire. Est-ce le fait de passer du temps assis entre quatre murs, la lourdeur des repas, l’alcool qui, s’il ne caille pas le sang, enfièvre légèrement ? Ou les souvenirs parfois précis des Noëls précédents, des débats politiques du vivant de mes grands-parents ? En ce temps là, ces derniers étaient encartés, le parti en question s’appelait RPR. Mon père, ouvertement anar-socialiste, reprochait à ma grand-mère, angoissée par « la racaille » (dans son petit coin de côte d’Azur peuplé de vieux riches et de touristes présents deux mois dans l’année) d’être trop « radicale, sans nuance ».
En hiver, il y a longtemps, dans la pénombre d’un feu de cheminée, j’avais posé à ma mère une question inutile et classique, tu dois choisir à quelle époque antérieure tu souhaiterais aller si la machine à voyager dans le temps existait. Paradoxalement, cette historienne m’avait répondu : « Pas dans le passé, plutôt dans l’avenir, pour voir quels auront été les progrès de l’humanité dans quelques siècles, ou à quoi ressembleront mes arrières petits enfants. » D’accord, cette conversation est ancienne mais je suis certaine qu’elle ne s’est pas déroulée dans une autre vie.

Il reste, malgré tout, la savoureuse cuisine de ma mère, des films intéressants à voir ensemble le soir (culturellement parlant, au moins, leurs goûts restent proches des miens), des heures où libérée des taches ménagères ici, je passe mes après-midi à lire en goûtant toutes sortes de thés parfumés. Et puis, enfin et surtout, persiste la gaieté du minot que rien ou presque n’altère. Lui, son doigt fin posé sur sa bouche charnue, il ose encore ordonner à son grand-père de se calmer, « chut ! » Grâce à l’effet de surprise – grand-père médusé – il a réussi au moins une fois (pas deux) à faire cesser ses vociférations, c’était déjà ça. Dans l’intervalle, de loin, il m’arrive d’envier brièvement ces couples qui ont décidé de passer Noël entre eux, avec leurs gamins uniquement. Même si je sais que je ne le ferai que lorsque je n’aurais aucun autre choix. Parce qu’un jour ou l’autre, avant ou après la guerre civile, ils auront disparu. Parce que ma nostalgie vis à vis des Noëls de mon enfance, mon fils la ressentira peut-être aussi en se rappelant de ces instants qui, à ce jour, ne sont éprouvants que pour ses parents.

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En attendant de nous sentir chez nous

A la place du grand mur blanc sur lequel nous projetons des films, il y avait une fenêtre. Je me demande s’il n’y en avait pas une autre derrière Polly Jean (le ficus). Sinon, c’était bien notre appartement. Mes parents dormaient dans le garage face à notre chambre. Ceux de mon amoureux étaient au sous-sol. Je m’étais levée pour prendre l’air à la fenêtre du salon. Nauséeuse, je me demandais si je n’étais pas enceinte, alors même que je n’ai jamais eu de nausées durant ma seule grossesse. J’allumais une cigarette, ce que je ne ferais pas non plus dans ce contexte. A la place du cendrier, je découvrais un petit pot en poterie bleu ciel, le genre d’objet que les enfants fabriquent avec leur maîtresse pour la fête des mères, quelque chose que je ne peux pas posséder.* Un bruit en provenance du garage m’a fait tourner la tête brusquement, comme une gamine fautive. La braise est tombée dans le pot. Elle y a imprimé un trou cerclé de noir. J’ai approché l’objet de mon œil et, à l’intérieur, j’ai distingué mon appartement en miniature et à l’envers. Je cherchais à comprendre comment un enfant pouvait fabriquer une oeuvre aussi complexe quand mes parents m’ont lancé : « qu’est-ce que tu fous ? Tu te drogues ? » Dans la foulée, j’ai entendu les pas de ma belle-mère dans l’escalier. J’ai crié : « laissez moi chez moi, je veux juste me réveiller ! » Je me suis entendue le dire en ouvrant les yeux. J’ai remarqué ma voix pâteuse et mon articulation approximative, la voix d’une personne bourrée. A croire que les rêves rendent ivre, ai-je pensé. C’est une idée fausse – l’alcool endort, c’est établi – mais elle me plaît.

Je peux en partie expliquer ce rêve par la présence envahissante de nos familles (ils nous avaient conseillé de ne pas hésiter à prendre un appartement dans lequel il faudrait faire des travaux. Bricoleurs, ils pourraient nous aider.) Et par une aménorrhée persistante (qui s’accompagne d’une absence de prise de poids et de tests de grossesse négatifs, mais mon inconscient n’est, par définition, pas rationnel). Pour le reste, ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’invraisemblances dans la réalité aussi. Mes beaux-parents nous avaient annoncé qu’ils arriveraient vendredi 18 septembre entre 17 heures et 18 heures. Comme ils ont toujours une à deux heures d’avance, je les avais avertis : « vous pouvez débarquer n’importe quand sauf entre 15 heures 30 et 16 heures, je serais allée chercher votre petit-fils à l’école. » Bien entendu, ils étaient devant la porte à 15h35, tout étonnés par mon absence, à mon retour. Ma belle-mère m’avait téléphoné à plusieurs reprises pour savoir ce qu’elle devait « apporter ». Ma réponse était classique : « des trucs pour l’apéro ». Ce n’est pas comme si elle m’écoutait. Sa glacière à ses pieds, face au frigo entrouvert, elle était dévastée par cette éternelle découverte : « où vais-je pouvoir ranger tout ça ? Ce frigo est tellement plein ! » C’était particulièrement risible lors de notre déménagement. Qui dit déménagement dit notamment : vider le frigo. Elle avait apporté des rillettes de porc, du tartare de saumon, une terrine de poisson… Une multitude de produits à conserver au frais. Puis elle a trouvé la remarque à ne pas faire : « tu as encore maigri, il faut que tu arrêtes le sport avant de perdre un os ! » Je suis immobilisée depuis un mois à cause de mes entorses, banane ! Enfin, elle s’est mise à tousser en voyant mon paquet de cigarettes sur la table. J’y suis habituée mais ça reste un moment magique pour moi. A chaque fois, il m’évoque cette mention sur les notices de médicaments : « ne pas laisser à la portée ou à la vue des enfants ». La seconde partie de la phrase me rend souvent perplexe. Si l’enfant ne peut pas l’attraper, qu’importe qu’il le voit ? Est-ce qu’il va développer les effets secondaires du médoc uniquement grâce à ses yeux ? Peut-être car avec ma belle-mère, c’est le cas pour les cigarettes. Il lui suffit de voir des clopes pour tousser comme une fumeuse atteinte d’emphysème, y compris si personne ne fume à côté d’elle. Bref, sa présence était aussi agaçante que d’habitude, jusqu’au moment où elle m’a annoncé : « j’ai un cadeau d’anniversaire pour toi au fait ! » Et…

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Cette année, pour une fois, je suis impatiente de savoir ce qu’elle m’offrira à Noël.

Après leur départ, un lundi matin, j’accomplissais nonchalamment mon rituel quotidien de ménagère : vider le lave-vaisselle, remplir le lave-vaisselle, prendre les vêtements sales pour les poser dans le lave-linge, quand j’ai découvert ça :

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Un panier à linge sale VIDE. Je crois qu’il s’agit d’une expérience inédite pour moi, ce que mon amoureux m’a confirmé en commentant : « ça ne s’est plus produit depuis au moins dix ans » (il m’a rencontrée durant l’automne 2004). En ce temps là, j’étendais mon linge sur des chaises et des rampes d’escalier. Ma penderie était minuscule. De toute façon, je ne voyais pas l’intérêt de laver, en plein hiver, la robe légère que je ne porterai qu’en été ou au printemps, le gros pull idéal par temps glacial. Je me contentais donc de ranger les vêtements de saison. Cette méthode avait l’avantage de m’éviter de trier mes vêtements puisque les mites s’en chargeaient à ma place. Je ne saurais dire si elles avaient bon ou mauvais goût, en tout cas elles ont généralement dédaigné goûter mes fringues préférées. A notre arrivée à Sainté, j’avais enfin un étendoir et des rangements, mais aussi une famille. A mes vêtements s’ajoutaient ceux de mon compagnon et de notre enfant donc le panier à linge débordait constamment. Lorsque le sèche-linge a été livré dans ce nouvel appartement, j’ai espéré une amélioration de la situation. Néanmoins, je ne concevais pas que le panier à linge puisse être vide. La stupéfaction n’a pas laissé place à la joie car, ici, je n’ai pas de penderie. Suite à ce constat (effectué avant d’être venue à bout du linge sale), mes parents ont décidé de nous fabriquer un petit dressing en guise de cadeau d’anniversaire.

Avant leur arrivée, nous avions une mission : nous faire livrer la porte et les planches de placo. C’était déjà idiot car nous avions 150€ de facture dont 50 de livraison, mais nous nous en sommes aperçus un peu tard. En voyant la porte du futur dressing, mon père a décrété qu’elle était beaucoup trop grosse. Il a passé la demi-heure suivante à traiter le livreur d’abruti, même pas foutu de livrer une porte. Ensuite, il est parti ramener la porte en compagnie de mon amoureux. Bien sûr, ils se sont paumés et ont mis une heure à rejoindre le magasin de bricolage situé à un quart d’heure en voiture. En fait, il s’agissait de la bonne porte. Ils ont donc perdu 3 heures pour rendre la porte, se faire rembourser, puis racheter la même porte. Le week-end commençait bien. Après leur retour, ma mère et moi, nous sommes partis acheter des étagères et des portants (chez ces Suédois qui font des meubles fonctionnels et des objets de décoration hideux) au pire moment de la semaine et de la journée : un samedi à 16 heures. Pour aller plus vite, nous nous sommes séparées. J’ai rejoint ma mère à la caisse. Elle avait pris un caddie or les montants métalliques ne tenaient pas dedans et se glissaient dans les trous. Quand elle s’en est aperçue, elle n’a pas eu le courage de traverser la foule en sens inverse. Par ailleurs, elle dégoulinait de transpiration sous sa veste qu’elle refusait d’enlever, prétextant que son t-shirt était moche en dessous (je sais qu’en réalité, elle préférerait mourir de chaleur plutôt que de montrer ses bras qui la complexent.) Je lui ai proposé d’aller lui acheter une bouteille d’eau hors de prix. A mon retour, une dame s’est précipité vers nous :

« — Attention, avec vos portants, c’est dangereux.
(Moi) — Oui je sais mais nous ne pouvions pas le mettre autrement dans le caddie.
(Elle) — Vous auriez dû prendre un chariot. Vous avez blessé ma soeur. Elle est assise là bas, regardez, elle saigne.
(Ma mère) — mais qu’est-ce qu’elle vient nous faire chier cette conne !? Ce magasin est mal foutu de toute façon, là on a fini et on s’en va. »

En franchissant les portes automatiques, elle m’a crié : « il faut que tu arrêtes de te faire marcher sur les pieds comme ça ! » Ok. Je ne suis pas en tort et je me fais doublement engueuler. Bon, elle était épuisée et excédée. Et puis, comme à son habitude, elle n’avait entendu que le début de la conversation. En revanche, c’est installé sur un fauteuil, un verre de pastis à la main, que mon père m’a tenu ce discours : « Tu t’es excusé, la bonne femme doit arrêter. Moi, l’autre fois, j’ai éraflé la voiture d’un mec. Il m’a fait :

 — Hé ! faites attention, vous avez éraflé ma voiture.
— Excusez-moi, je n’ai pas fait exprès.
— Vous auriez dû faire attention !
— Si vous continuez à m’emmerder monsieur, je vous arrache la portière.
— Comment vous osez, c’est vous qui êtes en tort ! »
Je lui ai arraché sa portière. Être poli ne veut pas dire être pris pour une merde par un donneur de leçon. Ta mère a très bien agi et tu devrais l’imiter.

Vers 23 heures, comme tous les soirs, mon amoureux et moi, nous chuchotions en tête à tête pendant mes parents s’endormaient, pour reprendre des forces et faire le bilan de la journée. « Je t’admire. Je ne sais pas comment tu as fait pour rester aussi calme face à ton père. Moi, je n’aurais pas pu. » C’est d’ailleurs inhabituel chez moi. Depuis que je sais parler, j’essaie en vain de lui faire comprendre que certains de ses principes sont inadmissibles. Mon renoncement est-il sage ou lâche ? Même en songe, apparemment, je préfère encore m’éveiller plutôt que de lui tenir tête.
Le lendemain, nous avons découvert que ma mère s’était trompée. Elle avait choisi le meuble à fixation murale quand seul celui autoportant pouvait être installé. J’y suis retournée avec mon père et, heureusement, il n’a blessé personne. Bref, mes parents prétendaient que le dressing serait fini en moins de deux jours. A leur départ, Il restait la porte à peindre, le lino et les plinthes à poser et le meuble à monter. Je n’avais jamais eu de cadeau d’anniversaire virtuel auparavant.
Tout à l’heure, j’ai entendu le téléphone sonner. J’ai vu le nom de mon beau-père s’afficher sur l’écran. J’ai tendu le combiné à mon amoureux, sans interrompre la sonnerie. Après avoir raccroché, il m’a annoncé : « mes parents proposaient de revenir nous aider pour les travaux. Je leur ai dit qu’on se démerderait sans eux. On en a quand même marre d’avoir nos parents dans nos pattes tous les week-ends, non ? » Mon amour et ma reconnaissance étaient si intenses qu’il a dû voir des cœurs pétiller dans mon regard. Oui, nous allons nous débrouiller et nous sentir chez nous, peut-être plus tôt que tard, au moins en rêve.

* L’an dernier, dans l’école maternelle de mon fils, il y avait beaucoup de parents célibataires, divorcés ou veufs. La direction de l’école avait choisi de ne pas faire de cadeaux pour la fête des mères afin de ne pas créer de souffrance dans ces familles. Mon fils a changé d’école depuis mais le quartier est encore plus défavorisé, donc ce sera sans doute pareil cette année. Soit dit en passant, je me passe très bien de cette tradition.

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