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1797 mots pour remplacer les photos*

Avant la brume de l’automne, j’aimerais ne pas totalement oublier ces saisons qui n’ont pas été photographiées (au printemps je n’avais pas le temps ; l’été venu, j’ai oublié l’appareil photo et une unique chute sur le carrelage d’une cuisine a définitivement achevé mon téléphone portable). J’écris sur mon chromebook, posé sur mes genoux, assise en tailleur dans le canapé rouge comme avant le jour de ma trente-cinquième année, il y a 1 an et 4 jours. J’ai peur, si je descends dans mon bureau, de penser aux rédactions à rendre la semaine prochaine au point de m’oublier. Remontons en douceur le temps depuis le canapé rouge sur lequel j’écrivais déjà il y a dix ans passés.

De juin à mi-juillet : ce n’est pas tout à fait l’été car le temps ne dure pas assez longtemps


J’ai rêvé que mon amoureux partait en embarquant le gosse après m’avoir jetée par la fenêtre (celle de la cuisine au rez-de-chaussée, la seule fenêtre que nous n’avons jamais ouverte car déjà que les gens nous espionnent en passant dans la rue — mettre des rideaux occultants fait partie de nos projets depuis notre emménagement — autant éviter d’en rajouter). En réalité, cette situation était impossible puisque mon amoureux multipliait les voyages professionnels. Je savais néanmoins expliquer mon cauchemar.

Je me percevais comme quelqu’un d’insupportable à ce moment là. Il y avait les traces d’agacement dans ma voix avec Le Boutchou, la phrase sarcastique voire méchante que j’effaçais avant d’envoyer un mail, ce sentiment d’avoir la poitrine écrasée de pression et des tachycardies intempestives. Mon fils joue à faire voltiger son sac au-dessus de ma tête alors que j’essaie de me concentrer sur le texte à écrire. Mon compagnon m’explique son incapacité à partager les tâches ménagères de façon assez maladroite : « tu crois que tu pourrais le faire, toi, si tu travaillais aussi ? » À ton avis, qu’est-ce que je fais toutes les semaines depuis janvier !?

En fait, je suis irritable parce que je n’arrive pas à me concentrer, continuité du mois de mai. Entre la maman (aimante mais trop impatiente), la compagne (distraite, qui pense à tout ce qu’elle doit faire pendant que son amoureux lui parle), la ménagère (toujours aussi nulle), la fille (aux sentiments complexes) qui s’inquiète pour ses parents et la travailleuse (perfectionniste), il me faudrait davantage de têtes à défaut d’avoir des casquettes.

Faute d’expérience, j’ignorais aussi plusieurs éléments à prendre en compte cet été. Pour avoir une place en centre de loisirs en juillet, il faut s’y prendre début juin, contrairement à ce que m’avait dit la réceptionniste. Mon principal client aurait plein de textes à me commander en juillet, alors que son entreprise fermait en août. Prendre des vacances à partir de la mi-juillet, c’était stupide, je le saurais désormais.

De mi-juillet à fin juillet : les vacances sont très vite passées

Depuis des années, mes parents nous parlaient des feux d’artifice visibles depuis leur petit bateau de pêcheur. Cette année, nous avons pensé que ce serait bien d’y assister. Tout le monde connaît les évènements du 14 juillet 2016. Le feu d’artifice avait été reporté à cause du mistral avant d’être annulé suite aux attentats. Ailleurs, un peu plus loin sur la mer, un autre feu d’artifice, plus tardif, avait été maintenu.

L’enfant était tellement impatient de le voir (son tout premier feu d’artifice) qu’il avait même accepté de faire la sieste ce jour-là. A l’instant du premier crépitement, il s’est collé contre moi, puis m’a dit calmement : “je veux qu’on rentre à la maison”. Mon fils a toujours la peur très digne. Tout à l’heure encore, au parc, un groupe d’ivrognes s’est mis à parler très fort. Il m’a annoncé, avec la même voix paisible : “je veux aller dans un autre parc maintenant, si ça ne t’ennuie pas”. Bref, j’étais un peu déçue le 23 juillet à minuit. Heureusement, cette fois-ci, il m’a fait confiance quand je l’ai rassuré. Je l’ai senti se détendre un petit peu contre moi, lui et sa peau salée, assez pour apprécier le spectacle, j’espère. C’est vrai que nous étions juste en dessous (le lendemain, des traces noires recouvraient le bateau) et que les fleurs enflammées donnaient l’impression de fondre sur nous.

En juillet toujours, l’enfant ne voulait plus quitter le Palais idéal du Facteur Cheval. Il a aussi expérimenté ses premières auto-tamponneuses et, sans surprise (étant donné sa passion des voitures) a adoré. J’ai constaté qu’il y avait trois catégories de conducteurs dans ces engins : ceux qui essaient de taper dans un maximum d’autos le plus fort possible, par exemple de face (j’en faisais partie, petite), ceux qui tapent timidement sur les côtés et de préférence les véhicules conduits par leurs copains et enfin, les plus rares, ceux qui font des efforts incroyables pour ne pas avoir à tamponner qui que ce soit : mon fils. L’unique représentant de cette dernière catégorie ce jour là, d’ailleurs. Comme il aussi était le seul enfant à refuser de jeter des confettis sur ces camarades à l’école lors du carnaval. Incontestablement, il est bizarre par rapport à ceux qui l’entourent. Dans le même temps, avec un regard d’adulte, je trouve son comportement intelligent.

Fin juillet, j’ai vécu une minuscule parcelle du rêve de ma mère, à savoir habiter dans une maison juste au bord de la mer. Elle n’y était pas. La demeure était un héritage de la tante de mon amoureux et je n’y suis restée que deux nuits et trois journées. J’y vivais avec une grande partie de ma belle-famille mais, à l’exception de ma belle-mère, j’ai parfois l’impression de mieux m’entendre avec eux qu’avec mes parents. Bien entendu, je ne les aime pas autant. Simplement, chez eux, personne ne crie ni ne s’engueule sans cesse. Là-bas, je peux me resservir du vin ou fumer deux clopes d’affilée sans passer pour une alcoolique toxicomane (alors même qu’aucun d’entre eux ne fume). C’est reposant.

Il y avait néanmoins une incompréhension entre nous. Ils m’avaient tous répété : “le bruit des vagues, ça empêche de dormir”. Pour ma part, enfin, je réussissais à m’endormir aussi efficacement qu’avec des somnifères ou une bouteille de vin, grâce au claquement des vagues. Si mon sommeil était parfois troublé, ce n’était qu’à cause de mon compagnon qui, de temps en temps, sautait dans le lit ou claquait dans ses mains, prouvant encore une fois que tous les moustiques préfèrent sa peau à la mienne lorsque nous sommes côte à côte.

Début août : l’enfant parti, séparons-nous !

Bien entendu, il n’y a pas eu de réelle séparation. Le Boutchou, pour la première fois, passait 10 jours avec ses grands-parents paternels, sans nous. Nous avons initialement prévu d’en profiter pour aller au cinéma, au restaurant, voir des concerts, passer des soirées dans des bars, voire peut-être même voyager en amoureux. Mais, en juin-juillet, j’ai oublié de le signaler et c’est à ajouter dans les facteurs de mon mal-être à cette période : nous avons fait des travaux qui nous ont coûté cher, les appareils ménagers les plus utiles (lave-linge, sèche-linge et lave-vaisselle) sont tombés en panne et une monstrueuse inondation (datant sans doute de plusieurs mois) a été détectée par hasard dans le sous-sol (cave à vin où nous n’allons que très rarement). En y ajoutant les impôts à venir et mon absence de travail pendant les dernières semaines de juillet, et de clients début août, nous n’avions plus les moyens de faire autre chose que… Euh, dépenser le moins possible et travailler le plus possible.

Malgré tout, cette pause sans l’enfant était la bienvenue et non, à dire vrai, il ne m’a pas manqué (en même temps, il n’est parti que 10 jours et je lui parlais sur Skype un soir sur deux).

Il n’y a pas de fin au mois d’août. Enfin, je ne sais pas où il a disparu mais c’est plus ou moins comme si je ne l’avais pas vécu.

Septembre dans le sac-à-dos bleu et la reconnaissance professionnelle

Le premier jour de septembre, nous avons amené l’enfant dans sa classe de grande section de maternelle. Pour la première fois en trois ans, je n’ai pas pris de photo de lui avant de partir. L’idée de le faire m’a traversée la tête mais je n’avais toujours pas d’appareil et puis bon, il était comme l’an dernier, avec les mêmes vêtements (rappel : à cette date, nous sommes pauvres) et le sac-à-dos hippopotame qu’il portait déjà lors de sa rentrée en petite section de maternelle. J’ai d’ailleurs pensé qu’il aurait nécessairement un autre cartable l’année prochaine, plus grand, plus utile, dans lequel on ne se contente pas de mettre un goûter.

Il était un petit peu plus intimidé que les années précédentes, sans doute le fait d’avoir à monter un étage pour rejoindre sa classe. Néanmoins, il s’est vite montré à l’aise en reconnaissant certains de ses amis préférés de l’année passée. Et puis la maîtresse l’a accueilli avec douceur. Il a passé ses toutes premières journées en périscolaire et j’ai bien vérifié, à la question : “est-ce que tu préfères rentrer à la maison ou aller en périscolaire après l’école ?” Il répond qu’il veut aller « jouer en périscolaire » sans hésiter (alors qu’il supporte toujours mal la cantine). Il a même râlé quand, un jeudi après-midi, j’ai décidé que j’avais suffisamment travaillé pour aller le chercher à la sortie de l’école.

Pendant ce temps, j’ai découvert un sentiment incroyable : la reconnaissance professionnelle. « Merci pour la très bonne qualité de votre travail », « ce texte est de très bonne qualité et je voudrais travailler avec vous sur le long terme », etc. Il y avait comme un manque de ce point de vue là auparavant. J’étais aussi mal rémunérée (…) mais surtout, si Mon Petit Vieux Préféré glissait parfois une remarque positive, il n’aimait pas féliciter qui que ce soit. Ce n’était pas dans son tempérament.

Maintenant, cette satisfaction du client et sa fidélisation me poussent à faire mieux, plus qu’un gros salaire. C’est ce qui me laisse à penser qu’entre mon savoir-faire qui s’améliore et l’enfant qui grandit, je vais peut-être finir par gagner ma vie en y prenant plaisir. Il faudra surtout que j’apprenne à laisser assez de place à tout ce qui donne un sens à mon existence car le burnout, ce mot tellement médiatisé qu’il en perd son sens, je suis consciente qu’il me guette. Par le passé, j’ai acquis assez d’expérience quant à ma facilité à fondre ou à me consumer.

*(Au petit matin, il n’en reste plus que 1730.)

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Tout a commencé de manière anodine. C’est souvent ainsi que les drames commencent, de manière anodine. *

Debout au soleil, je fume une cigarette sur la terrasse que je m’apprête à quitter, au septième étage. J’aurais préféré avoir le ciel nocturne pour dernière image, tant pis. À plusieurs reprises, le bras tendu, je cherche quelques instants la table sur laquelle j’avais l’habitude de poser ma bouteille de bière, avant de la caler dans un pot rempli de terre. Sans le vouloir, nous avons tué les plantes des précédents locataires. J’étire mes mains qui viennent de frotter les traces de crayons de couleur sur le mur du couloir et de recoller le pan de papier peint arraché dans la chambre de notre fils. Au dessus de moi, juché sur un escabeau, mon amoureux essaie de cacher la moisissure du plafond à grand coups de truelles. Au moins, dans le prochain appartement, il n’y aura plus de caution à récupérer et nous serons libres de tout casser, me dis-je, avant de comprendre que la suite de notre vie à trois risque d’être compliquée. Lorsque j’étais étudiante, ma mère faisait ce dernier nettoyage à ma place. Comme si j’étais moins apte à être une bonne ménagère à vingt ans qu’à trente-cinq ans bientôt.

« C’est dégueu, vraiment dégueu », râlait ma belle-mère, quinze jours plus tôt, en nettoyant le dessus des meubles en hauteur de la cuisine « . Pendant ce temps, je me demandais comment j’aurais pu les atteindre sans échelle, même si j’avais un jour pensé à les nettoyer. J’oublie sans cesse que ce qui ne se voit pas prend la poussière aussi. En me jetant des regards en coin elle avait ajouté :
« — ce n’est pas agréable hein, de faire le ménage. (Toi en tout cas, on voit que tu n’aimes pas ça.)
— Le problème c’est que c’est comme Sisyphe et son rocher : il faut éternellement recommencer.
— Disons que si on ne le fait pas tous les jours on finit par avoir des problèmes hein. (C’est comme ça que tu en es arrivée à vivre dans cette porcherie). Quand mes fils étaient petits, je nettoyais les pièces tous les jours mais c’est sûr que c’était du boulot. (Grosse flemmarde !) Enfin au moins, par miracle, Le Boutchou a une santé de fer ! » (Et ça, ce n’est certainement pas grâce à toi !)
J’aimerais l’entendre prononcer les phrases en italiques, afin d’y répondre avec franchise. A défaut d’améliorer notre relation, cela aurait le mérite de nous libérer l’une et l’autre.

Avant ce ménage de départ, au début de l’été, j’ai passé deux semaines avec mes beaux-parents et leurs trois fils dans une petite maison isolée, en altitude, sans connexion Internet ni réseau téléphonique. Le genre d’endroit où la collocation peut facilement dégénérer en comédie dramatique voire en films d’horreur. Finalement, nous avons cohabité ensemble de façon pacifique. En général, là-bas, les orages n’éclataient pas. Un soir sur deux, le ciel était parcouru d’éclairs, mais c’était toujours dans le village voisin que la pluie tombait. L’enfant et ses grands-parents étaient déjà couchés. Nous buvions des bières blondes ou blanches, entre deux conversations interrompues par les actions des personnages sur les plateaux de jeux. En général, mon amoureux et moi, nous étions les derniers à rejoindre notre chambre, parfois après la dispute, celle qui rejaillit depuis que je suis chômeuse. Je lui reproche de ne prétendre à tout le monde qu’il peut se libérer n’importe quand et choisir ses horaires alors qu’il part à l’étranger des semaines entières en me laissant seule avec notre enfant. De ne jamais avoir fait marcher son réseau professionnel pour m’aider à trouver un travail. De se satisfaire d’une situation qui me déprime tout en se donnant le beau rôle. Ensuite, je m’aperçois qu’il y a une part de mauvaise foi dans mon discours et beaucoup d’égoïsme alors, au bout du compte, c’est toujours l’un contre l’autre que nous tombons dans l’inconscience.

Je n’aurais pourtant pas dû y penser autant. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais en vacances. C’est curieux, pour une personne privée d’emploi, d’entendre les autres lui parler des vacances ou du week-end à longueur d’année. Le mois dernier, à la fin de notre entretien, mon conseiller Pôle Emploi m’a lancé « bonnes vacances ! » Faut-il être idiot pour souhaiter de bonnes vacances à une chômeuse ! Cela dit, moi aussi j’oublie, puisque je l’ai remercié. Je les remercie tous de me souhaiter une bonne continuation d’inactivité professionnelle. Néanmoins oui, paradoxalement, j’étais en vacances parce que je multipliais les activités. Ou plutôt parce que ces dernières étaient inhabituelles. J’ai fait du badminton, du ping-pong et des randonnées. Même s’il était à mes côtés, mon fils était en partie pris en charge par ses grands-parents paternels et par ses tontons. Je les laissais faire sans la moindre culpabilité. D’une part, ils s’occupaient très bien de lui (peut-être mieux que moi, eux ils le voient trop rarement pour perdre patience), d’autre part le gamin était radieux. Dans l’enceinte du gîte, tout avait été prévu pour le divertir : bac à sable, balançoire, fleurs sauvages, mais aussi des livres et des jouets. Lors de nos sorties, il découvrait la campagne, pas celle des livres pour enfants ni des sorties scolaires à la ferme, mais la campagne des journées rythmées par le chant du coq, des sentiers en forêt, des chevaux derrière un virage et des cueillettes de fruits sauvages en bordure des routes. De toute évidence, les fruits sont meilleurs quand il faut s’entailler les doigts dans les ronces pour les attraper. Il pouvait aussi satisfaire sa passion pour les cailloux. Chaque matin, mon amoureux et moi, nous dévalions en courant des chemins recouverts de pierres blanches, spécificité de cette région de la Haute-Loire. J’aurais pu me tordre la cheville dix fois mais c’est sur du goudron que je me suis fait une entorse, dans la région où vivent mes parents, non loin de la mer.

J’ai entendu mon cardiofréquencemètre sonner – ouais je sais que je suis en dessous de ma zone de confort, je suis assise par terre couillonne de machine – et en l’éteignant, j’ai constaté que nous avions couru six minutes et trente-trois secondes. Six minutes et trente-trois secondes de course à pied dont, sans doute, trois minutes d’inattention durant lesquelles j’écrivais mentalement une nouvelle, juste assez pour trébucher sur un trou au bord de la route. Mon amoureux était affolé par le sang sur mes genoux et sur mes bras. Je lui ai répondu : « mais ça c’est pas grave, j’espère seulement que je ne me suis pas fait une entorse. »  C’est ce que je me répétais en claudiquant vers la maison, putain pourvu que ce ne soit pas une entorse. Je ne sais pas trop qui j’espérais convaincre. Cette cheville en avait déjà subi deux donc je reconnaissais les symptômes. La dernière s’était également produite en été, mais à Lyon (après avoir relu cette archive, ma vie quotidienne actuelle me paraît merveilleuse). Je n’avais pas eu aussi mal. D’ailleurs, j’avais pu marcher normalement de la rue de l’Arbre sec à celle des Tables Claudiennes. Sans doute étais-je anesthésiée par ma grosse consommation d’alcool.

A jeun, la peau brûlée par les glaçons, affalée sur le bain de soleil au bord de la piscine, la douleur me donnait des bouffées de chaleur. J’ai boité jusqu’à un transat à l’ombre pour ne pas m’évanouir. La brise sur les gouttes de sueur m’a donné froid alors je suis retournée au soleil, et ainsi de suite durant de longues minutes. C’est alors que mon père m’a lancé : « fais pas cette tête, ça va s’arranger ! » Si je n’avais pas été aussi faible, c’est sa gueule que j’aurais aimé arranger. Je n’ai pas réussi à lui répondre par un sourire crispé. Malgré l’œdème et l’hématome, je pouvais marcher sans serrer les dents le lendemain quand j’ai vu la doctoresse de la famille. J’avais fumé peu de temps avant de la rejoindre, ce qu’elle a dû sentir. Sans prendre un ton moralisateur, elle m’a avertie : « il faudra arrêter avant d’être comme votre maman. C’est terrible : elle n’arrive plus à respirer et elle fume toujours autant. » (Quand était-ce au juste ? Ma mère fumait encore en cachette mais mon père l’avait compris. Il lui avait gueulé : « si tu continues comme ça, dans moins de cinq ans tu seras morte et à cause de toi, je serai obligé de rembourser le crédit de la maison tout seul ! » Je l’avais trouvé abject). Après m’avoir examinée, elle a prononcé les mots que je redoutais, « grosse entorse », « rupture du ligament », « repos complet ». Durant les heures suivantes, j’ai découvert que j’étais devenue incapable de me reposer. Dés qu’il faut amener ou aller chercher quelque chose, que mon fils appelle, qu’une sonnette retentit, j’ai le réflexe de bondir (bon, quand même pas dans ce contexte) de m’éjecter de ma chaise. Passer mes journées assise sur un canapé est devenu inimaginable.

Au moins ma chute s’est produite à la fin de notre séjour, ce qui m’a permis, par exemple, de passer une journée à déambuler dans les rues de Marseille avec Violaine et Nadège. « J’ai l’impression qu’on s’est vu hier, c’est pareil », remarquait cette dernière, en montant les marches du parc aux animaux multicolores. Hier, il y a dix-sept ans, je leur annonçais que je n’aurai pas d’enfant et que je mourrai avant l’âge de trente-cinq ans. Je suis contente de ne pas avoir réalisé mes projets.
Trois jours après, handicapée, j’ai dû annuler la promenade prévue avec Muji et son compagnon. Entre les apéros et les repas interminables, il nous restait quand même la pétanque et la toute nouvelle salle de billard de mes parents au sous-sol. Si un jour je deviens riche, je ne veux pas de piscine ni de résidence secondaire. Je désire simplement avoir une salle de billard pour jouer gratuitement toute la nuit (avec le bar, les polars et les fauteuils en cuir). A la fin d’un déjeuner, il était question de l’existence ou non d’un instinct maternel. Ma mère s’est mise à raconter à Monsieur Muji : « c’est une connerie, l’instinct maternel. [Junko] est née à cause d’un oubli de pilule. Je n’avais pas du tout de sentiment maternel. Je me serais très bien vue vivre sans enfant. Je me suis demandé si j’allais la garder. J’ai hésité hein. Et finalement, c’est devenu l’amour de ma vie. » Ce n’était pas une découverte et c’est ce qui m’a troublée (outre le fait que mon ami soit le premier à entendre cette histoire). J’étais persuadée d’être née suite à un oubli de contraception, à tel point que j’en avais parlé à certaines personnes en inventant une preuve. Comme pour de nombreux mensonges, il y avait une part de réalité.

Vers l’âge de 10-12 ans, j’adorais faire des tris, de livres, de lettres, de photos… Mes parents avaient des tiroirs plein de photos de famille en vrac. Un jour, ils m’ont proposé de les classer puis de les mettre dans des albums, ce que j’ai commencé à faire avec joie. J’ai décidé de les classer par date, puis par lieu. (J’avais peut-être une vocation de documentaliste au bout du compte. J’ignorais que je ferai la même chose quinze ans après, en stage, avec des photos de Lyon). Je touchais le fond du troisième tiroir lorsque j’ai découvert des petits carnets reliés de cuir. Chacun portait une date dorée en relief sur la couverture. Il y en avait un par an, de 1970 à 1990. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un journal intime tenu par ma mère. Elle ne faisait aucun effort littéraire. Elle se contentait de consigner des événements parfois en style télégraphique (« 12h30 : repas plage avec poisson tout juste pêché. Délicieux 14h : baise. » Etc.). J’ai choisi de ne lire que les quinze premières pages qui suivaient ma naissance. (« 24/09/80 : C’est une petite fille. C. (mon père) a pleuré de bonheur en la découvrant. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Elle est belle. ») Pour ne pas être tentée d’en lire davantage ou par souci d’honnêteté (après coup, je crois que la première hypothèse est la plus crédible), j’ai annoncé à ma mère que j’avais trouvé ses carnets. Elle s’est empressée de les cacher ailleurs. Je n’ai pas essayé de les retrouver. Par la suite, j’ai prétendu à quelques personnes que j’avais lu les pages dans lesquelles elle découvrait qu’elle était enceinte sans avoir voulu d’enfant, hésitait à me garder, puis se mettait à m’adorer à ma naissance. Jamais, elle et moi, nous n’en avions discuté et ces passages, je les avais imaginés.

Après le départ de la marraine et du parrain de mon fils, la veille de notre retour à Sainté, nous avons décidé d’amener l’enfant à la plage. Auparavant il s’était mouillé dans la piscine. Il était resté sur son jouet gonflable ou sur les premières marches, en dépit de ses bouées (« non je ne peux pas y aller car je suis trop petit et que je ne sais pas nager en fait. Non je ne peux pas y aller car sinon, moi, je vais me noyer normalement. »). Puis, grâce au bateau, nous l’avions amené dans la mer profonde, au large. Cramponné à son père ou à moi, il grelottait de peur. Nous essayions de le faire barboter parmi les autres enfants pour calmer ses angoisses. J’avais une entorse mais on a pied longtemps sur cette plage là. Je me croyais capable de marcher jusqu’à avoir de l’eau jusqu’au cou. J’imaginais même que le massage des vagues pourrait soulager mes articulations. En réalité, la mer engourdissait ma cheville, diminuant mes sensations. Le sable mou m’empêchait de prendre appui sur l’autre pied. Immobile, je commençais à avoir froid. Je savais que je ne devais pas continuer, mais je craignais de me faire mal en faisant demi-tour. J’ai essayé d’appeler des yeux mon amoureux et ma mère. Ils étaient trop loin, je ne voyais que leurs dos. Et là, il s’est passé quelque chose d’irrationnel. Une petite fille d’une dizaine d’années, à qui je n’avais rien demandé, m’a proposé de me tenir la main « pour ne pas que tu tombes ». Elle m’a ramenée sur le rivage. Une gamine aux allures de maman sérieuse et une maman aux allures de gamine perdue.

Dés que nous avons rouvert la porte de notre nouvel appartement, l’enfant s’est écrié : « non ! Je veux retourner chez mes grands-parents ! » Entre une maison avec jardin, balançoire et piscine, et un appartement rempli de cartons et d’outils avec une petite terrasse cimentée, le choix est facile à faire à cet âge là. Sa déception ne m’a pas moins attristée. Les vacances étaient finies pour mon amoureux, la rentrée n’avait pas encore commencé pour notre fils alors entorse ou non, je n’arrêtais pas de me déplacer. Un soir, épuisée après avoir porté des meubles, en descendant l’escalier mal éclairé, j’ai glissé sur une petite voiture posée sur l’avant dernière marche, donc ma cheville droite s’est tordue aussi. Le lendemain, le pharmacien a conclu joyeusement : « et voilà, une attelle pour chaque pied ! Maintenant c’est bon, vous êtes équipée pour les futures entorses ! » Super ! La nuit suivante, j’ai rêvé que j’avais des béquilles. Je n’avais pas besoin de m’appuyer sur elles car elles me portaient. Ensuite, je courais dans une pente avec mes béquilles en touchant à peine terre. Je me disais que désormais, je passerai ma vie entière avec des béquilles tant elles me rendaient heureuse. Je me suis réveillée, puis je me suis battu avec mes attelles (ces trucs là sont vivants, tu prends une bande, elle se colle à celle de derrière, quand tu la tires c’est la seconde qui se barre, entre temps le positionnement sur la cheville n’est plus le bon, etc.)

Après avoir amené mon fils dans sa nouvelle école « colorée, à l’image du quartier »**, j’ai rejoint un inconnu dans un bistrot. « Vous me reconnaîtrez : j’ai des cheveux blancs », m’avait-il précisé. Sinon, je ne connaissais de lui que son métier, celui que je souhaite exercer. Il m’a répété qu’il ne fallait pas que j’espère en vivre, que je travaillerai toujours plus longtemps que prévu sur le devis et que c’était parfois très difficile psychologiquement. J’aurais dû repartir découragée, je suis sortie du bar galvanisée. Parce qu’il m’avait aussi raconté ses rencontres, ses clients, leurs besoins et leurs histoires, leurs différences et leurs points communs.
Encore trois mois et onze jours, et je pourrai commencer ma nouvelle profession. D’ici une semaine, je réapprendrai à marcher sans attelles (ni béquilles), sans perdre l’équilibre surtout. Dans deux jours, j’aurais trente-cinq ans et un appartement qui commence à devenir habitable. Ma trente-cinquième année sera celle des changements tant espérés. Parce que c’est souvent ainsi que les changements décisifs se produisent, petit à petit, de manière anodine.

* C’était la première phrase de la pièce de théâtre que j’ai écrite mais elle n’a pas été conservée dans la version finale. J’ai envie de ne pas l’oublier, malgré tout.
** pour reprendre l’expression de la directrice.

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