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Look closer…

A travers la vitre sale du train, on ne distingue des lampadaires que leurs lumières oranges, suspendues, comme si elles ne reposaient sur rien. Elles sont troubles parce que mes yeux sont fatigués. Je les ferme et, sous mes paupières, la persistance rétinienne les transforme en nuages larges aux contours imprécis. Je pourrais pleurer, il suffirait d’effleurer le point sensible. Puisque je n’arrive pas à le localiser, puisque tu ne te rends compte de rien, je ne pleure pas.[…]
Je me suis engouffrée dans la voiture lorsque les portes se fermaient, sans même prendre le temps de te dire au revoir. On s’en moque, de ces petites attentions, je serais la première à le dire si on me posait la question, pourtant elles me manquent. J’essaie de les provoquer, à l’occasion… Sans raison apparente, je t’effleure ou je me serre dans tes bras, mais ce n’est plus exactement pareil qu’avant, ce n’est pas spontané, encore moins irrépressible… J’aimerais bien m’endormir, la fatigue noircit toujours les sentiments.

Pourtant j’étais bien pendant ces deux soirées… J’ai valsé de groupes en groupes, rencontré des gens intéressants, en réussissant à n’être ni ridicule, ni malade, ni amnésique, malgré une ingurgitation frénétique de boissons alcoolisées de 20 heures à 10 heures du matin, cependant… Peut-être était-ce mon imagination, je me souviens parfaitement de ces quelques minutes pendant lesquelles j’étais adossée au bord de la fenêtre… Tout en parlant à cette fille, je visualisais l’ensemble de la pièce, l’attitude des invités, leurs discussions, leurs rapports, comme si je les regardais à travers une caméra… Tu étais à côté de moi. Il m’a semblé qu’il n’y avait, entre nous d’eux, rien de plus qu’entre nous et cet “ami d’un ami” que nous ne connaissions pas auparavant. C’est un sentiment difficile à définir, car rien de concret ne le justifie. Nous sommes côte à côte comme un couple, mais… […]
Au même instant, quelque part dans ma mémoire, un homme – issu d’un livre ou d’un film, je ne sais plus où ni quand – serre un cadavre et sent sa chaleur. Il parvient à le croire en vie parce qu’il refuse de s’en séparer. En se souvenant de ce qu’il était de son vivant, il s’illusionne parfaitement, jusqu’à la folie. “Tout le monde est un peu superstitieux de toute façon. Ne pas être superstitieux, c’est ne pas croire à la magie. C’est triste un monde sans magie”, me dit-elle, alors que je titube, tangue… La terre ferme est liquide, les corps flous, tes yeux trop vitreux pour que je puisse réellement regarder à l’intérieur en frappant mon verre contre le tien. […]

En ce dimanche après-midi, après deux longues nuits éthyliques, je sors d’un sommeil peuplé de cauchemars, la migraine pulse dans mes tempes, ma voix est enrouée, un marteau tape bruyamment dans mon oreille gauche et mon cœur palpite à une telle vitesse qu’il me semble ne pas y avoir de pause entre chaque battement, comme à chaque fois que je bois en étant sous antibiotique. Je me sens épuisée, lourde, lassée. Lassée d’à peu près tout, et pas seulement de ce lendemain de soirée. Si je voulais trouver un synonyme du mot “lassée” tel que je l’emploie de façon récurrente depuis un an environ, je dirais “désenchantée”. “C’est triste un monde sans magie”. La lassitude, c’est quand la magie ne survient plus que par inconscience. […]

Je me souviens de l’un de mes chats, mort à cause d’une pierre lancé par un cantonnier agacé de le voir roder autour du cimetière. Ce chat avait des crises d’asthme dés qu’il était effrayé. Lorsque nous l’avons amené chez le vétérinaire, ce dernier était obnubilé par ces difficultés respiratoires. Nous lui disions “non, ce n’est pas l’origine de son état, ce n’est qu’une conséquence”, il ne nous croyait pas. Quelques jours plus tard, nous avons repéré la gangrène, de plus en plus grosse dans son flanc… Il était trop tard. D’une certaine manière, je suis ce chat et ce vétérinaire. Il y a quelque chose qui se gangrène quelque part en moi, mais je soigne d’autres troubles qui n’en sont pas vraiment. J’espère que la gangrène finira par se résorber si j’évite d’y penser, comme ces gens qui n’osent pas aller chez le médecin par peur de se découvrir malade. En attendant je m’étourdis afin de ne pas être confrontée au point sensible… Je pense à l’affiche d’”American Beauty”, on y voit un nombril et le message “look closer…” C’est précisément ce que j’évite de faire.

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“Ton grand-père paternel disait qu’il fallait savoir faire trois choses dans la vie : chanter, danser, nager. Pour ce qui est de chanter et de nager, ok, mais je ne comprends pas l’intérêt de savoir danser” * [Chantage : très cher lecteur, si tu parviens à lire cette note interminable en entier, je t’envoie des bonbons ou des chocolats pour récompenser tes efforts]

Avec elle [où il est question d’elle, de papier à souvenirs, de plantes vertes… Des miettes issus de quatre jours passés avec ma mère]
Elle était égale à elle-même, un verre instable dans une main et une cigarette entre deux doigts. Ces quatre jours avec elle contenaient beaucoup d’alcool et de tabac, comme toujours. Elle est loin l’époque où elle me disait “t’es vraiment pas drôle : tu bois pas, tu fumes pas, tu te drogues pas, tu baises pas”, quand je jouais à la petite fille sage pour contrebalancer ses excès. Maintenant je l’accompagne en lui laissant quelques mililitres et plusieurs mégots d’avance car elle est aussi rapide que je suis lente, pour ça et pour tout en général. Je regrette un peu de répondre sans réfléchir à ses questions trop personnelles, mais c’est la faute au vin rouge qui agit souvent sur moi à la façon d’un sérum de vérité. Je constate qu’elle est finalement devenue ce qu’elle avait toujours rêvé d’être : une bonne copine de beuveries, une amie fidèle, ma poupée de petite fille aussi : celle qui jouait le rôle d’une petite soeur imaginaire… Au fond, nous avons le même âge de toute façon, même s’il m’arrive de me sentir plus âgée. Elle déclare avec une fierté enfantine : “j’ai dit à mon médecin : “je bois trop, je fume trop, je n’avale que du cholestérol et je ne fais pas de sport”. Il m’a répondu : “Vous êtes une grande fille, vous connaissez les risques ? Alors je n’ai rien à vous dire.” Mais ton médecin s’est trompé maman, tu es tout sauf une grande fille… Cette réponse est muette car si je l’énonçais à haute voix, ma mère n’en serait que plus immature. Je le sais parce que je me connais : moi aussi, j’aime bien me caricaturer moi-même, par impertinence, une façon comme une autre de proclamer : je t’emmerde avec tes jugements. Dis-moi que je fume trop et je m’empresserai de fumer encore plus. C’est stupide mais “j’ai 56 ans, c’est trop tard pour me changer”. A 26 ans aussi, elle emmerdait le monde tout comme moi, j’en suis persuadée. J’accepte et je fais avec. Avec ce que je suis, avec ce qu’elle est. Quand le voile passe subrepticement dans ses yeux et qu’elle répond “oui” à côté de la question, je suis résignée. [dialogue d’antan : Moi : Comment va C. ? Elle :”Oui” Tu m’as entendu ? “oui” Non tu ne m’as pas écouté, ton “oui” n’a aucun sens “Pardon, qu’est-ce que tu disais ?” Mais pourquoi tu ne me demandes pas de répéter au lieu de répondre sans connaître la question ? “Oh ça va, je pensais à autre chose. Alors qu’est-ce que tu m’as demandé ?” Rien ! De toute façon tu t’en fous ! Mon ton hargneux et son regard agacé… Dialogue actuel : Moi : comment va C. ? Elle :”Oui” Et les cornichons c’est meilleur avec du ketchup ? “Oui”. Ok tant pis, de toute façon je m’en fous de la santé de C.]

En arrivant, elle a posé sur la table un gros portefeuille noir, celui qui a vécu dans mon sac du lycée à la deuxième année de fac. “Je me suis dit que ça te rappelerait des souvenirs”. Je le saisis sans dire un mot, impressionnée par sa lourdeur, puis je dépose tout ce qu’il contient sur la table… Mon portefeuille d’alors n’avait pas pour seule fonction de conserver mes cartes et mes billets, il devait aussi montrer ma personnalité. Normal, j’étais adolescente donc j’exhibais une identité que je n’avais pas encore déterminée. Une très vieille photo des Cranberries avec une Dolores de 17 ans à peine, cachant son visage sous ses cheveux noirs, recouverte de vêtements anodins, celle à laquelle je m’identifiais ; une Marilyn au regard mouillé sensuel et émouvant, le sourire fragile et les traits délicats, moulée dans la robe du film Niagara ; des tickets de cinéma : Harry un ami qui vous veut du bien, Kaïro, Dancer in the Dark, Mullholand Drive, et d’autres totalement effacés ; des places de concerts et même des billets de train associés (”pour le concert de Radiohead” : au feutre bleu avec une écriture appliquée) ; des cartes de visite de lieux qui ont été fermés depuis : il y a un Mango à la place de ce salon de thé, une boutique de décoration a remplacé ce disquaire… Cette ville se modifie à une vitesse impressionnante… Quand j’y vivais je la trouvais désespérément semblable jour après jour, pourtant ; et puis de multiples cartes en rapport avec ma vie estudiantine… Ainsi que des ticket – capsule de bière – bouts de papier, sur lesquels il est écrit “Le ….. avec ….”. J’avais cette habitude de noter les bons moments sur un souvenir quelconque. J’ai donc pris le bus marseillais “le 31/07/99 avec Marion” : je me souviens du parking ombragé, de la reproduction d’un tableau de Magritte dans le couloir, et chez Marion les placards étaient cadenassés “comme je suis boulimique je demande à mes parents de mettre la bouffe sous clé quand ils partent”, une lettre était posée sur un coin de la table de la cuisine et j’en avais lu les premiers mots sans le faire exprès ; sur le Cours Julien, dans un bar, à côté de notre table, il y avait deux filles, face à face, qui avaient chacune leur téléphone portable vissé à l’oreille : nous nous étions moquées d’elles, chaleur et diabolo-menthe… En fait je n’ai oublié qu’une seule chose : ce ticket, c’est-à-dire le seul élément concret en ma possession. Je ne me rappelle pas du tout d’avoir pris le bus ce jour là, quelle ironie. Je me demande à quel moment j’ai cessé de garder ce genre de vestige absurde, je me suis sans doute rendue compte qu’ils ne me servaient à rien. Ou bien, pendant une période indéterminée, je n’ai rien vécu qui mérite d’être matériellement mémorisé et ensuite j’ai oublié de recommencer…

Elle m’amène à Botanic où j’achète Polly Jean, Nancy et Pseudo. Polly Jean est un Ficus, j’ai aimé ses longues jambes très fines, d’où son prénom d’ailleurs. Nancy arbore fièrement ses quelques feuilles jaunes, c’est une frimeuse vulgairement sympathique. Pseudo, une sorte de palmier violet miniature, a été adopté par compassion. Il était perdu dans un champs de cactus épineux. J’ai bien regardé : il était le seul de son espèce, frêle et recroquevillé, alors je n’ai pas pu m’empêcher de le prendre. Comme les jour de rentrée des classes, quand j’allais systématiquement parler au timide qui se trouvait à l’écart des groupes. Finalement je crois que Pseudo n’est pas un timide asocial mais un bouc-émissaire. A peine installé, il a été persécuté par mon chat et par la lumière du jour, il dépérit à vue d’oeil… Tant pis, j’aurais essayé de l’aider. De toute façon, c’est Polly Jean qui est ma préférée. Dans mon panier, je mets aussi des bonbons, une pate à tartiner au chocolat noir, des jus de fruits au nom sucré (”nectar de mangues et de mandarines”, “jus de framboises fraises et groseilles”…), et j’avais l’intention de prendre un furet, un hamster et un aquarium mais ma mère m’a rappelé qu’il y avait un prédateur dans mon appartement. En caisse, elle remarque “il y a quelques années tu n’aurais jamais dépensé d’argent pour tout ça, tu aurais préféré le garder pour t’acheter des disques et des fringues…” Oui, je ne trouve rien à ajouter : je sais pourquoi j’étais comme ci et pourquoi je suis comme ça mais je ne sais pas comment je suis passée d’un état à l’autre… J’ai dû fermer les yeux en montant l’escalier.

Assez régulièrement, je m’émerveille devant Le Chat, mes mains se glissent sous sa fourrure blanche et je me perds dans ses yeux verts profonds comme si je les découvrais pour la première fois. Spontanément je dis à voix haute : “j’ai une certitude : il y aura toujours des chats autour de moi”, d’ailleurs il y en a toujours eu depuis ma naissance. J’en ai connu de toutes les races, de toutes les couleurs, du Bleu de Prusse angora au chat de gouttière, de la peluche qui n’a jamais mordu personne jusqu’à la caractérielle agressive, et même quand je voyage ils sont toujours sur mon chemin : des chats africains, provençaux, normands, anglais, irlandais… “Et des chiens ? On en a toujours eu aussi” Mais les chiens je n’arrive pas à les aimer vraiment, ou alors c’est un amour qui tend vers la pitié. Ils sont trop dociles, prêts à crever pour leur maître, ils marchent sur tes traces où que tu ailles et semblent réclamer toujours plus d’amour… Ils m’attristent et me lassent. En plus un chien peut être laid quand un chat ne l’est jamais. Même Le Chat, issu d’on ne sait quel croisement, avec son gros ventre pendouillant, ses gigantesques oreilles et ses taches blanches éparses, objectivement il a tout pour être vilain. Il reste beau et élégant malgré tout. J’ai besoin des chats. “Tu as d’autres certitudes à part ça ?” Quelques secondes de silence et d’hésitation… Je ne sais pas ce que je ferai ni où j’irais ni avec qui, mais je sais ce que j’aime (voir / entendre / ressentir), ça paraît évident et pourtant c’est relativement récent… J’ai longtemps eu l’impression que tout finirait par me lasser…

Sous l’averse, elle me désigne du doigt deux anges qui tiennent un globe au sommet d’un édifice. Je passe dans cette rue depuis trois ans et je ne les avais jamais remarqué. “Quand il [mon père] m’a rencontrée, il m’a dit que je marchais comme les aveugles, les yeux vers le ciel” Moi, je marche plutôt comme les chiens, le regard tourné vers le trottoir. “Sur le trottoir il n’y a que de la saleté et de la merde, en face il y a des gens qui viennent droit sur moi, c’est plus chouette de regarder le ciel”. C’est assez vrai finalement, alors je décide qu’à partir d’aujourd’hui, je marcherais comme les aveugles, moi aussi…

Avec Lui [et pourtant le rêve se poursuit]
Parfois je m’éveille au milieu d’un très beau rêve et j’essaie de me rendormir pour le continuer, comme on rouvre un livre après une interruption. J’y pense intensément en fermant les yeux mais je ne réussis jamais à le retrouver. Je vis cette relation un peu de la même manière : une succession de rêves agréables et interrompus… Parce que c’est tellement improbable que ça ne peut être réel, et puis le contexte ne permettra pas à cette histoire de durer, c’est bien trop compliqué à gérer. A travers les étreintes cachées et les regards furtifs au moindre bruit de pas, j’ai la sensation d’être la maîtresse et lui le mari, chacun guettant le retour de l’épouse. Ce n’est pas très éloigné de la réalité d’ailleurs, en un sens. Hier encore, nos coeurs battaient entre deux rires nerveux, nous étions tremblants de désir… Et regarde-nous aujourd’hui, sur un coin de canapé, les yeux dans nos verres, maintenant le silence prend toute la place entre nous… Finalement quand le danger s’éloigne, la gêne et la pudeur remplacent l’excitation, étrange perversion sentimentale. Je ne prononce aucun mot mais dans ma tête il y a un brouhahas de phrases…
Je pense aux vodka caramels, à Dead Can Dance et aux nuits pluvieuses, bref à tous ces trucs qui peuvent rendre doucement fous. J’ai envie de te demander de te rappeler que je n’ai rien exigé, ni demandé, ni balbutié… Je n’osais y croire. Je sens que tout à l’heure, dans le silence de ta chambre austère, tu vas te sentir coupable alors souviens-toi que nous sommes deux dans cette galère et qu’à tout instant j’accepterais d’arrêter de jouer, sans protester. Et je n’ajoute même pas “ce serait dommage” parce qu’en réalité je n’en sais rien. Et puis si tu t’aperçois que ce n’est qu’une histoire de transgression qui ne contient aucun amour, ne va pas te flageller… Je n’oserais sans doute jamais te l’avouer pour ne pas te blesser mais je crois que personne n’entend tes remords. Je revois celle-ci s’exclamer “dans quel gêpier tu t’es encore fourrée”. Je lui ai répondu que le risque en valait la peine… Puisses-tu le penser aussi. Celle-là m’avais prévenue “je te déconseille d’aller pêcher dans ces eaux-là”. Mais je me suis contentée de mordre à l’hameçon, j’attendais d’être harponnée. Si j’en sors avec quelques écailles en moins ou une goutte de sang à l’endroit où tu m’as mordue, je ne te le reprocherai pas, je m’en fous. Du moment que toi, je ne t’égratigne pas…
C’est trop cucul, bêbête, et toutes ces hypothèses m’épuisent alors j’expire la fumée à la place des mots. Et quand il dit “je vais rentrer”, je me sens immensément soulagée, tout en espérant pouvoir, plus tard, reprendre le fil du rêve.

Dans un bus [à propos du tabac]
Trois femmes qui ne s’étaient jamais vus auparavant, commencent à discuter… De la nécessité du café un lundi matin, la conversation glisse vers la cigarette : la première est fumeuse, la seconde est une ex-fumeuse, la troisième annonce fièrement qu’elle n’a jamais fumé. Difficulté de s’arrêter, méthodes employées, volonté nécessaire, blablablah, je me cache derrière mon livre qui, par hasard, s’intitule Dernières cigarettes : du plaisir et du vice de fumer (d’Italo Svevo). Fumeuse invétérée dit : “en tout cas, empêchez vos enfants de commencer, il faut leur expliquer, parce qu’on commence tous en fumant une cigarette en cachette. Et c’est terrible tous ces jeunes qui fument”, à moi : “et vous mademoiselle vous fumez ?” Le plaisir d’entendre enfin un “mademoiselle” au lieu d’un “madame” compense un peu ma fatigue à l’idée d’intervenir dans cette discussion mille fois entendue. Mademoiselle dit honnêtement : oui. “Ah mais c’est dommage, vous êtes jeune pourtant”. Je trouve qu’il est moins grave d’être fumeuse à 26 ans qu’à 55 ans mais enfin, je ne le dis pas. “Vous devriez arrêter car je vous le dis franchement : c’est mauvais pour la santé, moi je n’ai plus du tout de souffle à cause du tabac”. Moi je n’ai jamais eu de souffle de toute façon, ashmatique victime de tachychardies depuis l’enfance, bien avant ma première cigarette. Non Fumeuse ajoute : “les gens qui fument sont aussi ceux qui boivent et qui se droguent, ils cumulent tous les vices”. Parce que les vices sont aussi des plaisirs. “Moi je n’ai jamais fumé une cigarette ni bu une goutte d’alcool vous m’entendez, jamais ! Parce que j’ai de la volonté, à votre âge je faisais déjà attention à ma santé”. Ce doit être à cause du lundi matin, ou de ma lecture, que j’ai répondu : la différence entre vous et moi, c’est qu’au jour de votre mort vous aurez des poumons impeccables ; mais au bout du compte, nous serons toutes les deux des cadavres, avec ou sans cigarette. Elles se regardent, anormalement choquées, comme si je les avais insulté en leur rappelant une vérité toute aussi évidente que “fumer tue”. Je profite de ce répit pour retourner dans mon livre : “nous les fumeurs, nous sommes tous convaincus que fumer ne nous fait pas de bien, et nous n’avons pas besoin que l’on nous en convainque, mais nous continuons de fumer parce que… ou plutôt sans parce que. Quand on a ce vice et que l’on sait qu’il a résisté à mains combats acharnés, il n’est guère intelligent d’aller s’attrister au spectacle de sa propre faiblesse.”** Comprenons-nous : je ne ferais jamais l’apologie du tabac et quand on veut vivre longtemps mieux vaut en effet s’abstenir de commencer, mais j’en ai plus qu’assez des gens qui me font la leçon parce que leurs arguments sont une insulte à mon intelligence. Le fait d’être accro à un cylindre toxique ne fait pas de moi quelqu’un de stupide.

Jeudi [un écureuil peureux et une envie de merveilleux]
L’écureuil à la patte cassée semblait guéri, donc nous l’avons relâché. Le petit corps roux crépu s’est faufilé sous une voiture au lieu d’aller directement vers un arbre. Je me suis accroupie pour le regarder, son nez et son coeur palpitaient d’une façon saccadée, il semblait affolé. Il aurait été bien plus en sécurité en haut du pin qu’à quelques mètres de moi derrière un pneu. Après avoir attendu un petit moment, je suis rentrée, comprenant qu’il ne bougerait pas en ma présence. Deux heures plus tard, au moment de ma pause-clope, il avait disparu. J’ai machinalement observé les sommets des arbres, à sa recherche. Je n’étais pas assez naïve pour croire que je pourrais le repérer sur une branche, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer. Il y a des jours pendant lesquels j’espère des petits merveilles anodines, de minuscules miracles.

Vendredi [soulagement]
“Vous me signerez votre nouveau contrat”. Voilà, je l’ai mon CDI. On peut dire qu’ils auront attendu le tout dernier jour. Relative sécurité de l’emploi désormais, hausse du salaire, plus de vacances qu’en CDD, pour un temps de travail et des horaires inchangés : c’est parfait. En circulant entre les étagères, je décide de renoncer aux concours que j’envisageais de passer. Ailleurs je n’aurais ni mon Ptit Vieux Préféré, ni un fonds aussi riche en archives, et je serais sans doute plus stressée. Et puis j’ai encore un livre à corriger / réécrire, mon article de philo a été accepté par une revue, j’ai peut-être trouvé le professeur avec lequel faire une thèse… Autant garder ce travail qui ne me fatigue pas tout en me laissant du temps libre pour tenter de mener mes autres projets à leur terme.

Dans le désordre [les piétons et les aléas de la mémoire]

un minuscule petit bout de garçon inconnu me salue avec de gigantesques moulinets de bras à travers la vitre du bus ; une adolescente est en état de grâce : un sourire s’esquisse sans cesse sur son visage, son regard pétille de joie, j’aimerais tellement avoir accès à ses pensées le temps de profiter un tout petit peu de son bonheur dans ce métro lugubre ; des parents font sauter leur gamine en l’air dans la rue en la soulevant chacun par un bras, j’adorais ça je m’en rappelle, je saisissais leurs mains en réclamant à chaque fois que nous marchions tous les trois – parfois j’ai envie de mesurer 1,20 m et d’avoir moins de 10 ans ; d’autres fois j’aimerais bien faire vivre la même chose à une autre petite fille aussi…

A chaque fois que je vois un ballon, je pense “Oje der Ball ist weg”, c’est très agaçant. J’ai appris cette phrase en cours d’allemand en sixième. Depuis, j’ai à peu près tout oublié de l’allemand, sauf “le ballon est parti”. Je l’entends dans ma tête avec la voix du petit garçon sur la cassette audio. Pourquoi précisément cette phrase qui, vraisemblablement, n’a pas fait l’objet d’une étude très approfondie ? Avec angoisse, je songe que si un jour je perds la mémoire, il pourrait ne me rester que ça dans le crâne. Comme Beaudelaire qui répétait “Crénom” après son attaque, moi je dirais en boucle “oje der Ball ist weg”. Et je suis presque certaine que ça ne me sera jamais d’aucune utilité dans l’existence. Il y a aussi “je suis française” en chinois, la seule phrase que j’ai retenu de cette option prise en fac… J’y pense quand j’entends Lullabye des Cure. Avec ma copine, nous l’avions mise sur cette musique afin de la retenir, et puis parce que c’était plus rigolo. Alors de temps en temps sous la douche, je chantonne “wǒ shì fǎ guó rén ” sur un air des Cure, ça peut surprendre. Mais c’est peut-être plus utile que “oje der Ball ist weg”.

Soudain, avec une acuité stupéfiante, je me revois sur la terrasse, pendant que mon grand-père maternel arrose les fleurs en chantant “Etoile des neiges, Mon coeur amoureux, S’est pris au piège, De tes beaux yeux. Je te donne en gage, Cette croix d’argent, Et de t’aimer toute la vie j’en fais serment”. Le soleil déclinant, l’odeur de nourriture en provenance de la cuisine, et même la piscine scintillante que j’aperçois au dessus des hortensias, tout y est comme par le passé. D’où me vient ce flashback ? En recommançant à travailler je m’aperçois que je suis en train d’enregistrer un livre qui s’intitule “étoile des neiges”. Cette manie d’associer des phrases à des chansons peut décidément me faire voyager très loin… Je ne connais celle-ci qu’avec la voix de mon grand-père, cet accent italien qu’il refusait obstinément d’admettre (”je suis français, pas italien” alors qu’il était déjà adolescent au moment de son émigration). Qu’est-ce que je pouvais l’aimer mon grand-père maternel… Avec son français imparfait, son gros ventre dur à chatouiller, sa façon de tricher aux cartes en s’exclamant avec une mauvaise foi étonnante “quoi ? Tu oses me traiter moi de tricheur ? T’es juste une mauvaise perdante” Hé ho, 4 jokers à chaque fois sur un jeu de 50 cartes rebattues c’est impossible “Est-ce que tu m’as vu prendre ces jokers ? Non. Tant que tu ne m’as pas vu tricher, je ne suis pas un tricheur” disait-il avec un clin d’oeil et un sourire victorieux…

A propos d’un mail [la tristesse et l’éloignement sont tellement plus faciles à écrire]

“J’ai noté, chez toi, à partir de tes dernières notes, une tendance au laisser aller, à une sorte de désintéressement à la vie, au bonheur, à tout.”
Détrompe-toi, monsieur. Janvier, effectivement, avait cette couleur fade. Je l’ai traversé sans y pénétrer, encore que je ne me désintéresse jamais vraiment de la vie, même lorsque je l’observe de loin. En tout cas ton impression est déjà inactuelle. La vie me rafraichit autant qu’elle m’éclabousse, et en ce moment surtout, elle est pleine de saveurs. Ceci dit, je n’ai jamais su tremper ma plume dans le bonheur. Certains mots sont naturels sous mes doigts. Ils ont été rouge aggressifs un peu désespérée par le passé, ils sont davantage gris et sépia depuis deux ans, mais je ne sais pas leur donner d’autres teintes [j’avais écrit “peur” à la place de “leur”, lapsus ou faute de frappe ?]. Les mots en rapport avec la joie et le bonheur me semblent toujours surfaits quand j’essaie de les accrocher au vol, presque obscènes. Mais je ne reproche rien à ma vie… Mon travail, mes amis, mon amant, mon chat, mes disques, mes livres, mes rues, mes paysages… Je ne veux rien enlever. Donc je suis plutôt heureuse monsieur, je tenais à le signaler.

* dixit ma mère. Je lui ai répondu : moi je comprends ce qu’il a voulu dire, et je suis d’accord avec lui. Ce sont trois choses que je sais faire d’ailleurs…
**Stevo, Italo. Dernières cigarettes : du plaisir et du vice de fumer, Payot & Rivages (Paris), 2000 “Rivages Poche” ; 567, p. 17

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