Archives du mot-clé chômage

Printemps 2015 – Episode 1 – En attendant d’être adulte…?

Les musiques d’attente brûlent mon oreille droite pendant que je griffonne des cumulonimbus au dos des factures. Derrière moi, mon amoureux marche de long en large, son téléphone portable tantôt à la main, tantôt coincé contre son épaule, en fonction de l’heure. C’est comme si nous étions coincés dans la première et unique scène d’un film interminable. Ne varient guère que la luminosité et parfois le mobilier. * Pendant ce temps, hors-champ, rien ne se fige. La liste posée sur le bureau se noircit sans cesse. Quand un mot est rayé, quinze autres sont ajoutés. Dans une telle situation, même un flegmatique deviendrait fébrile, or nous sommes plutôt des agités. Seul la stabilité de notre couple me rassure durant cette période. Je constate que si l’un utilise l’autre ce n’est que pour garder l’équilibre, non pour se défouler. Nous sommes unis mine de rien. Ensemble mais anxieux. Suffisamment pour tomber malade. C’est ainsi que mon amoureux s’est découvert un zona. Épuisé, entre deux doses de cododo (le doux nom que nous avons donné à son médicament composé de doliprane et de codéïne), il m’a murmuré : « Tu crois qu’on est vraiment moins doués que les autres, qu’on n’a pas de chance, ou que tout le monde, en dehors de nous, supporte ces conneries administratives ? »

Pour ma part, mon corps a réagi comme il en a l’habitude en situation de stress. Il a exigé trop de nicotine et m’a refusé le sommeil. Entre dix insomnie, mon cerveau épuisé m’infligeait un cauchemar (le gosse court au milieu d’une autoroute, je suis enceinte de quadruplés…). mais contrairement à mon compagnon, j’avais le sport en guise d’échappatoire. Une nuit, à cinq heures quarante-cinq, j’ai décidé de rejoindre ma salle de sport vide. Elle était singulièrement lugubre. Sous la lumière artificielle des néons, la radio et les télévisions s’adressaient à des machines. L’inhumanité du lieu m’a mise mal à l’aise. Je me suis dit qu’elle aurait exactement la même allure après une attaque de zombies. Alors, à la pointe du jour, je suis allée courir dans les bois et les parcs. J’y ai croisé deux écureuils.  La dernière fois qu’ils avaient traversé un sentier devant moi, j’étais dans le parc autour de la bibliothèque. Cette bibliothèque unique… Comme si cela pouvait me consoler, j’ai supposé qu’ils avaient disparu là-bas. C’est ce que prédisait Mon Petit Vieux Préféré, à cause des arbres abattus les uns après les autres. Ce parc magnifique… Mon Petit Vieux Préféré, je lui avais promis que j’irai le voir dans la maison de retraite au sommet de la montagne. Je ne m’en suis souvenue qu’à sa mort. Petit Vieux Préféré perdu, travail perdu, parc perdu et mélancolie retrouvée.

En réalité, je m’habitue vite à la présence des écureuils. J’observe les fleurs sauvages s’étendre au bord des routes, leurs tiges enlacées par les mauvaises herbes. Une aube après l’autre, je vois le printemps s’affirmer malgré les brins d’herbes encore figés par le gel. Mes muscles se réchauffent avec le lever du soleil, disque rougeoyant derrière la brume. La musique, le rythme de mon souffle, les dernières feuilles mortes trop humides pour craquer sous mes pas et l’odeur de la sève s’amalgament. A l’apogée de la fatigue physique ou de l’étourdissement sensoriel, le remède agit. Je m’extrais des tremblements, des tachychardies, de l’attente et de la nostalgie.

**

Ces effets perdurent à mon retour, sous l’eau chaude de la douche. Ils s’affaiblissent à peine lorsque j’accomplis mon rituel : boire un verre de jus de tomate frais à petites gorgées, ma première cigarette de la journée entre les doigts. Et soudain, je m’écrase dans la réalité, pas du tout sonnée et beaucoup trop lucide malgré la brutalité du réveil.

Un regard dans mon appartement, un courrier, un message ou une remarque d’autrui suffit à me rappeler que ça ne va pas. Course à pied ou non, au lieu d’avancer, je m’abîme. Si au moins je faisais du surplace, je pourrais travailler mon endurance ou ma vitesse. Cette chute, en revanche, je ne perçois pas son utilité. J’aimerais bien savoir si j’en suis arrivée là par malchance ou par manque de malice. Récemment, pour des raisons qui sont hors-sujet dans ce texte, un expert en entreprise m’a fait passer un test psychologique. J’ai obtenu le score de zéro dans deux domaines : l’esprit de compétition et le flair / l’intuition. Mon conseiller Pôle Emploi a décrété : « vous êtes dans une situation de précarité ! » Ce mot m’évoque la misère, la rue et les mendiants. Pas moi. Moi avec ma coupe de cheveux récente, mes vêtements en bon état, mon abonnement à la salle de sport et mon gosse souriant dans les bras. D’ailleurs, aucun inconnu n’y penserait en me voyant, et pourtant, qui sait. Je crois que j’ai commencé à en prendre conscience par étapes, comme autant de barreaux sur une échelle. Au départ, je suis devenue non imposable. Les privilégiés ou les idiots en rêveraient, mais je devinais que c’était de mauvais augure. Ensuite, certaines personnes ont commencé à me regarder et à me parler comme si je n’allais jamais retrouver le barreau juste au dessus. Par exemple, au début de la lecture du compromis de vente, à la quatrième ligne de la première page, le notaire s’est arrêté à ma situation de chômeuse pour se lancer dans un avertissement à l’égard de mon compagnon. « Tant que ça va bien entre Monsieur et Madame, pas de problème, mais si ça tourne mal, Monsieur regrettera d’avoir généreusement donné des parts de l’appartement à Madame alors qu’elle n’a pas versé un centime. » J’ai rétorqué que j’avais travaillé et épargné avant d’être sans emploi. Pardon, je l’ai dit trop fort. Je suis susceptible parce que je vis mal mon statut social.

Je sais que le notaire parle d’expérience. Néanmoins, je n’aurais peut-être pas été blessée par ses propos s’ils avaient été formulés dans le bon contexte, au paragraphe où était posée la question de savoir quel pourcentage de la propriété chacun prenait. Le lendemain, dans un parc, le père d’un camarade de classe de mon fils était étonné d’apprendre que j’aimais lire. « Je croyais que… » Il s’est empourpré, incapable d’avouer à haute voix son préjugé. Que quoi ? Que si je ne travaille pas c’est que je suis analphabète ? Enfin, j’ai appris que je n’avais plus le droit à une assurance maladie. Un matin du mois de mai, deux mois après avoir réclamé un formulaire, j’ai dû mettre une croix devant la phrase suivante : « je soussignée (Junko Frantic) déclare être à la charge effective totale et permanente de monsieur (son amoureux). » Effective, totale et permanente ! Oui, je l’ai bien senti la dégringolade, peut-être ai-je descendu plusieurs barreaux d’une traite.

Quelques heures après avoir signé cet aveu, je suis partie chez l’orthophoniste de mon fils en oubliant de mettre un roman dans mon sac à main. Dans la salle d’attente, j’ai pris un fascicule au hasard sur la table basse pour m’occuper. Ce dernier, destiné à des enfants, s’intitulait : « être adulte, qu’est-ce que c’est ? » Parmi les évidences, j’ai eu la joie de lire : « un adulte est une personne qui est indépendante économiquement. Elle s’assume financièrement parce qu’elle travaille. » Résumons : je suis une enfant. Et si mon tuteur amoureux décidait de se séparer de moi, je perdrais mon assurance maladie et je risquerais de me retrouver à la rue. Okay. Bon. D’accord. Mais… S’il-vous-plaît, j’aimerais quand même qu’un de ces quatre, quelqu’un d’autre que moi se mette à envisager le meilleur plutôt que le pire, car pour grimper de nouveau sur les barreaux du haut de l’échelle, je crains d’avoir besoin d’être soutenue, et pas qu’un petit peu.

* J’avais écrit 4 pages pour résumer toutes les situations absurdes auxquelles nous avions été confrontés mais ce n’est pas si facile d’être Kafka, donc au final, c’était aussi pénible à lire qu’à vivre et j’ai tout supprimé.

** Je suis en plein emménagement, avec un petit Chromebook sans mémoire et pas de disque dur externe donc je n’ai pas accès à mes MP3. Comme c’est à cette musique que je pensais en écrivant ce passage, je la mets en version youtube mais la vidéo, dans ce contexte, on s’en fout.

Share Button

La ménagère et l’écriture

Mes parents m’ont offert toutes sortes de cadeaux pour Noël au fil des années. J’ai oublié la couleur de de mon premier hochet mais je me souviens du premier walkman que mon père avait ramené d’un voyage professionnel en Asie. Il m’avait annoncé fièrement : « c’est un Sony ». Ensuite, longtemps, j’ai cru que cette marque était le gage de qualité ultime. (…) Leurs choix étaient généralement prévisibles : les jeux, les livres, ou les vêtements rouges. Occasionnellement, ils ont été un tout petit peu plus inattendus, cet iphone l’hiver dernier par exemple. Si par hasard j’utilise mon téléphone portable (pour cela je dois savoir où il est, avoir pensé à le recharger, à l’allumer, et à le mettre à proximité de moi : autant dire que ça ne m’arrive pas tous les jours) c’est uniquement pour… téléphoner, donc n’importe quel téléphone bas de gamme me suffit. Je me fous d’avoir Internet sur mon mobile et je suis nulle en écran tactile. Mais bref, en plus de trois décennies, j’ai ressenti toutes sortes d’émotions lors du déballage de cadeaux. A dire vrai, je ne m’attendais plus à être surprise le 25 décembre. Pourtant, je me rappellerai certainement de ce Noël 2013, du jour où mes parents m’ont acheté deux appareils ménagers, deux robots super performants. Ils n’essayaient pas de me transmettre de manière subtile un message déplaisant quant à l’état de mon appartement, ils souhaitaient seulement m’aider. Malgré tout, à l’instant où le carton est apparu sous le papier, j’ai vécu une sorte de révélation : socialement, j’étais devenue une vieille une ménagère.

Par le passé, je me rappelle d’avoir été « l’étudiante », celle que tout le monde considérait comme telle, dans les amphis, dans les bars, dans les gares, comme dans les petites cases administratives. A un moment donné, je suis passée d’étudiante à caissière, celle que les clients reconnaissaient dans la rue, eux que je décrivais si souvent sur mon blog. En devenant bibliothécaire, j’étais reconnue comme… euh non en fait, vis à vis de mes supérieurs, j’avais plutôt l’impression d’être rabaissée au rang de secrétaire ou de potiche. Néanmoins, pour mes proches et pour la Direction Générale des Finances Publiques, j’étais bibliothécaire. Et je me vivais en tant que bibliothécaire surtout, essentiellement. C’était la raison pour laquelle j’acceptais volontiers de me lever durant la semaine et ce que j’essayais de faire au mieux.

Au début de ma vie à Sainté, on me considérait encore aussi comme une personne en recherche d’emploi. Tout le monde me demandait régulièrement : « et professionnellement tu en es où ? », a chaque fois j’avais envie de pleurer. Et plus les mois défilaient plus les larmes affleuraient, alors j’ai fini par rétorquer sèchement : « s’il y avait du nouveau, vous seriez au courant ». Maintenant je suis uniquement la maman ménagère. Ce n’est ni ce que je voulais devenir, ni ce que j’ai l’impression d’être, ni ce que je souhaite rester. Mais à l’heure où j’écris, mon amoureux est en voyage professionnel à 540 km d’ici, et mon fils n’a malheureusement pas encore atteint l’âge suffisant pour devenir un esclave domestique utile, même s’il montre clairement son intérêt pour les éponges, le balais et les chiffons. Mais le pire, le comble, c’est que je suis contente d’avoir ces joujoux ménagers. C’est quand même très triste d’être heureux de posséder un aspirateur.

Il y a deux ans et beaucoup de poussières, je vivais entre les éviers pleins, les cendriers qui débordaient et les cannettes de bière vides. Avant hier je me suis entendue dire à mon amoureux : « non mais la cuisine je dois absolument la nettoyer tous les jours, non ça ne peut pas attendre demain ». Phrase tellement terrifiante entre mes lèvres qu’il a éclaté de rire, croyant à une blague. En même temps, je le comprends. Je me reconnais beaucoup trop bien certains soirs dans le fond du verre et certains matins dans le miroir embué. Mes amis trentenaires de Lyon et d’ailleurs – mais pas d’ici, on ne se fait plus d’amis autour de chez soi quand on a 33 ans et qu’on est sans emploi – disent des trucs bizarres comme : « ah je n’ai plus l’âge de boire toute la nuit », « je ne récupère plus comme avant quand je fais des excès »… Bah euh… moi si. En fait, je trouve que je m’en remets mieux. Au lieu de finir prostrée sur la cuvette des chiottes, les cheveux collés au visage entre des murs qui tournent, je m’endors paisiblement pour déverser l’excès d’alcool dans des rêves abracadabrants. Ne pas boire d’alcool du tout m’est toujours aussi facile, ne pas finir une bouteille entamée m’est toujours aussi difficile. Mon nouvel aspirateur est posé à côté de mes Docs préférées, celles que je portais déjà 15 ans plus tôt. Je m’interromps tous les quarts d’heure pour fumer une cigarette depuis que j’ai commencé à écrire ce texte, même si désormais je vais sur la terrasse au lieu de parfumer mon clavier… Bref, j’ai déjà écrit que je me sentais vieille parce que j’avais l’impression d’avoir tout vécu (cette phrase me fera certainement rire dans vingt ans si je suis encore en vie), mais mon comportement en général n’a pas tellement évolué depuis euh… l’adolescence tardive (je crois que j’ai commencé à me comporter comme une ado à 21 ans en réalité). D’où le décalage. Quelle serait la tête d’une adolescente si elle recevait un aspirateur à Noël ? J’exagère bien sûr. Oui mais quand même…

En tout cas, grâce à mon aspirateur ultra performant et grâce surtout à mon nettoyeur à vapeur, je peux de nouveau envisager de finir le ménage assez tôt pour écrire. Non pas uniquement une note de blog. (De toute façon il me reste 15 lecteurs en comptant ceux qui sont arrivés par désoeuvrement sans avoir l’intention de revenir… Or oui, j’ai un blog pour être lue, je l’ai déjà avoué.) Pas spécifiquement non plus la pièce de théâtre que j’espère réussir à rédiger pour cette troupe sympathique. Simplement, écrire régulièrement, à heure fixe, au minimum cent ving minutes par semaine.

Après avoir publié le texte en rapport avec mon passage aux urgences de la maternité, un ami m’avait demandé : « il y a plein de détails, tu avais pris des notes ? » J’ai repensé à cet autre ami étonné que je n’en prenne jamais. « J’ai toujours un carnet sur moi pour prendre des notes », m’expliquait-il. Moi aussi, j’ai toujours un carnet sur moi. En fait, j’ai plein de carnets, sauf que j’y note les phrases des gens dans la rue, des citations de livres ou de films, des listes de choses à faire… jamais rien qui ne soit directement en rapport avec ce que je tape ensuite sur le clavier. Certains textes contiennent autant de détails alors qu’il s’agissait de vieux souvenirs parce que je les « écrivais » déjà pendant que je les vivais. Par exemple, sur le siège du taxi qui m’amenait vers l’hôpital, je prenais mentalement des notes. On pourrait se dire que c’est un réflexe de blogueuse… Je ne crois pas que ce soit le cas. J’ai rédigé de nombreux textes sans fil conducteur, pour partager un ressenti à tel instant devant mon clavier, ou pour rien d’ailleurs si ce n’est une “démangeaison” pour reprendre l’expression de Mai.

Quoi qu’il en soit, durant ces moments où je construis mon futur article de blog tout en vivant une situation, je ne saurais dire si c’est pour la mémoriser, ou pour me distancier d’un présent désagréable. Quand j’ai copié-collé mes archives (encore incomplètes), j’ai retrouvé cette phrase : « j’écris juste pour conserver quelques traces de ma semaine avant qu’elle ne s’estompe ». Il y en a eu plusieurs du même genre. C’est drôle quand on sait que je n’ai jamais fait de sauvegarde de ce blog. Ecrire pour mémoriser un vécu sans rien enregistrer… Et puis bon, j’ai toujours veillé à sauvegarder mes travaux d’étudiante puis de bibliothécaire, ce n’est pas comme si je n’étais pas consciente du risque de tout perdre. Il doit nécessairement y avoir une part d’acte manqué dans cette histoire.

Enfin, revenons à nos écrivaillons. Je sais que de nombreux écrivains écrivent ponctuellement. Chaque jour, de telle heure à telle heure, ils se mettent devant leurs machines et y restent, même si aucune inspiration ne survient. A l’opposé de l’image de l’artiste inspiré brusquement par sa muse, ce sont avant tout des travailleurs. Ils sont studieux, et j’aimerais essayer de les imiter, sans attendre d’avoir besoin de me poser devant mon clavier. Non pas que je me prenne pour Stephen King et encore moins pour Henri Miller. Je vais prendre rendez-vous avec l’écriture en partie par curiosité, en partie pour respirer, ou plutôt pour prendre l’air, comme à la récréation. Quant à ceux qui décideraient de me faire remarquer : « tu ferais mieux de passer ce moment là à chercher du boulot petite conne » (remarque que je me suis moi-même faite avec la franchise qui caractérise toujours mes dialogues avec moi-même), sachez que j’ambitionne de devenir écrivain public et donc de faire de l’écriture mon métier… ce qui rend la démarche assez cohérente finalement (me suis-je répondue). Quoi qu’il en soit, avec de la chance et de la persévérance, mes cadeaux de ménagère me permettront peut-être de m’échapper de cette image sociale pour m’en recréer une dans laquelle je puisse me retrouver, au moins un tout petit peu plus.

Share Button