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Bilan, etc.

Je ne crois pas avoir déjà pris des résolutions sérieuses en janvier, le reste du temps non plus d’ailleurs. Souvent j’ai des espoirs, occasionnellement je prends des décisions, mais je ne suis ni énergique ni volontaire, encore moins en hiver. En revanche, en début d’année, il m’arrive de faire des bilans écrits, souvent pour me souvenir des premières fois à défaut de me rappeler des souhaits qui les ont accompagnées.
Cette année a été mauvaise pour moi car rien de ce que je désirais l’année précédente ne s’est produit. Elle a été dure pour mon amoureux qui, à force de travailler à en être épuisé, est tombé malade physiquement. Elle a sans douté été énervante pour mon fils, puisque le garçon adorable et curieux qu’il était à la maison s’est transformé en insoumis provocateur à l’école. Et pour toutes ces raisons, elle a été difficile pour notre famille. Néanmoins…

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En 2015, j’ai goûté de nombreuses bières auparavant inconnues et quelques excellents vins, mis à part que ce qui précède explique en partie une ivresse un peu trop fréquente. J’ai découvert le mot « abstème », que je n’ai donc pas eu la possibilité d’utiliser depuis. J’ai mangé des oronges et des crosnes pour la première fois. Je me souviens du souhait que j’ai fait en goûtant ces premiers, le jour de ma trente-cinquième année et celui-là, au moins, il s’est réalisé (il faut avouer que je n’étais pas très ambitieuse non plus). J’ai brièvement pensé à la chance que mon fils avait de connaître, à 4 ans, des aliments que je découvrais aussi tardivement. Je l’ai entendu prononcer de longues phrases pleines de petits mots inutiles et néanmoins charmants dans sa bouche, buter sur certains sons, accepter (depuis l’automne) de les répéter et de les corriger, dans ce désir de connaissance et de progrès que tant d’adultes ont perdu. Sur ses dessins remplis de camions et de voitures, les rares bonshommes se sont mis à avoir un nez entre les deux yeux (et non plus sur le front ou sur le menton), des bras, des jambes, des pieds, des mains et même des doigts, du jour au lendemain, comme les mille questions qui sont sorti de sa bouche un matin après deux années de phrases affirmatives. J’ai compris qu’il me surprendrait et donc m’émerveillerait toujours. D’une certaine manière, c’est comme si, dans un jeu vidéo, il passait du niveau 1 au niveau 12 sans expérimenter l’entre-deux. Hier encore, il ne savait écrire que son prénom depuis un an, et soudain le voilà à écrire correctement la phrase entière que je prononce. J’ai appris que mon fils n’aimait pas les intermédiaires.

 En 2015, je suis devenue propriétaire – en fait, un peu moins de la moitié propriétaire – d’un appartement qui, dans le fond, nous ressemble à tous les deux, même s’il faudra attendre encore un peu pour qu’il reflète ce que nous sommes dans la forme. Parce qu’il est situé à quelques mètres d’une place sur laquelle il y a un marché quatre fois par semaine, j’ai radicalement changé mon alimentation. J’ai découvert des légumes terreux et biscornus délicieux, des fruits cabossés irrésistibles, mais aussi des viandes et des poissons dont je n’aurais jamais imaginé la saveur auparavant. Je suis rentrée avec, dans mon caddie, des bêtes mortes possédant encore tête et ongles, ce qui surprend la première fois. J’ai aussi obtenu, pour la deuxième année consécutive, le prix de l’assiduité décerné par ma salle de sport. D’ailleurs, j’ai mieux toléré mon corps, mes jambes plus musclées, mes poumons qui ne sifflent plus au milieu de la nuit et mon souffle régulier quand j’affronte la montée qui me ramène chez moi. En revanche, je ne supporte toujours pas ma gueule. Ceci dit, tant qu’elle revient encore aux gens que j’aime, je ne m’en soucie guère. En 2015, plus de dix ans se sont écoulés depuis qu’un ami est devenu mon amant puis le père de notre enfant. Cet été, au sujet de quelqu’un d’autre, je répondais :
« non ça fait très peu de temps qu’ils sont ensemble, 2-3 ans.
— Ha quand même ! »
C’est vrai, oui, pour d’autres, une relation de 3 ans, c’est long. C’est dire l’évidence de sa vie dans la mienne. Et de cela, je suis chaque année plus fière.

 L’année dernière, j’ai entendu des femmes donner vie à mes textes, par la voix, la musique et la danse. Ce fut une belle expérience qui ne s’arrêtera pas avec 2015, et c’est agréable de savoir que mes phrases continueront à être entendues par un public, grâce et à travers elles. Ensuite, j’ai fait partie de la sélection finale pour un prix littéraire avec une nouvelle bâclée, pleine de fautes, avant de réussir à obtenir un certificat d’expert en orthographe (dans cet ordre, c’est dommage). J’ai davantage écrit ici (18 notes en 2015, depuis 2007 il n’y en avait pas eu autant). J’espère continuer, même si ma priorité sera de noircir des feuilles blanches ailleurs. Si ce que je souhaitais professionnellement ne s’est pas réalisé l’année dernière, j’ai néanmoins retrouvé davantage de temps pour lire, écrire et découvrir des disques, pour me laisser exister indépendamment de mon enfant. En ce sens, je suppose que cette étape était nécessaire pour retrouver une activité professionnelle.

Un peu après le milieu du mois de janvier, je suis devenue auto entrepreneur. Je me suis contentée de m’inscrire dans l’annuaire et de mettre une annonce, faute de temps pour finir mon site professionnel. J’ai alors retardé ma décision de faire des cartes de visites (autant que le site soit indiqué dessus). Enfin, j’étais trop prise par les travaux de l’appartement pour commencer à démarcher efficacement. Néanmoins, en moins de trois semaines, quelques personnes ont eu recours à mes services. Je me suis rendu compte qu’elles se comportaient souvent comme des bières gelées. Précisons. A moins d’avoir des invités, j’achète un pack de bières parce qu’à cet instant là, j’ai envie d’en boire. Par principe de précaution et par goût, je les mets toutes au congélateur. Ensuite, parfois, j’en bois une ou deux, et j’oublie les autres, donc elles se congèlent. La bière est extraordinaire parce qu’elle n’a jamais l’air gelée quand tu l’ouvres. Elle ne l’est pas forcément non plus au moment où tu la verses dans le verre. Et soudain, elle se transforme en glace et déborde. Il y a donc des personnes qui paraissent à l’aise et chaleureuses jusqu’à ce que j’essaie de leur faire dire pourquoi elles ont recours à moi. Alors, elles se glacent. Je connais des gens qui, face à un sorbet de houblon, choisissent de le boire quand même et vite, avant que ça ne sorte du verre. Pour ma part, ma solution consiste à les transférer dans différents récipients, pour qu’elles se dégèlent tranquillement sans arroser la table. Cette stratégie fonctionne aussi avec les clients frigorifiés : je parle d’autres choses, j’essaie de trouver des sujets qui les mettent à l’aise, puis, quand ils se sont réchauffés, je les bois je m’imprègne de leurs paroles. Existent aussi ceux qui sont gelés dés le départ et qui, bizarrement, se réchauffent si vite qu’ils sont prêts à me montrer aussi ce qui se passe à travers certaines fenêtres de leurs voisins, alors que je voulais ouvrir une seule porte. L’un dans l’autre, en tout cas, ça me plaît et je crois que je suis plutôt douée étant donné mon manque d’expérience. Certes, je ne gagnerai pas ma vie ainsi cette année, mais je serais utile, j’aurais de l’argent de poche, et du temps à consacrer encore à mon fils comme à mes centres d’intérêt. Bref, 2016, tu commences assez bien alors ne me déçois pas, s’il te plaît.

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Bilan 2014, nouvelle année mystérieuse

En 2014, pour la première fois ou la seule dont je me souvienne, je me suis étourdie en dansant la Capucine plusieurs fois par mois. J’ai entendu mon fils prononcer ses premières phrases avec son intonation singulière (je veux ouvrir la por. Teuh. Pour rentrer dans la maison. Mmm.). Je l’ai accompagné dans une salle de classe. J’ai crié parfois face à lui, involontairement, chose que je n’aurais jamais faite quand il ne communiquait que par des pleurs. J’ai constaté que toutes les amies qui avaient eu un enfant la même année que moi donnaient naissance au second ou l’attendaient et je me suis sentie marginale, surtout après avoir lu cet article. (A Noël, l’une des cousines de mon amoureux, radieuse, m’a annoncé la naissance prochaine de son quatrième enfant en six ans. Elle a ajouté : « J’ai toujours déclaré que j’en aurais quatre et que je resterai à la maison pour m’occuper d’eux, c’était mon rêve. ») J’ai utilisé une vapoteuse tout en préférant mes cigarettes mentholées habituelles (j’aurais tellement préféré être accro à la cigarette électronique pourtant…). Je n’ai vu aucun concert et je ne suis allée au cinéma qu’une seule fois. Je n’ai lu qu’une dizaine de livres mais dans des genres très différents, comme pour compenser mon manque d’évasion. Je suis entrée dans une salle de sport. J’ai couru pendant une heure quinze (« j’ai dû m’arrêter parce que j’avais un peu mal là, à cet endroit, là tu vois… – ça s’appelle un point de côté Junko… – Ah c’est ça un point de côté ! J’y avais pensé mais je n’étais pas sure que ce soit vraiment ça ») et j’ai rêvé de participer un jour à la Sainté-Lyon. J’ai fini d’écrire le texte d’une pièce de théâtre et j’ai mangé du zèbre, mais pas simultanément.

Je ne sais pas si 2015 sera une bonne année ou non pour moi. De toute façon, c’est souvent quand je me crois à un tournant positif de ma vie que je me prends une impasse en pleine gueule. En corrigeant le 4 – que j’avais machinalement inscrit sur un chèque – pour en faire un 5, j’avais vaguement l’impression d’être dans le futur. Où sont les voitures volantes et les billets pour aller passer les vacances sur la Lune ? Je me rappelle que mon professeur de CM2 (nous étions donc en 1990) prétendait qu’en l’an 2000, les voyages touristiques dans l’espace nous paraîtraient moins exotiques que les embouteillages sur l’autoroute. Remarque, je suis déjà trop souvent sur une autre planète tandis que je n’ai pas de voiture. En tout cas, à la place ces progrès technologiques fantasmés, des fanatiques exécutent des dessinateurs… mais bref, je ne raconterai pas le choc face à l’inimaginable (« Putain, c’est pas vrai… » a été ma première phrase en lisant les infos), ni les sanglots de ma mère au téléphone. Je n’expliquerai pas non plus pourquoi je suis mal à l’aise à l’idée d’écrire « Je suis Charlie » où que ce soit malgré tout. Tant de textes ont été écrits au sujet de cet attentat qu’à quoi bon en rajouter. Ce n’est pas comme si j’avais besoin d’en garder une trace écrite pour m’en souvenir.

J’ai commencé l’année 2015 avec une sorte de grand ménage de passé. J’ai pris un sac poubelle pour tout ce qui me paraissait vraiment trop inutile : la carte d’abonnement à Vidéo Futur que j’utilisais en 2001 pour emprunter des nanars horrifiques avec ma copine Marion à Aix-en-Provence, des cosmétiques desséchés et probablement cancérigènes que j’avais reçus à Noël dans les années 90, ou encore ce t-shirt avec un visage mi Reine d’Angleterre-mi tête de mort tellement ridicule que personne n’en veut même à 1€ sur Le Bon Coin. Ma syllogomanie ne me gênait pas tant que je vivais seule. Avec un gosse qui semble en avoir hérité (si j’en crois sa manière de s’accrocher à ses premiers hochets de nouveaux-nés à chaque fois que j’envisage de les transmettre à d’autres bébés pour les rendre heureux et, accessoirement, pour remplir mon compte en banque vide), la situation devenait dangereuse. J’avais peur de finir ma vie comme Homer Lusk Collyer. (Est-que toi aussi, quand tu lis sur Wikipedia : « l’aîné fut écrasé par une valise et trois énormes liasses de journaux alors qu’il rampait dans un tunnel de journaux pour apporter à manger à son frère paralytique aveugle », t’as l’impression qu’il manque l’introduction de Jean-Marc Morandini : « Aujourd’hui dans Tout est possible… » ?) Je me demande si j’aurais fini avant de déménager étant donné qu’il m’a fallu une semaine pour faire le tri dans une seule commode.

 Les visites d’appartement ne m’aident pas à être efficace. Heureusement, je commence à décrypter la langue des petites annonces et à savoir que « haut potentiel pour cet appartement » signifie « logement délabré et insalubre, compter 200 000€ de travaux au minimum », ou que « rafraichissements à prévoir » veut souvent dire « appartement de vieux décoré de manière hideuse. » On progresse toujours mieux en territoire inconnu quand on maîtrise le jargon. D’ici six mois au maximum, je cesserai d’écrire sur un bout de canapé rouge ou sur le coin de table noire dans la salle à manger. J’aurais un bureau où recevoir des gens pour écrire à leur place. Vis à vis de moi-même aussi, cet espace propre m’est indispensable. Comment pourrais-je me concentrer sur un texte quand, à chaque fois que je lève les yeux, tous les éléments de la pièce – inanimés ou non d’ailleurs – me rappellent que j’ai des tâches moins plaisantes mais plus urgentes à faire ?

Dans deux jours, j’irai découvrir le spectacle dans lequel des comédiennes interprétent le texte que j’ai écrit. Ce sont elles qui jouent mais je ressens quelque chose qui ressemble à du trac tous les soirs depuis la première. Le théâtre se situe à côté du dernier appartement que j’ai occupé à Lyon, alors je me revois dire à mon amoureux qu’il faudrait qu’on y aille pour voir une pièce un jour,  5-6-7 ans auparavant. M’y rendre pour la première fois en tant qu’écrivaine après avoir déménagé à soixante kilomètres de là, c’est simplement insensé. Face à ce constat, toute tentative pour prévoir les évènements à venir est absurde, n’est-ce pas ? Je n’ai pas trop peur de 2015 car j’ai cessé d’être effrayée par les routes qui ne mènent nulle part. En revanche, j’aimerais que cette blagueuse d’existence, à l’humour parfois trop noir, épargne mon gosse aux genoux bleutés par la témérité, et qu’elle m’amène de temps en temps à sourire en lisant les nouvelles du jour, pour changer. Que 2015 nous soit belle et agréablement surprenante, à tous.

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