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Ce ne sera rien que des mots des mots, comme à la radio…

Le vendredi et le samedi soir, j’écoute involontairement les musiques extraites des appartements voisins, réduites à un brouhaha dissonant. A la quatrième fenêtre de l’immeuble d’en face, celle que je vois si je jette un œil vers la lumière du jour ou des lampadaires depuis mon canapé, des jeunes filles en robe noire s’enroulent autour d’un balcon, cigarettes entre deux doigts et verre aux lèvres, dans des poses négligemment sophistiquées. Au téléphone, je les raconte à mon amoureux : elles, les clients du bar d’en bas, les jeunes gens qui passent leurs nuits à boire des bières sur les marches de l’escalier ci-dessous (apparemment heureux d’être inconfortablement installés), les derniers et les premiers pépiements d’oiseaux… bref, la bande sonore de ma passivité. Il fait de même en me narrant la soirée qui se déroule à côté de lui… Car l’un sans l’autre, nous ne sommes que des témoins, l’un comme l’autre. Petit à petit, nous cheminons de l’extérieur vers l’intérieur : anecdotes amicales, professionnelles, commentaires de disques, de concerts, de films, de livres… autant de tentatives pour trouver des expériences communes malgré la distance… Quand je raccroche, six heures après au minimum, j’ai l’oreille brûlante et la gorge serrée, comme si j’en avais écouté trop sans en dire assez, ou comme si j’avais parlé pour ne rien dire en omettant l’important… ou l’indicible ?

Durant mon sommeil, j’assiste aux concerts de groupes que je ne verrai probablement pas, touille des œufs à la coque dont le jaune devient sanglant et déborde de la coquille dentelée sur la terrasse africaine d’antan, butte contre les pieds d’un porc égorgé tandis qu’une belle demoiselle dévoile une longue queue à la place de son nombril qu’elle masse frénétiquement, puis des gens patinent sur les sillons d’un disque vinyle, et je fais des achats avec une carte bleue gigantesque et triangulaire, sans oublier d’arracher des branches d’arbres recouvertes de givre en plein été… Mes rêves sont agités et incompréhensibles, alors que ma vie quotidienne est langoureuse et prévisible, c’est déjà ça, ou peut-être pas.

Au matin, je m’étire, ouvre un œil sur l’heure, me rendors vaguement enroulée sous le souffle ronronnant du ventilateur, avant de décréter, longuement après la sonnerie du réveil : “allons, allons, il y a une journée à vivre” : une constatation énoncée avec le calme du renoncement, sans désespoir ni euphorie.

Alourdie par la chaleur, je descends mollement l’escalier, trop souvent jonché de vêtements, de poubelles, de bouchons en liège et de capsules de bières. Lorsque l’orage éclate enfin, je remonte au bord de ma fenêtre, assise sous la mezzanine, les jambes nues allongées sous les gouttes, et les éclairs pour seule lumière dans un appartement dont toutes les lampes ont grillé les unes après les autres (depuis quelques temps, j’utilise une lampe de poche pour me déplacer). La pluie jette des taches brunes sur ma nuisette, le vent fait onduler mes rideaux, terre et ciel prennent enfin vie et m’entraînent dans leur danse. Cependant, après l’orage, tout meurt s’apaise trop vite, le décor retrouve son immobilité angoissante et moi, ma place de spectatrice indifférente. Secrètement, j’espère les orages comme d’autres rasent un village en lançant une bombe… C’est puéril, mais au fond je souhaite la place nette, l’ordre, l’indubitable fut-il champs de ruines… En vain et tant mieux, car je ne veux pas réellement quitter ce que je possède. Oh mais tout le monde la connaît l’histoire : “un seul être vous manque et tout est dépeuplé”.**

A défaut de savoir faire autre chose, je lis beaucoup, de très bons et de moins bons livres. Au détour d’une page du Parfum des étés perdus, ma mémoire rejette des pans de vie oubliés : le héros déguste de la boutargue, qui connaît encore cet aliment ? Des tranches d’œufs de poissons fumés, posées sur du pain beurré avec un filet de citron… Des tartines que j’ai avalées sur l’extrémité d’un bateau de pêcheur, de nombreuses années auparavant. Le flot du soleil s’écoulait sur ma peau en la brûlant, mais les embruns me faisaient frissonner. Comment ai-je pu oublier ces instants de pur plaisir sensuel ?

Ailleurs, dans un autre bouquin, je retrouve les nuits hivernales normandes, quand j’emmaillotais ma main droite dans mes cheveux longs pour la réchauffer – car mon bras droit soutient toujours ma tête sur l’oreiller – les pieds posés sur la brique qui avait inspiré la chaleur d’un feu de cheminée toute la journée. Je dormais toujours nue auparavant (ma mère m’affirmait que les chemises de nuit ou les pyjamas n’étaient que pudeur inutile) mais désormais, mes parents ironisaient : “un pull, un caleçon long et des chaussettes pour dormir, tu ne veux pas un bonnet et une écharpe tant que t’y es ?” Ah mais il fait si froid, si gris aussi, quand on passe son adolescence en Normandie…

Parce qu’un souvenir en appelle un autre, je me déplace sans bouger du lit aux noix humides à jeter dans des paniers l’automne venu ; aux pommes à cidre petites et aigrelettes, si vite fripées et étriquées comme les visages de certaines vieilles dames aigries ; à la coupure de l’arrosoir, là, sur la paume (ligne de vie, d’amour, de chance, je n’ai jamais retenu ces conneries) quand il fallait nourrir les lapins ; aux après-midi passées à écouter Nirvana dans la cour du lycée avec les bonbons de l’épicier d’à côté… Oui, la campagne normande était belle mais elle me frigorifiait.

La musique saisit aussi les fils de ma mémoire pour me diriger ici et là. Sur ce titre de Miranda Sex Garden, je dansais entre les chandeliers d’une boite de nuit gothique hideuse en essayant d’écarter un jeune homme aux cheveux gras, alors mon amie a posé son chewing-gum dans un cendrier avant de presser sa bouche mentholée contre la mienne… Pour s’excuser, elle m’a chuchoté : “s’il croit qu’on est lesbiennes, il partira” ; il n’est pas parti (au contraire, il n’en était que plus excité), mais elle si finalement, malheureusement…

Cet autre disque m’avait été gravé par un ami au cours d’une longue nuit d’ivresse. Au matin, il avait quitté mon appartement sans faire de bruit. Ne restait de lui qu’un bout de papier avec, au crayon, le schéma des cordes d’une guitare. En dessous il avait noté : “ces accords sont tristes, ceux-ci sont joyeux”. Je venais d’avoir ma guitare et cherchais l’enseignement d’un guitariste comme lui. Je suppose que j’ai dû fendiller la chair de mes doigts pour réussir ces accords, mais je ne m’en souviens pas. En revanche, je me rappelle de mon sourire mi attendri mi amusé face à ce bout de papier, et de ma première impression : est-ce tellement facile, simple, de provoquer la joie ou la tristesse chez l’auditeur ? Cette idée donnait à la musique un aspect mécanique qui me déplaisait…

Même si ce que j’écris peut avoir une tonalité plaintive, j’étais sincère l’autre jour en affirmant : “j’ai le meilleur job du monde”. D’ailleurs, soyons honnêtes, c’est à peu près tout ce que j’ai ici, mon travail est mon seul lien rationnel à cette ville. Cependant, j’ai sincèrement hésité quand mon amoureux m’a proposé : “j’ai la possibilité de rester un an de plus si je le souhaite, en quel cas tu pourrais me rejoindre. J’aurais assez pour nous faire vivre tous les deux de toute façon, et tu pourrais en profiter pour écrire, essayer de te perfectionner… Si tu n’avais que ça à faire, ça vaudrait le coup d’essayer non ?” “Oui mais, si je n’y arrivais pas, et/ou si l’un de nous en avez soudain assez de l’autre, que deviendrais-je ? Dis, où pourrais-je trouver un travail dans lequel j’ai autant de liberté, aussi peu de stress, un sous-sol plein de trésors avec vue sur les roses, dans lequel je peux bosser pieds nus en dansant sur du rock si j’en ai envie, où donc dis ?” Pendant la semaine suivante, je me suis souvent imaginée, dans ce village irlandais, dans cette situation… Ce n’était pas déplaisant. Alors bizarrement, quand il m’a annoncé : “finalement, il vaut mieux que je te rejoigne en janvier et on vivra à Lyon, moi je m’en fous du moment que je suis avec toi”, je ne me suis pas sentie soulagée. Moins inquiète, rassurée, flattée, oui, mais avec une gorgée de regrets à avaler, une occasion manquée à assumer.

Je n’ai pas tellement de raisons de vivre à Lyon au fond, mais tout de même… Certes, j’ai peu d’amis lyonnais, mais il suffit d’un coup de téléphone pour que ma copine débarque : “je suis sur la page du site SNCF, si tu me dis oui, j’arrive dans moins de deux heures !” Je me demande si elle sait à quel point je tiens fort à elle, à Kermitou et à ses rejetons, à la bouteille de Baileys qu’elle apporte quand elle vient (non cette dernière remarque était une excuse pour ne pas avoir l’air d’un bisounours), sans parler des conversations interminables avec L. l’amie très lointaine mais éternelle.

Et puis, certainement, je pourrais écrire : la beauté de la grêle et du vent sur le Rhône quand on ne sait plus où regarder tant la rivière se modifie, remue et se colore jusque dans ses profondeurs ; raconter des rencontres curieuses : un alcoolique qui brandit une “épée”, un vieil homme qui danse et grimace dans un bar ; ces cinq filles autour de moi sur une terrasse : les rires entrecoupées de confidences graves dans la fumée des bouches tandis que le joint tourne, un pique-nique au bord d’un lac, et tant d’autres instants à emprisonner…

Malgré tout, lorsque je tamise mes journées, j’en reviens toujours à l’absent et au passé… Celui-là même dont je voulais m’échapper autrefois, en rêvant à un ailleurs indéfinissable, tournée vers les fenêtres sans les voir, les prunelles vidées par l’imaginaire. Alors, un jour peut-être, je me souviendrai avec nostalgie de cette année vécue à guetter ses messages, ses colis, agrippée au téléphone jusqu’au milieu de la nuit… Et si ce moment survient, je revivrai certainement ce qui m’entoure sans s’incorporer à moi : les discussions, les rencontres… les belles choses qu’actuellement je traverse de manière fantomatique parce que je suis trop obnubilée par son absence et les longs mois à venir avant son retour, pour trouver de la saveur à ce que je vis sans lui.

Chamellows – Summerfun

(oui c’est chaotique et faux, justement.)

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Où il est question de rafales, d’émotion cinématographiquement programmée, d’image-clé, du passé au présent, d’émofant, d’un livre horriblement touchant, de course sans raison ni chaussure, de satisfaction professionnelle, et de cette arnaque qu’est l’espoir, le tout en illustrations en couleur et en noir-blanc

Mes jours sont brefs et intenses, le vent chasse les nuages ; poussière, objets, sentiments virevoltent au gré du souffle, et je suis trop paresseuse pour les attrapper au vol. Je n’ai même pas envie d’essayer de “faire joli avec des mots”, comme il dit. Alors, une fois de plus : j’écris pour conserver quelques traces de ma semaine avant qu’elle ne s’estompe…

Samedi dernier, je suis allée voir La Môme uniquement pour passer la soirée avec eux. En sortant du cinéma, je me demandais pourquoi j’avais pleuré à la mort de Marcel alors que je me foutais complètement de l’existence de ce boxeur (de celle d’Edith Piaf aussi, d’ailleurs), j’ai toujours la larme trop facile. Ensuite, il y a eu le rire de Mimi devant mon frigo entrouvert, “quoi ?” “Rien, je suis juste émerveillée par ton nouveau mode de vie !”, un second rire de Mimi dans le salon et cette phrase répétée à trois reprises. Oui bon d’accord, c’est propre, c’est rangé, et je n’ai plus le frigo d’une anorexique, mais arrête de te moquer de mon passé. Le lendemain matin, un étrange sentiment de satisfaction m’a saisi devant les packs de bière éventrés et les cendriers remplis, parce que je n’avais plus fait de soirée à plusieurs chez moi depuis plus d’un an et que celle-ci était vraiment agréable. Mais quelque chose clochait, j’ai mis un petit moment à localiser l’anomalie : je n’avais pas mal à la tête. Par la même occasion, je me suis souvenue que je n’avais plus eu mal à la tête depuis plusieurs semaines. Pendant environ 390 jours, mon crâne était douloureux tous les dimanches matins, puisque j’avais passé les deux jours précédents à picoler avec Le Laxatif. J’avais oublié qu’il était possible de ne pas être malade après une soirée (l’ai-je un jour su d’ailleurs ?)…

Lundi soir, je fourrageais dans mes souvenirs. En fait, il me semble que ce n’est pas le bon terme… Je vérifie dans mon dictionnaire : “fouiller sans méthode en mettant du désordre”. Donc je n’avais pas besoin de fourrager : ils sont tous bien rangés, lisiblement étiquetés. Je menais une recherche dans ma mémoire par images-clés : une photographie de Muji = première rencontre, pâtes Carbo délicieuses, un dessin m’avait presque effrayée : elle avait révélé quelque chose de moi dont elle ignorait elle-même l’existence, et puis “j’avais peur qu’on sache pas quoi se dire mais ça va en fait on parle bien”, clips à la télé, nuit blanche, p’tit déj’ au McDo, c’était en hiver il y avait des illuminations dans les grands magasins, c’était bien… L. moi et Violaine sur un lit sous une affiche de Bauhaus = 2eme année de DEUG Philo, après un cours, dans l’appartement de L., Nadège prenait la photo, nous allions sans doute passer la soirée à boire du thé comme à chaque fois… A cette époque nos soirées consistaient en restos et en litres de thé, pourtant nous étions aussi incontrôlables et excitées qu’en état d’ivresse, sur la photo je regarde Violaine en souriant… Ce serait drôle de refaire une photo toutes les trois aujourd’hui, ce n’est pas impossible. Même si l’affiche de Bauhaus a été jetée depuis, même si l’appartement n’appartient plus à aucune d’entre nous, même s’il n’y aurait sans doute pas Nadège derrière l’appareil photo, même si nous avons tellement changé physiquement… J’aimerais bien en refaire une : toutes les trois sur un lit. Je suis presque certaine que je sourirais en regardant Violaine, exactement de la même manière…

amies de fac
[Mon Dieu, comme nous avons changé…]

Marie-A et moi sur un banc : en première ou en terminale, qui avait pris la photo ?, derrière sa maman a écrit “les inséparables”, elles ont été séparées pourtant. Je ne l’ai plus vue depuis 8 ans… Quelques jours auparavant, elle m’a envoyé un mail “j’ai une grande nouvelle… Oui, je vais me marier… Et je souhaite réunir tous les gens que j’aime… je pense au formidable quatuor des 4 gourdes… Cela serait super que l’on puisse se réunir pour cette occasion… Et j’aimerai vraiment de tout coeur que tu puisses être avec moi ce jour là…”
Ma première réaction à la lecture était un tantinet agressive peut-être : est-ce que toutes mes amies d’enfance se sont données le mot pour se marier et/ou avoir un enfant cette année ? Ensuite, j’ai revisualisé le groupe… Les 4 gourdes était le surnom que nous avaient donné les 4 pétasses. Marie-A, et “nos romans épistolaires” : ce cahier dans lequel nous écrivions chaque soir avant de nous l’échanger le lendemain matin. Une correspondance quotidienne intime, il m’en reste une quinzaine dans un tiroir : nos journées, nos amourettes secrètes, nos difficultés, nos joies, nos espoirs… La routine de deux lycéennes. Je les feuillette de temps en temps, amusée et nostalgique… Laëtitia et nos bêtises, je me souviens de ce cours de physique particulièrement long : “Elle a mal à la tête, je l’accompagne à l’infirmerie”. En fait nous étions parties dans le centre-ville de Rouen, faire les magasins, boire un café, fumer des cigarettes… A la fin du cours, nous étions revenues chercher nos sacs-à-dos restés dans la salle, penaudes, en fuyant le regard du prof, sans même lui donner d’explications. Laëtitia et sa nervosité, sa susceptibilité, son étrange personnalité. Elle allait souvent voir la pièce dans laquelle étaient placés les bébés prématurés. Elle m’y avait amené un jour. Je me rappelle de ces minuscules petits corps enfermés avec leur bracelet sur le bras. Elle aimait les regarder parce qu’ils l’attendrissaient. Pas moi. Je trouvais cette salle abominablement triste, cet alignement d’êtres tellement semblables, un morceau de tissu pour seule distinction, leur fragilité dans cet aquarium… Je préférais détourner les yeux et j’attendais qu’elle ait fini de s’extasier devant eux. Aux dernières nouvelles que j’ai eu d’elle, elle avait un petit garçon, sans père, parce que “les hommes sont tous des salauds”. Elle galérait au chomage dans un H.L.M. J’aimerais apprendre qu’elle va mieux. Ludivine est la plus floue des trois dans mes souvenirs. Sage et calme, je me rappelle des bougies qu’elle allumait dans les Eglises, de son amour des chats, et du fait qu’elle possédait déjà un “trousseau” pour son mariage…
Les revoir ne me déplairait pas, mais je pense aux “émofants” de Martin Page, ces anciens amis qui ne sont pas morts tout en étant devenus fantômes. Nous ne nous ressemblions pas toutes les quatre, nous n’avions pas les mêmes objectifs dans la vie. D’ailleurs, à cette époque, j’étais la seule à ne désirer ni mariage ni enfant. Quand vous rêviez d’une famille, je rêvais d’indépendance, de toutes les expériences qui m’attendraient quand j’aurais mon propre appartement loin de mes parents. Qu’aurions-nous à nous raconter aujourd’hui ? 8 années, il y en a des choses à dire, mais vous n’êtes pas les bonnes réceptrices pour tout ce que j’ai vécu pendant ce temps, et réciproquement… Et puis, Amiens c’est loin tu sais. C’est drôle d’ailleurs car pendant toutes mes années de lycée, je prenais justement le train en direction d’Amiens, tous les soirs, du lycée à la maison, mais je descendais toujours avant… En plus, ton mariage arrive pour mes 27 ans, ça risque de faire beaucoup d’années d’un seul coup. Je vais me sentir tellement vieille toute seule au milieu de ces couples et de ces enfants… Enfin, je serais censée te féliciter n’est-ce pas, c’est surement l’un des plus beaux jours de ta vie. Mais pour moi le mariage n’est pas un évènement heureux. Ce n’est qu’un symbole. Je ne le vois pas comme une preuve d’amour durable et tangible, pas plus qu’une robe blanche ne révèle la pureté de celle qui la porte, pas plus que les serments qui ne sont que des mots et non des actes irréversibles à mes yeux. Alors ce serait hypocrite, un peu, d’être avec toi ce jour là, ma seule présence pourrait salir ton engagement. Et pourtant je suis tentée d’accepter, pour voir… mais pour voir quoi ? Je n’arrive pas à le savoir. J’ai la quasi-certitude aussi que cette possibilité de voir je-ne-sais-quoi ne se représentera plus par la suite… Je me déciderai d’ici là, je ne sais pas ce que je ferais dans une semaine, alors t’imagines dans 6 mois…
C’est en gros ce que j’ai répondu et finalement je n’aurais peut-être pas dû, elle a pu se sentir blessée… Elle s’attendait probablement à lire “toutes mes félicitations, je suis vraiment très heureuse pour toi, et très touchée que tu m’invites, bien sûr j’essaierai de me libérer, ce serait génial de se revoir toutes les 4″. Mais tu as été ma meilleure amie, je ne suis pas habituée à te mentir.

Mardi, je suis restée rêveuse très longtemps, blottie dans mes coussins, après avoir refermé Le Châle de Cynthia Ozick. Pendant la deuxième Guerre mondiale, une jeune femme polonaise cache son bébé dans un châle pour le protéger des nazis ; le bébé finit jeté contre des barbelés par un SS ; des années plus tard la mère devenue folle reçoit un colis : le châle est à l’intérieur. C’est plus ou moins le résumé qui figure sur sur la couverture, mais ça ne résume pas du tout l’ensemble. En réalité, c’est un livre sur les traumatismes et la démence. Difficile à lire car écrit comme son héroïne pense, or elle n’est plus capable de penser. En Californie sous le soleil, elle est loin de la Pologne neigeuse et de la guerre maintenant, mais elle y vit toujours. A la réception de ce châle, elle écrit des lettres à ce bébé mort parce que sa petite fille est devenue une belle femme riche et intelligente, même si elle sait qu’elle n’a jamais vécu. C’est un livre pénible, déconstruit, douloureux, cruel. Ensuite, au téléphone, je parle pendant plus d’une heure à mon père, ce qui ne m’est jamais arrivé en 26 ans. De tout de rien, du boulot, du ciné, des amis, des livres, des disques… Un moulin à paroles, comme lorsque j’ai bu de l’alcool, sauf qu’il n’y avait qu’une tisane dans ma tasse. Il était très surpris mais content, je crois. Il me semble que ce livre était responsable de ce comportement inhabituel, mais je ne saurais expliquer pourquoi.

Mercredi, dans la rue, je plaquais ma jupe contre mes jambes en riant, je n’y voyais rien à cause des cheveux collés devant mes yeux, j’ai évité de justesse un poteau en faisant la course jusqu’au bar ; au début je perdais à cause de mes talons alors je les ai rapidement enlevé et j’ai gagné, mes pieds glacés sous les collants frappaient vigoureusement l’asphalte, je me sentais puissante, forte, libre. “Les gens te regardent bizarrement, ils te prennent pour une folle” donc j’ai crié aux gens d’aller se faire voir sur Saturne – pourquoi Saturne ? Aucune idée – la conclusion de tout ceci : le speed ne me réussit pas, ce n’est pas un scoop, et ça ne m’empêchera pas de recommencer…

Jeudi, Je suis allée rejoindre V., alors que j’étais décidée à refuser sa proposition.Quand il n’est pas en face de moi, je vois distinctement la multitude de pièges qui m’attend si je ne rebrousse pas chemin immédiatement. Surtout qu’au fond, il était mon idéal, mon fantasme, et il paraît qu’il ne faut jamais donner de réalité à ces trucs là. Mais merde, ça devrait être répréhensible d’avoir des yeux aussi bleu troublé, comme la ligne d’horizon au dessus de la mer ; d’avoir une voix aussi apaisante et émouvante à la fois avec cet accent slave qui ne surgit que lorsqu’il s’anime soudainement ; cette rougeur au coin des pommettes quand il me fait un compliment… En face de lui j’oublie le traquenard que je creuse moi-même. Et le “interdit” qui résonne dans ma tête a le même effet que tous les autres… Joyeusement, faussement inconsciente, je saute dans les emmerdes ses bras. Si vous connaissiez le contexte, vous aussi vous me diriez d’oublier ce garçon. Je ne vous écouterai pas, vous non plus. L’autre pédophile qui prétendait que les erreurs sont dues à l’ignorance, s’il m’avait connue il aurait bu sa cigüe encore plus volontiers. Je suis désespérante et je me réjouis de le savoir.

Vendredi, j’aime : entendre cette institutrice ravie s’écrier “vous êtes épatante, c’est exactement ce que je cherchais !”, cet étudiant s’exclamer “J’ai mon examen dans la poche, tu m’as donné mon partiel !”, commander des livres, les recevoir étincelants dans leur carton, penser à ceux qu’ils pourraient intéresser, ouvrir les vieux ouvrages jaunis à l’endre épaisse… Même cette vieille dame que j’aurais pu connaître quand j’étais caissière, semblable à toutes ces personnes âgées qui viennent uniquement pour parler à quelqu’un, oui même elle je l’aime bien… Ce qu’elle raconte ne présente aucun intérêt et elle le sait très bien, mais elle a peur du silence, comme tant d’autres… J’ai construit mon nid dans la poussière et les cartons, petit à petit l’air de rien je me suis appropriée cet espace, je m’y sens bien. Je ne sais toujours pas répondre à la question “et tu te vois y rester toute ta vie ?” parce que l’expression “toute ta vie” ne m’évoque rien, je ne peux conjuguer ma vie qu’au passé et au présent, je ne sais pas l’appréhender dans son intégralité. En tout cas, qu’ils me gardent ou non, j’ai bonne conscience : je suis une excellente bibliothécaire. De toute façon, j’ai toujours fait correctement mon travail : je pesais convenablement les fruits et les légumes, j’étais une bonne employée polyvalente, une visseuse de capuchons efficace, une serveuse consciencieuse, une caissière rapide et aimable, mais je préfère être une bonne bibliothécaire. Alors, CDI ou chomage, rien n’entravera ma volonté de continuer travailler parmi les livres… Quand je me rappelle de mes errances, mes angoisses et mes doutes passés, je me sens intensément soulagée d’avoir trouvé cette voie.

Indecise - Fanart
[ancien fanart de Oni où Une illustration parfaite de cette époque]

Le soir même, il m’interroge : “Tu as postulé à l’annonce que je t’ai envoyé ?” Pas encore… “Mais ça correspond à ton profil, en plus ils acceptent les débutants et c’est payé le salaire d’un agrégé !” Oui… Mais tu as vu le nombre de fois où ils ont casé les mots “dynamisme”, “énergie”, “responsabilité” et “travail en groupe” dans l’annonce ? Je ne suis ni dynamique, ni énergique, je déteste être responsable de quoi que ce soit, et je ne supporte pas les travaux en groupe. “ça s’apprend”. Pas si sûr, mon ancienne promotion pourrait témoigner de mon absence de progrès durant toute la formation… “Evidemment aucune entreprise ne donne un tel salaire pour un travail routinier”. En effet et je préfère travailler sans stress et être sous-payée, je crois que je te le répète depuis plusieurs années d’ailleurs : je n’ai aucune ambition. Je me fous du fric et des échelons à gravir. Du moment que j’ai de quoi payer mon loyer, acheter mes clopes et nourrir mon chat, ça me suffit…
Fin de mon contrat dans deux semaines : mamie prie sainte Rita pour moi, et moi je croise les doigts.

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