Assise et parfois ébaubie* dans le printemps orageux

Le ciel a beaucoup grondé au printemps. D’ailleurs, dans mon foyer, je perçois encore l’électricité des journées de mai. L’enjeu n’était pas de savoir si le linge étendu dehors allait être trempé, ou s’il était possible de jouer au parc entre les averses. Ces détails-là, aussi démoralisants soient-ils parfois, on s’en remet plus facilement. Du cancer évité à l’enfant surdoué, je me demande bien par où commencer et si ça en vaut la peine. Enfin, quand même, quitte à tenir un journal, il paraît logique de noter les soubresauts du quotidien entre deux tartines de routine.

Je suis assise dans la salle impersonnelle d’un cabinet de radiologie

Autour de moi, les photographies d’une artiste stéphanoise sont affichées sur les murs. Lors de ma précédente venue deux ans plus tôt, il y avait aussi des clichés d’une artiste locale, mais était-ce la même ? Il est écrit : « son travail tourne autour de l’enfance ». Je suis dubitative. En regardant les images, je pense : légèreté, rêverie, été. Est-ce l’enfance ? Après tout, pourquoi pas ? Ce serait bien, en tout cas, que ça se résume à ces mots-là.

Je me répète le prénom et le nom de la photographe pour les mémoriser. J’ai envie d’aller explorer, ailleurs, ses autres photos. J’oublierai pourtant son identité en sortant. Comme la précédente fois ?

Ensuite, je sors ma liseuse et j’ai Les Années de Virginia Woolf sous les yeux. Malheureusement, ses phrases glissent et s’échappent. J’essaie, je persiste… et me contente d’être happée, parfois, par la mélodie des mots. Je me disperse dans le récit, incapable de me concentrer, trop stressée par ma propre vie.

Une dame en blouse blanche, au visage avenant et à la peau laiteuse, m’appelle en écorchant mon nom de famille. Elle rougit. Je la rassure : « personne n’arrive à le prononcer la première fois ». Elle écorche aussi mon prénom et ses pommettes virent au vermillon. J’ajoute : « c’est un peu moins courant mais j’ai aussi l’habitude qu’on m’appelle Céline. Je ne m’en formalise jamais (du moins la première fois). »

Un peu plus tard, le haut du corps exposé aux courants d’air, j’entends le radiologue répéter : « mais qu’est-ce que ça peut bien être ? » en me regardant. C’est comme s’il me posait vraiment la question, à moi, la patiente presque ignare (j’ai dû visiter quasiment toutes les pages Google sur le thème « boule dans le sein » et autant d’encyclopédies papier) et très anxieuse. Je repartirai sans le savoir, avec un rendez-vous pour une biopsie.

Sur le rapport qui m’est remis, je découvre un nouvel acronyme à ajouter à mon vocabulaire : ACR3. J’aurais préféré découvrir cette petite famille avec ACR1, à choisir, mais ça vaut toujours mieux qu’un ACR5, restons positifs coûte que coûte. En fait, au bout du compte, c’était anodin et ça valait un ACR1. Même nombre de caractères et de points, même score. Je n’ai pas perdu la partie, ni eu à batailler contre la maladie.

Après le diagnostic, je lis que la mastose n’existe plus après la ménopause, qu’elle disparaît même à ce moment-là. La mienne est née à l’heure de mourir et je me demande si je vais passer le reste de ma vie à sentir une boule dans mon sein droit. J’aimerais bien qu’elle disparaisse au cas où ça effacerait, en même temps, ces semaines d’angoisse et d’examens envahissants.

Je suis assise dans la salle des photocopies d’une école primaire

Le psychologue m’est plus sympathique que les précédents même si je ne saurais dire à quoi ça tient. Enfin, la première en était arrivée à me poser des questions sur ma petite enfance et mes parents, alors que le patient était mon enfant. Elle allait un peu trop loin à mon avis. Lui, il s’est contenté de me demander s’il y avait eu des événements traumatisants durant ma grossesse.

Eh oui, malheureusement. La question est évidente, elle m’obsédait d’ailleurs quand mon ventre hébergeait Le Boutchou. Nombre de fois, je me disais : « dé-stresse, calme-toi, il ressent tes émotions ». J’ai fait au mieux mais je ne sais pas si j’ai bien fait. Ce n’était pas comme ça que j’imaginais ma grossesse ni ma vie d’après. J’avais vraiment prévu d’être parfaite alors que d’habitude, sincèrement, j’essaie seulement de ne pas être médiocre.

Ce jour-là, il nous a convoqués après avoir vu l’enfant seul à seul pendant plusieurs matinées la semaine précédente. Il commence par prendre plein de précautions : « oubliez tout ce que vous avez lu sur les tests de QI », « mesurer l’intelligence n’a pas grand sens et le score importe peu », etc. Je commence à me dire que contrairement à ses prédecesseurs, il s’apprête à nous avouer que le gosse est un peu limité intellectuellement. Mais le voilà qui annonce : « je suppose que vous savez déjà que votre enfant est en avance ? »

Son père répond : « on nous l’a dit mais nous, on trouve qu’il y a beaucoup de choses qu’il ne comprend pas, alors en fait non, on ne sait pas trop ». En réalité, depuis longtemps, j’en suis presque convaincue (peut-on être presque convaincue ? Si on est convaincu, par définition, on l’est tout à fait, non ?). Mais tout le monde me faisait douter voire passer pour folle. Bref, enfin, nous allons être fixés. Il a plein de papiers devant lui, des dossiers. Sur certains je reconnais l’écriture du petit, sur d’autres je vois des chiffres, points, courbes, et j’y comprends que dalle.

Il nous donne plein d’informations : « Le test que je lui ai fait passer en fait, ça montre son niveau par rapport aux enfants de son âge et aux enfants plus âgés ». « Il se situe à 130 sur l’échelle de Wechsler. On parle de précocité au-delà de 130 mais il est au minimum dans les 6% de la population qui ont entre 120 et 130 de QI ». « Il n’y a aucune place laissée au hasard, ce ne sont pas des QCM, donc le test peut le sous-estimer vu qu’il y a plein de facteurs extérieurs qui peuvent influencer le résultat, mais pas le surestimer. Il a donc au minimum 130, peut-être beaucoup plus. »

Il dit également : « il a au moins 1 an et 8 mois d’avance sur les autres enfants en moyenne. Là, par exemple, vous voyez, il a le niveau d’un enfant de 10 ans ». En sortant, mon compagnon me demandera : « c’est sur quoi que le psy a affirmé qu’il avait le niveau intellectuel d’un enfant de 10 ans ? Impossible de m’en rappeler ». Moi non plus. Je suis restée bloquée sur « 10 ans ». Mon fils de 6 ans. « 10 ans ». Le choc. Je n’ai pas pu retenir le reste de la phrase. On ne saura jamais. 10 ans de niveau intellectuel, putain, mais ses phrases et ses actions ne sont pas celles d’un enfant de 10 ans ! Je n’arrive pas à concevoir la réalité de l’information, même un mois après.

Au bout du compte, qu’il ait 6 ou 10 ans dans sa tête, il va intégrer une classe spéciale et bosser la musique. C’est cool parce qu’on lui a bien transmis cette passion. Il est avide de musique à découvrir ou à jouer, tout le temps. Le directeur de sa nouvelle école sera informé des résultats de ses tests afin de procéder à un passage anticipé dans une classe supérieure si nécessaire. Je crois que ça nous va bien, à nous trois je veux dire.

À la sortie du rendez-vous, mon amoureux me dira : « en plus d’être super beau, il est super intelligent ! Mais comment on a fait ? » Je ne sais pas. Mais le psychologue scolaire a également dit : « il n’a aucun problème psychologique. C’est un enfant très équilibré qui, à mon avis, n’a pas du tout besoin d’être suivi par un psychologue ». Et ça, je suis presque sure que j’y suis quand même pour quelque chose. L’intelligence, c’est en grande partie génétique pour ce que j’ai pu comprendre. Personne ne choisit ses gènes à ce jour. Je n’ai même pas essayé de lui donner le sein pour le rendre plus intelligent, c’est dire à quel point, consciemment, je n’y suis pas pour grand-chose.

Certes, peut-être n’aurait-il pas appris à lire avant l’entrée en CP s’il n’avait pas vécu entouré de livres. Sans doute se serait-il moins intéressé à la musique si je ne possédais pas un piano, une guitare, un harmonica et beaucoup de disques, CD et vinyles.

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Mon petit bonhomme en janvier 2013, lorsqu’il avait 1 an et 3 mois

Néanmoins, il était certainement doté d’aptitudes particulières dès qu’il a vu le jour. En revanche, pour l’équilibre, je crois que nous avons contribué à rendre cet enfant heureux.

C’est miraculeux car comment dire… Certes, si je m’étais mise un commentaire dans la matière « maternité », je n’aurais pas choisi « peut mieux faire ». Je sais très bien que je fais le maximum depuis qu’un test de grossesse m’a révélé son existence. J’aurais plutôt écrit « fait le mieux possible mais reste en décalage par rapport à ce qu’on attend d’elle », quelque chose comme ça. Bref, c’est donc un vrai soulagement de m’entendre dire que je participe à l’épanouissement de cet enfant, plus encore quand ça vient d’un psychologue.

Je suis assise dans la salle de sport face à mon coach sportif

Je retrouve mon coach sportif pour un bilan sportif. Soyons clairs d’emblée, je n’ai jamais eu l’intention de prendre un coach. Quand j’ai rejoint cette salle de sport low cost, voilà un peu plus de 4 ans, on m’a fourni cet homme, coach sportif diplômé. Je l’ai d’emblée appelé (dans ma tête) Monsieur Propre.

Il a le crâne rasé, des muscles saillants et une boucle d’oreille. En plus, en ce temps-là, la salle venait d’ouvrir et les coaches faisaient le ménage. La première fois que je l’ai vu, il tenait donc une serpillière. Maintenant, l’entreprise a eu du succès et une femme de ménage nettoie la salle (il faudra que je parle d’elle un jour, c’est un personnage essentiel dans mon quotidien). Mon coach a, par ailleurs, beaucoup plus de tatouages que M. Propre.

Bref, je ne l’ai pas choisi mais il m’a toujours bien conseillée et fait progresser. Il est sympa, à l’écoute et encourageant, même s’il n’a pas les mêmes passions littéraires et musicales que moi (en douce, je suis allée voir ses compte FB et Twitter). Je le retrouve de manière irrégulière, tous les 3 à 6 mois environ. Donc il me demande, comme d’habitude : « comment tu te sens ? » Bien, je dis, super bien.

En fait, c’était le paradoxe lors de cette suspicion de cancer du sein. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien, en forme, dynamique, etc. Mais je pensais : « peut-être que ton corps te fait payer tes abus passés. Peut-être que c’est au moment où tu te crois saine que tu vas devoir encaisser tes décennies d’excès ».

Même si je suis athée, j’ai tendance à partir du principe que s’il y a crime, le châtiment suit, que tôt ou tard tu auras à assumer tes bêtises, y compris les conneries que tu infliges à ton organisme. Je ne lui ai pas dit tout ça, nous ne sommes pas proches à ce point-là. J’ai juste répondu « super bien ».

Il m’a fait monter sur sa balance de pro, pieds-nus et j’ai attrapé les poignées. En comparant ces résultats et les précédents, il a ouvert des yeux… non, je n’aime pas « ronds comme des soucoupes ». Franchement, quand on me dit « soucoupe », je vois une sous-tasse à café. Si on met une sous-tasse à café à la place des yeux de quelqu’un, ça ne ressemble à rien du tout, c’est même ridicule. Disons donc qu’il avait des yeux comme des personnages de mangas ou d’animés japonais. Il m’a lancé :

« Tu as fait un très gros changement alimentaire ? »

Non pas spécialement, j’ai dit. Là, ses yeux se sont encore agrandis et j’ai vu qu’il ne me croyait pas du tout. J’ai même eu l’impression que mon mensonge était insultant pour lui. Alors j’ai (semi) avoué :

« J’ai arrêté de picoler comme un trou J’ai réduit les apéros ».

C’est juste hallucinant comme je me suis musclée plus rapidement avec trois mois de sport sans (trop) boire d’alcool que pendant les 4 années précédentes. Monsieur Propre m’a également annoncé : « Compte tenu du rapport taille/poids/masse musculaire, etc., ton corps a rajeuni de 2 ans. L’âge de ton corps est maintenant de 20 ans. » Là quand même je me suis bien marrée. Enfin bon si ça se trouve, à 20 ans, mon corps en avait plutôt 40 étant donné ce que je lui faisais subir.

En attendant, le rendez-vous m’a motivée. J’avais quand même dû prendre sur moi pour boire des tisanes à petite gorgées pendant que mon partenaire de vie s’enfilait, facile, au moins 1 litre de bière tous les soirs. Ce bilan m’a donc donné envie de continuer à… Non pas adopter pour toujours une hygiène de vie super healthy sans boire une goutte d’alcool, non. Je comprends et respecte celles (ou ceux, mais je constate qu’il s’agit souvent de femmes) dont c’est le but. Perso, ce n’est pas mon objectif. La vie est courte et la bière c’est bon.

Plus sérieusement, la vie saine, je l’ai testée, durant ma grossesse notamment, et ça m’ennuie profondément. En plus, c’est finalement plus facile pour moi que la vie équilibrée. Le vrai défi, compte tenu de ma personnalité, c’est de pouvoir se faire plaisir sans tomber dans l’excès ou la dépendance. Eh ma foi, on dirait que j’y arrive assez bien pour l’instant. Je vais donc essayer, humblement, de continuer dans cette voie-là.

Je suis assise à mon bureau dans mon confortable appartement

J’éprouve beaucoup de reconnaissance en ce moment. Je remercie l’instituteur de mon fils pour avoir (très très) lourdement insisté pour qu’on lui fasse passer des tests avec un psychologue scolaire, pour n’avoir pas choisi la solution de facilité du genre : « cet enfant fout le bordel dans ma classe parce qu’il est bête et mal élevé ».

J’ai beaucoup d’affection pour l’assistante du service de radiologie qui voulait vraiment me réconforter, en particulier durant la biopsie que je n’ai pas racontée ici. Merci, aussi, aux quelques amis qui m’ont montré leur soutien et leur sympathie durant l’attente des résultats.

Enfin, allez, je me lance une fleur car même si je suis une fille très bancale, je suis parvenue à donner de l’équilibre à mon petit garçon mignon. Pourtant, rien, mais vraiment rien, n’allait de soi au début de notre histoire à deux, puis à trois.

Fin mai, j’écrivais à un ami : « le mois va peut-être finir mieux qu’il n’a commencé ». Juin et ses éclaircies me confirment dans l’idée que l’été s’annonce joli cette année.

* J’ai découvert le mot « ébaubi » (ou le verbe « ébaubir ») dans un livre emprunté par mon fils à l’école. J’ai lu sa définition : « frappé de surprise au point de bégayer ». Je perçois avec tant de joie le bégaiement lorsque je le prononce que depuis, je saisis toutes les occasions d’être ébaubie (plutôt qu’ébahie ou éberluée).

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4 réflexions au sujet de « Assise et parfois ébaubie* dans le printemps orageux »

    1. junko Auteur de l’article

      Merci pour ta sympathie. Pour le fiston, en plus, tu as été informée de certaines de ses particularités très tôt, par mail, quand je me disais simplement « cet enfant ne se comporte pas comme ceux que je vois autour de nous » sans savoir expliquer d’où venait la différence. Mais à l’époque, je m’entendais répondre des phrases banales et évidentes du genre « mais non, chaque enfant est unique ». C’était parfois exaspérant. Le « diagnostic » (ce n’est pas une maladie à mes yeux) est aussi bienvenu pour cette raison-là.

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  1. Doc.Fusion

    Ça faisait longtemps que je n’étais pas venu te lire, grave erreur !
    Très heureux de constater que tout semble bien aller pour toi actuellement.
    Pour le Boutchou, peu étonné vu les remarques qu’il a pu avoir dont tu nous as parlé par ici.
    Pour le reste, tant mieux.
    Des bises.

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    1. junko Auteur de l’article

      Oh tu sais, sur les 12 derniers mois, j’ai publié… trois articles ! Alors tu n’as pas dû louper grand chose. Cela dit, merci beaucoup ! Toujours contente de te retrouver.
      Il faut dire qu’on se perd un peu de vue, avec son propre blog et ceux des autres, quand la vie de famille s’ajoute à la vie professionnelle. Mais l’important c’est que ça aille bien et on dirait que c’est aussi le cas pour toi. Je l’espère.
      Pour le Boutchou, tu n’es pas le premier des lecteurs et lectrices à réagir ainsi. Et c’est marrant parce que dans la vie réelle, des grands-parents qui l’ont gardé, des oncles qui ont joué avec lui etc. ont, eux, été étonnés. Finalement, c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas lu les souvenirs figés ici.
      Des bises à toi aussi, et des câlins à ta petite au passage.

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