Archives mensuelles : octobre 2016

Et flic et floc

Le ciel était à la fois gris et mordoré, étrange. Je n’avais pas réussi à trouver mes Docs avant de partir dans l’urgence, alors j’avais des Converses aux pieds qui prenaient la flotte, et flic et floc. Je me pressais sous mon parapluie, je marchais vite en essayant de ne pas glisser. Et flic, et floc.

Je mâchais un chewing-gum pour cacher l’alcool dans mon haleine parce que je n’avais pas eu le temps de me brosser les dents. Et flic et floc.

Il n’y a rien de pire que de ne pas avoir le temps. Je voulais arriver tôt, pour coucher mon enfant avant 20h30, car j’ai horreur de le réveiller comme je l’avais fait ce matin. C’est insupportable, quand il rêve avec un sourire aux lèvres, quand il s’enfouit sous sa couette, quand il semble si bienheureux au pays des songes et que je le ramène brutalement à la réalité. C’est horrible, alors qu’il est en vacances, de le réveiller de force. Il lutte, se renfonce sous le drap et je dois le priver de ce plaisir là.

Oui, je devais le réveiller, lui faire boire son chocolat chaud et slurp, le faire patauger dans les flaques d’eau et flic et floc, alors qu’il a des yeux minuscules de Boutchou encore ailleurs, on ne sait où.

En fait, ce sont mes parents qui l’ont amené au centre de loisirs ce matin. Moi je travaillais. Moi, je ne fais que ça : travailler. Et ça en devient grotesque un peu, d’avoir un bac + 6 et de bosser pour 10 euros la page, la pige. Y passer tout son temps et en avoir des insomnies.

Mais je suis allée le chercher au centre de loisirs. La lumière était belle et mauve. Les feuilles mortes étaient entravées dans leur descente par un bâton, un mouchoir en papier, un joli détail. Et je calculais comment partager mon temps entre lui, les jeux à faire avec lui, et mes clients qui attendaient autre chose. Je ne sais pas vraiment quoi. Mes clients qui attendaient d’être ce qu’il y a de plus important pour moi. Ce qui n’arrivera jamais, en réalité.

Ce n’est pas que je regrette de m’être mise à mon compte puisque je n’avais plus le choix. C’est que sans cesse je me demande comment équilibrer mon envie d’autonomie et mon rôle de maman. Comment faire en sorte que je sois dans une situation qui me convienne et qui soit positive pour mon fils ?

En attendant, le ciel était beau tout à l’heure. Il était même magnifique, sans déc’, aussi sombre que lumineux. Et mon enfant me souriait en sautant au-dessus des flaques (et pas dedans), et flic et floc, en attendant demain. En attendant demain ?

Et il me demandait : « pourquoi il fait nuit ? » « Pourquoi il fera jour tout à l’heure ? » « Pourquoi il n’y a plus d’étoiles quand il y a du soleil ? » « Pourquoi papa doit travailler ailleurs ? » « Pourquoi il y a des araignées à la maison ? » Et j’étais tellement fatiguée.

Moi, je me demandais simplement pourquoi je passais mes journées à bosser pour un salaire risible, comment j’en étais arrivée là. Et je songeais que j’étais nulle mais je ne pleurais pas car mon enfant était aussi beau que le ciel, c’était déjà ça. Moi, j’étais très déprimée, mais flic et floc j’ai souri et tout au long de la soirée, j’ai veillé sur lui.

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Moi et lui depuis presque 5 ans, avant et au-delà, lui et moi

Voilà longtemps que je veux en parler, de ce sujet intime et sensible qui a métamorphosé ma vie et qui ne changera pas nécessairement la vôtre, ou pas comme ça, pas comme ci.

Voilà bientôt 5 ans que je souhaite le raconter, tel que je le ressens, peut-être pas lui, peut-être pas elle, peut-être pas toi, pas tout à fait à fait comme moi, en tout cas.

Je voudrais l’exprimer sans l’affadir, sans sombrer dans les grands sentiments et les clichés – l’odeur suave, la douceur des joues, les petits petons attendrissants et les rondeurs – sans nier les difficultés non plus.

C’est d’amour qu’il s’agit, alors c’est toujours compliqué de naviguer entre les écueils, les déjà-dit, les chansons, les films, les tableaux, les idées reçues et les exagérations. Je sais déjà que j’échouerai.

En fait, au commencement, j’hésitais à essayer, entre attirance et répulsion, pour reprendre les termes d’une amie qui n’en veut pas, de bébé, d’enfant, d’adolescent, bref d’individu à éduquer puis à protéger, tant bien que mal et même de loin, tout au long de la vie.

On m’avait d’ailleurs dit que je n’y arriverai pas : « et comment tu pourrais t’occuper d’un bébé quand tu ne sais déjà pas t’occuper de toi et de ton chat ? » Telle a été la réponse de mon amoureux, la première fois que j’ai suggéré d’avoir un bébé ensemble, lui et moi, entre immatures névrosés. C’est vrai, je l’avoue, c’était risqué.

Pourtant, depuis que je l’ai entraperçu pour la première fois, cet amour là est le seul dont je sais qu’il ne me lassera jamais, malgré l’usure du quotidien. Comme je sais qu’il changera de forme, pour lui du moins, car bien sûr il restera mon bébé, même quand il sera plus haut que moi, dans pas si longtemps… Chut ! Je n’ai pas envie d’y penser.

De sa petite enfance, je me souviens beaucoup du porte-bébé car je n’ai utilisé la poussette qu’après l’âge de 8-10 mois, faute de moyens pour en acheter une, mais en fait ça m’arrangeait. Le porte-bébé, objet certainement ensorcelé, calmait tous les pleurs, amenait les siestes et nous tenait chaud, à moi comme à ce bébé d’automne froid et brumeux, tellement opposé à l’automne ensoleillé actuel, bientôt 5 ans après.

Je n’étais pas une mère allaitante mais j’étais une mère kangourou, petites jambes pleines de plis autour de mes hanches et nez contre mon sein. Je n’étais pas une mère allaitante et, crois-moi, tu fais ce que tu veux de tes seins, tant que tu me laisses choisir comment utiliser les miens.

Je n’ai pas pour autant oublié le sourire béat de mon bébé après avoir tété son biberon tout contre moi, ni les nuits où j’ai pu enfin dormir, recharger mes batteries très usagées, en laissant mon compagnon se lever à ma place. Oui, j’en avais besoin et non, je ne m’en excuserai pas.

Dans un autre contexte, hors déménagement et licenciement, peut-être serait-ce différent, peut-être pas, vraisemblablement je ne le saurais jamais et ce n’est pas important, si ? Non, pour moi, vraiment pas.

Jamais, je n’affirmerai que toutes les femmes gagneraient à être mères. Je suis au courant des sacrifices, de l’abandon, de l’infanticide, de la maltraitance, etc. Chacune fait comme elle l’entend, tant que c’est un choix libre et consenti qui la rend heureuse. C’est une évidence que je me sens obligée de réaffirmer et seul ce dernier constat m’attriste.

Jamais je ne pourrais m’empêcher, non plus, de penser que certaines auraient changé d’avis si elles avaient ressenti cet amour profond, viscéral et indéfinissable, inimaginable oui, après le regard encore irréel, échangé entre la mère et l’enfant épuisés, juste après l’accouchement.

Je n’oublie pas, pour autant, le premier accès de fièvre, pourtant anodin (saleté de roséole), ni les nuits à vérifier subrepticement que ça respire toujours, cette petite chose brûlante oh tellement fragile dans le lit à barreaux, ni les trajets interminables pour trouver un médecin un dimanche, toujours pour rien (bain, surveillance et Doliprane, ne vous angoissez pas !)

Par ailleurs, l’exaspération des « non » vociférés, les protestations tellement violentes pour un si petit être et pour si peu aussi, résonnent encore de très loin, comme l’écho de la mer dans les coquillages.

Bon, je dois l’avouer, j’ai bien constaté que de ce point de vue là, j’étais mieux lotie que d’autres. C’est qu’on ne sait jamais qui on va rencontrer quand le ventre se remet à rapetisser, petit à petit, parfois trop lentement. Quand le bébé grandit et maigrit au rythme de ses premières courses, comme les arbustes au printemps. Lorsqu’il devient un enfant, l’air de rien.

Tout ça pour quoi, te demandes-tu ? Un jour pas si lointain, un ex-ami suicidaire m’a asséné : « tu as de la chance d’avoir quelqu’un qui te rattache à la vie. » Il est parti sans attendre ma réponse et je ne le reverrai pas. De toute façon, il se trompait, en réalité.

Mon enfant ne me rattache pas à la vie. En fait, avant lui, la vie, je ne l’aimais que sous anesthésie. Il est la vie, le coup de foudre inattendu, l’aube de l’espoir, l’éclaboussement des vagues incontrôlables, la tendresse animale, la mélancolie du soir couchant que je vis sans lui, il est la vie dans toutes ses teintes, mêmes les plus inattendues, les plus surprenantes et, pour être sincère, les plus chiantes de temps en temps (mais si rarement).

Même si je ne reproduisais jamais cette expérience, je ne regretterais pas de l’avoir vécue, elle, la maternité. J’espérais qu’elle me transformerait en femme raisonnable, soucieuse de sa santé, délivrée de ses démons et… Non. Je suis toujours moi, malgré tout. Mais je suis moi avec lui, après lui, en partie pour lui. Et ça embellit considérablement ma vie.

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