Archives mensuelles : septembre 2015

Tout a commencé de manière anodine. C’est souvent ainsi que les drames commencent, de manière anodine. *

Debout au soleil, je fume une cigarette sur la terrasse que je m’apprête à quitter, au septième étage. J’aurais préféré avoir le ciel nocturne pour dernière image, tant pis. À plusieurs reprises, le bras tendu, je cherche quelques instants la table sur laquelle j’avais l’habitude de poser ma bouteille de bière, avant de la caler dans un pot rempli de terre. Sans le vouloir, nous avons tué les plantes des précédents locataires. J’étire mes mains qui viennent de frotter les traces de crayons de couleur sur le mur du couloir et de recoller le pan de papier peint arraché dans la chambre de notre fils. Au dessus de moi, juché sur un escabeau, mon amoureux essaie de cacher la moisissure du plafond à grand coups de truelles. Au moins, dans le prochain appartement, il n’y aura plus de caution à récupérer et nous serons libres de tout casser, me dis-je, avant de comprendre que la suite de notre vie à trois risque d’être compliquée. Lorsque j’étais étudiante, ma mère faisait ce dernier nettoyage à ma place. Comme si j’étais moins apte à être une bonne ménagère à vingt ans qu’à trente-cinq ans bientôt.

« C’est dégueu, vraiment dégueu », râlait ma belle-mère, quinze jours plus tôt, en nettoyant le dessus des meubles en hauteur de la cuisine « . Pendant ce temps, je me demandais comment j’aurais pu les atteindre sans échelle, même si j’avais un jour pensé à les nettoyer. J’oublie sans cesse que ce qui ne se voit pas prend la poussière aussi. En me jetant des regards en coin elle avait ajouté :
« — ce n’est pas agréable hein, de faire le ménage. (Toi en tout cas, on voit que tu n’aimes pas ça.)
— Le problème c’est que c’est comme Sisyphe et son rocher : il faut éternellement recommencer.
— Disons que si on ne le fait pas tous les jours on finit par avoir des problèmes hein. (C’est comme ça que tu en es arrivée à vivre dans cette porcherie). Quand mes fils étaient petits, je nettoyais les pièces tous les jours mais c’est sûr que c’était du boulot. (Grosse flemmarde !) Enfin au moins, par miracle, Le Boutchou a une santé de fer ! » (Et ça, ce n’est certainement pas grâce à toi !)
J’aimerais l’entendre prononcer les phrases en italiques, afin d’y répondre avec franchise. A défaut d’améliorer notre relation, cela aurait le mérite de nous libérer l’une et l’autre.

Avant ce ménage de départ, au début de l’été, j’ai passé deux semaines avec mes beaux-parents et leurs trois fils dans une petite maison isolée, en altitude, sans connexion Internet ni réseau téléphonique. Le genre d’endroit où la collocation peut facilement dégénérer en comédie dramatique voire en films d’horreur. Finalement, nous avons cohabité ensemble de façon pacifique. En général, là-bas, les orages n’éclataient pas. Un soir sur deux, le ciel était parcouru d’éclairs, mais c’était toujours dans le village voisin que la pluie tombait. L’enfant et ses grands-parents étaient déjà couchés. Nous buvions des bières blondes ou blanches, entre deux conversations interrompues par les actions des personnages sur les plateaux de jeux. En général, mon amoureux et moi, nous étions les derniers à rejoindre notre chambre, parfois après la dispute, celle qui rejaillit depuis que je suis chômeuse. Je lui reproche de ne prétendre à tout le monde qu’il peut se libérer n’importe quand et choisir ses horaires alors qu’il part à l’étranger des semaines entières en me laissant seule avec notre enfant. De ne jamais avoir fait marcher son réseau professionnel pour m’aider à trouver un travail. De se satisfaire d’une situation qui me déprime tout en se donnant le beau rôle. Ensuite, je m’aperçois qu’il y a une part de mauvaise foi dans mon discours et beaucoup d’égoïsme alors, au bout du compte, c’est toujours l’un contre l’autre que nous tombons dans l’inconscience.

Je n’aurais pourtant pas dû y penser autant. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais en vacances. C’est curieux, pour une personne privée d’emploi, d’entendre les autres lui parler des vacances ou du week-end à longueur d’année. Le mois dernier, à la fin de notre entretien, mon conseiller Pôle Emploi m’a lancé « bonnes vacances ! » Faut-il être idiot pour souhaiter de bonnes vacances à une chômeuse ! Cela dit, moi aussi j’oublie, puisque je l’ai remercié. Je les remercie tous de me souhaiter une bonne continuation d’inactivité professionnelle. Néanmoins oui, paradoxalement, j’étais en vacances parce que je multipliais les activités. Ou plutôt parce que ces dernières étaient inhabituelles. J’ai fait du badminton, du ping-pong et des randonnées. Même s’il était à mes côtés, mon fils était en partie pris en charge par ses grands-parents paternels et par ses tontons. Je les laissais faire sans la moindre culpabilité. D’une part, ils s’occupaient très bien de lui (peut-être mieux que moi, eux ils le voient trop rarement pour perdre patience), d’autre part le gamin était radieux. Dans l’enceinte du gîte, tout avait été prévu pour le divertir : bac à sable, balançoire, fleurs sauvages, mais aussi des livres et des jouets. Lors de nos sorties, il découvrait la campagne, pas celle des livres pour enfants ni des sorties scolaires à la ferme, mais la campagne des journées rythmées par le chant du coq, des sentiers en forêt, des chevaux derrière un virage et des cueillettes de fruits sauvages en bordure des routes. De toute évidence, les fruits sont meilleurs quand il faut s’entailler les doigts dans les ronces pour les attraper. Il pouvait aussi satisfaire sa passion pour les cailloux. Chaque matin, mon amoureux et moi, nous dévalions en courant des chemins recouverts de pierres blanches, spécificité de cette région de la Haute-Loire. J’aurais pu me tordre la cheville dix fois mais c’est sur du goudron que je me suis fait une entorse, dans la région où vivent mes parents, non loin de la mer.

J’ai entendu mon cardiofréquencemètre sonner – ouais je sais que je suis en dessous de ma zone de confort, je suis assise par terre couillonne de machine – et en l’éteignant, j’ai constaté que nous avions couru six minutes et trente-trois secondes. Six minutes et trente-trois secondes de course à pied dont, sans doute, trois minutes d’inattention durant lesquelles j’écrivais mentalement une nouvelle, juste assez pour trébucher sur un trou au bord de la route. Mon amoureux était affolé par le sang sur mes genoux et sur mes bras. Je lui ai répondu : « mais ça c’est pas grave, j’espère seulement que je ne me suis pas fait une entorse. »  C’est ce que je me répétais en claudiquant vers la maison, putain pourvu que ce ne soit pas une entorse. Je ne sais pas trop qui j’espérais convaincre. Cette cheville en avait déjà subi deux donc je reconnaissais les symptômes. La dernière s’était également produite en été, mais à Lyon (après avoir relu cette archive, ma vie quotidienne actuelle me paraît merveilleuse). Je n’avais pas eu aussi mal. D’ailleurs, j’avais pu marcher normalement de la rue de l’Arbre sec à celle des Tables Claudiennes. Sans doute étais-je anesthésiée par ma grosse consommation d’alcool.

A jeun, la peau brûlée par les glaçons, affalée sur le bain de soleil au bord de la piscine, la douleur me donnait des bouffées de chaleur. J’ai boité jusqu’à un transat à l’ombre pour ne pas m’évanouir. La brise sur les gouttes de sueur m’a donné froid alors je suis retournée au soleil, et ainsi de suite durant de longues minutes. C’est alors que mon père m’a lancé : « fais pas cette tête, ça va s’arranger ! » Si je n’avais pas été aussi faible, c’est sa gueule que j’aurais aimé arranger. Je n’ai pas réussi à lui répondre par un sourire crispé. Malgré l’œdème et l’hématome, je pouvais marcher sans serrer les dents le lendemain quand j’ai vu la doctoresse de la famille. J’avais fumé peu de temps avant de la rejoindre, ce qu’elle a dû sentir. Sans prendre un ton moralisateur, elle m’a avertie : « il faudra arrêter avant d’être comme votre maman. C’est terrible : elle n’arrive plus à respirer et elle fume toujours autant. » (Quand était-ce au juste ? Ma mère fumait encore en cachette mais mon père l’avait compris. Il lui avait gueulé : « si tu continues comme ça, dans moins de cinq ans tu seras morte et à cause de toi, je serai obligé de rembourser le crédit de la maison tout seul ! » Je l’avais trouvé abject). Après m’avoir examinée, elle a prononcé les mots que je redoutais, « grosse entorse », « rupture du ligament », « repos complet ». Durant les heures suivantes, j’ai découvert que j’étais devenue incapable de me reposer. Dés qu’il faut amener ou aller chercher quelque chose, que mon fils appelle, qu’une sonnette retentit, j’ai le réflexe de bondir (bon, quand même pas dans ce contexte) de m’éjecter de ma chaise. Passer mes journées assise sur un canapé est devenu inimaginable.

Au moins ma chute s’est produite à la fin de notre séjour, ce qui m’a permis, par exemple, de passer une journée à déambuler dans les rues de Marseille avec Violaine et Nadège. « J’ai l’impression qu’on s’est vu hier, c’est pareil », remarquait cette dernière, en montant les marches du parc aux animaux multicolores. Hier, il y a dix-sept ans, je leur annonçais que je n’aurai pas d’enfant et que je mourrai avant l’âge de trente-cinq ans. Je suis contente de ne pas avoir réalisé mes projets.
Trois jours après, handicapée, j’ai dû annuler la promenade prévue avec Muji et son compagnon. Entre les apéros et les repas interminables, il nous restait quand même la pétanque et la toute nouvelle salle de billard de mes parents au sous-sol. Si un jour je deviens riche, je ne veux pas de piscine ni de résidence secondaire. Je désire simplement avoir une salle de billard pour jouer gratuitement toute la nuit (avec le bar, les polars et les fauteuils en cuir). A la fin d’un déjeuner, il était question de l’existence ou non d’un instinct maternel. Ma mère s’est mise à raconter à Monsieur Muji : « c’est une connerie, l’instinct maternel. [Junko] est née à cause d’un oubli de pilule. Je n’avais pas du tout de sentiment maternel. Je me serais très bien vue vivre sans enfant. Je me suis demandé si j’allais la garder. J’ai hésité hein. Et finalement, c’est devenu l’amour de ma vie. » Ce n’était pas une découverte et c’est ce qui m’a troublée (outre le fait que mon ami soit le premier à entendre cette histoire). J’étais persuadée d’être née suite à un oubli de contraception, à tel point que j’en avais parlé à certaines personnes en inventant une preuve. Comme pour de nombreux mensonges, il y avait une part de réalité.

Vers l’âge de 10-12 ans, j’adorais faire des tris, de livres, de lettres, de photos… Mes parents avaient des tiroirs plein de photos de famille en vrac. Un jour, ils m’ont proposé de les classer puis de les mettre dans des albums, ce que j’ai commencé à faire avec joie. J’ai décidé de les classer par date, puis par lieu. (J’avais peut-être une vocation de documentaliste au bout du compte. J’ignorais que je ferai la même chose quinze ans après, en stage, avec des photos de Lyon). Je touchais le fond du troisième tiroir lorsque j’ai découvert des petits carnets reliés de cuir. Chacun portait une date dorée en relief sur la couverture. Il y en avait un par an, de 1970 à 1990. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’un journal intime tenu par ma mère. Elle ne faisait aucun effort littéraire. Elle se contentait de consigner des événements parfois en style télégraphique (« 12h30 : repas plage avec poisson tout juste pêché. Délicieux 14h : baise. » Etc.). J’ai choisi de ne lire que les quinze premières pages qui suivaient ma naissance. (« 24/09/80 : C’est une petite fille. C. (mon père) a pleuré de bonheur en la découvrant. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Elle est belle. ») Pour ne pas être tentée d’en lire davantage ou par souci d’honnêteté (après coup, je crois que la première hypothèse est la plus crédible), j’ai annoncé à ma mère que j’avais trouvé ses carnets. Elle s’est empressée de les cacher ailleurs. Je n’ai pas essayé de les retrouver. Par la suite, j’ai prétendu à quelques personnes que j’avais lu les pages dans lesquelles elle découvrait qu’elle était enceinte sans avoir voulu d’enfant, hésitait à me garder, puis se mettait à m’adorer à ma naissance. Jamais, elle et moi, nous n’en avions discuté et ces passages, je les avais imaginés.

Après le départ de la marraine et du parrain de mon fils, la veille de notre retour à Sainté, nous avons décidé d’amener l’enfant à la plage. Auparavant il s’était mouillé dans la piscine. Il était resté sur son jouet gonflable ou sur les premières marches, en dépit de ses bouées (« non je ne peux pas y aller car je suis trop petit et que je ne sais pas nager en fait. Non je ne peux pas y aller car sinon, moi, je vais me noyer normalement. »). Puis, grâce au bateau, nous l’avions amené dans la mer profonde, au large. Cramponné à son père ou à moi, il grelottait de peur. Nous essayions de le faire barboter parmi les autres enfants pour calmer ses angoisses. J’avais une entorse mais on a pied longtemps sur cette plage là. Je me croyais capable de marcher jusqu’à avoir de l’eau jusqu’au cou. J’imaginais même que le massage des vagues pourrait soulager mes articulations. En réalité, la mer engourdissait ma cheville, diminuant mes sensations. Le sable mou m’empêchait de prendre appui sur l’autre pied. Immobile, je commençais à avoir froid. Je savais que je ne devais pas continuer, mais je craignais de me faire mal en faisant demi-tour. J’ai essayé d’appeler des yeux mon amoureux et ma mère. Ils étaient trop loin, je ne voyais que leurs dos. Et là, il s’est passé quelque chose d’irrationnel. Une petite fille d’une dizaine d’années, à qui je n’avais rien demandé, m’a proposé de me tenir la main « pour ne pas que tu tombes ». Elle m’a ramenée sur le rivage. Une gamine aux allures de maman sérieuse et une maman aux allures de gamine perdue.

Dés que nous avons rouvert la porte de notre nouvel appartement, l’enfant s’est écrié : « non ! Je veux retourner chez mes grands-parents ! » Entre une maison avec jardin, balançoire et piscine, et un appartement rempli de cartons et d’outils avec une petite terrasse cimentée, le choix est facile à faire à cet âge là. Sa déception ne m’a pas moins attristée. Les vacances étaient finies pour mon amoureux, la rentrée n’avait pas encore commencé pour notre fils alors entorse ou non, je n’arrêtais pas de me déplacer. Un soir, épuisée après avoir porté des meubles, en descendant l’escalier mal éclairé, j’ai glissé sur une petite voiture posée sur l’avant dernière marche, donc ma cheville droite s’est tordue aussi. Le lendemain, le pharmacien a conclu joyeusement : « et voilà, une attelle pour chaque pied ! Maintenant c’est bon, vous êtes équipée pour les futures entorses ! » Super ! La nuit suivante, j’ai rêvé que j’avais des béquilles. Je n’avais pas besoin de m’appuyer sur elles car elles me portaient. Ensuite, je courais dans une pente avec mes béquilles en touchant à peine terre. Je me disais que désormais, je passerai ma vie entière avec des béquilles tant elles me rendaient heureuse. Je me suis réveillée, puis je me suis battu avec mes attelles (ces trucs là sont vivants, tu prends une bande, elle se colle à celle de derrière, quand tu la tires c’est la seconde qui se barre, entre temps le positionnement sur la cheville n’est plus le bon, etc.)

Après avoir amené mon fils dans sa nouvelle école « colorée, à l’image du quartier »**, j’ai rejoint un inconnu dans un bistrot. « Vous me reconnaîtrez : j’ai des cheveux blancs », m’avait-il précisé. Sinon, je ne connaissais de lui que son métier, celui que je souhaite exercer. Il m’a répété qu’il ne fallait pas que j’espère en vivre, que je travaillerai toujours plus longtemps que prévu sur le devis et que c’était parfois très difficile psychologiquement. J’aurais dû repartir découragée, je suis sortie du bar galvanisée. Parce qu’il m’avait aussi raconté ses rencontres, ses clients, leurs besoins et leurs histoires, leurs différences et leurs points communs.
Encore trois mois et onze jours, et je pourrai commencer ma nouvelle profession. D’ici une semaine, je réapprendrai à marcher sans attelles (ni béquilles), sans perdre l’équilibre surtout. Dans deux jours, j’aurais trente-cinq ans et un appartement qui commence à devenir habitable. Ma trente-cinquième année sera celle des changements tant espérés. Parce que c’est souvent ainsi que les changements décisifs se produisent, petit à petit, de manière anodine.

* C’était la première phrase de la pièce de théâtre que j’ai écrite mais elle n’a pas été conservée dans la version finale. J’ai envie de ne pas l’oublier, malgré tout.
** pour reprendre l’expression de la directrice.

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Printemps 2015 – Episode 2 – L’enfant au printemps (et un petit peu en été aussi, finalement)

Pendant les deux premières années de mon fils, j’ai passé le peu de temps dont je disposais sur des sites consacrés au développement des enfants et à la petite enfance. Incapable de me concevoir mère avant sa naissance, je doutais de ma capacité à l’être (autrefois, dans une vie imaginaire, je m’imaginais avec une petite fille mais elle avait déjà une dizaine d’années, tant les bébés avaient tendance à me répugner).  j’avais également hâte de savoir à quel âge cette drôle de petite chose pleine de réflexes incompréhensibles allait commencer à marcher, à parler, bref à ressembler à un petit être humain. Oui, c’est odorant, doux, tendre, et chaud, surtout niché contre ma poitrine dans le porte-bébé. Mais non, pour moi, ça ne grandissait pas super vite. Je profitais parfaitement des pleurs, des coliques et des régurgitations, merci. Enfin, étant de nature anxieuse, Internet est un excellent moyen de (ne pas) me soigner en évitant d’agacer ceux qui m’entourent.

Jusqu’à l’âge de 9 mois, mon fils progressait comme sur les petites brochures. À 9 mois, il ne pointait pas du doigt. Bon, ça va venir. À un an, toujours pas. En fait, je crois qu’il s’est mis à le faire vers l’âge de 2 ans parce qu’il en avait ras-le-bol de nous voir, son père et moi, le doigt tendu sans arrêt. C’est qu’on nous avait dit que ce geste précédait toujours le langage, or nous voulions qu’il se décide à parler. Durant cette période, je suis tombée sur des sites consacrés à l’autisme. Il faut dire que tout problème de langage chez le jeune enfant ne renvoie que vers cette maladie, du moins d’après Google. Enfin OK, il y avait d’autres petites choses : sa façon de papillonner des mains, la phase du « coucou-caché » inexistante… Mais dans le même temps, je ne reconnaissais pas du tout mon enfant dans certaines descriptions : nous ritualisions beaucoup sa vie mais il n’était pas le moins du monde angoissé quand tout était chamboulé par un voyage, par exemple. Son besoin de contacts physique, sa peur des inconnus… Quoi qu’il en soit, il était trop jeune pour que le moindre dépistage ait un sens. Au cours de sa troisième année, j’ai cessé d’y penser car il s’était visiblement « normalisé ». De toute façon, il me suffisait de souligner quelque chose d’inhabituel dans son attitude pour m’entendre répondre que je m’inquiétais trop, y compris quand je ne m’inquiétais pas du tout. C’est (encore) très agaçant.

«— Tiens, c’est original pour un gamin de trois ans : il vient de dessiner un mur.
— Arrête de t’inquiéter, tous les enfants dessinent des murs, toi aussi tu en as dessiné.
— Ne dis pas n’importe quoi maman, à son âge je faisais des bonhomme et des gribouillages, j’ai les archives dans des cartons ! Mais de toute façon je ne m’inquiète pas, je dis juste que c’est original.
— Arrête de t’angoisser, laisse-le vivre ce gamin ! J’ai un fils de ma collègue qui dessine aussi des murs tout le temps.… »

Je me suis donc efforcée de consigner mes observations dans le cahier relié de cuir. Par écrit et à un interlocuteur imaginaire, c’était moins pénible. Puis nous avons enfin réussi à trouver une orthophoniste (les quinze premières que j’ai appelées me dirigeaient vers Lyon faute de place libre avant un an). Entre temps, le petit s’était mis à parler sans arrêt, surtout quand il n’avait rien à dire. Toutefois, ceux qui n’étaient pas habitués à sa prononciation ne le comprenaient pas. C’est normal, on ne peut pas deviner aisément qu’un « traqueute » est un « tracteur », d’où l’intérêt d’un bilan orthophonique. Une femme sympathique nous a reçu tous les trois. A l’issue du test, elle nous a montré sa grille de référence. Surpris, nous avons constaté que notre fils de trois ans et demi avait le vocabulaire et la syntaxe d’un gamin de six ans. En réalité, sa pédiatre s’en était déjà étonnée. D’ailleurs, à plusieurs reprises, en l’entendant parler, l’un de nous deux demandait à l’autre : « comment connaît-il un mot pareil ? C’est toi qui le lui a appris ? » Cet enfant donnait l’impression d’avoir ouvert un dictionnaire de synonymes pour trouver le terme appartenant au registre soutenu. Or, l’un comme l’autre, à l’oral, nous disons « super »  plutôt que « formidable », « étonnant » plutôt que « inouï », ou encore « très grand » plutôt que « gigantesque ». Il manie et varie aussi les prépositions, les adverbes et les conjonctions de coordination comme s’il cherchait à en caser le maximum dans ses phrases. Cependant, nous n’imaginions pas un tel décalage. Nous entendions avant tout les erreurs de prononciation.

Dans la foulée, l’orthophoniste nous a demandé : « il n’aurait pas tendance à être dans la lune à l’école ? Non parce qu’à mon avis, ce qu’on lui demande de faire est trop facile pour lui. » Euh… Est-elle en train de nous dire que notre gosse est surdoué ? Nous sommes ressortis perplexes. Elle visait juste en soulignant son excessive rêverie en milieu scolaire, mais il ne donnait pas du tout l’impression d’être en avance par rapport aux autres. L’une des gamines de sa classe savait déjà compter jusqu’à trente quand il n’était pas capable d’aller jusqu’à dix sans oublier le cinq. Son voisin d’atelier écrivait son prénom sans modèle, alors que lui s’obstinait à mettre 10 barres au « E ». Etc. Après la quatrième séance, l’orthophoniste m’a affirmé que selon elle, Le Boutchou était un enfant précoce. Elle s’est mis à dire toutes sortes de mots étranges : « bilan psychologique », « vigilance »… Exactement au moment où, en partie pour qu’on cesse de me prendre pour une folle, je ne l’étais plus du tout, vigilante.

Ensuite, il a eu droit à un second examen avec un bilan très différent. Il s’agissait de la visite médicale des trois ans. Les précédents bilans obligatoires avaient eu lieu avec la pédiatre et la puéricultrice de la PMI qui le voient depuis sa naissance. Systématiquement, quelques éléments n’étaient pas acquis (à neuf mois donc, il ne pointait pas du doigt, à deux ans il ne savait ni nommer une image ni associer deux mots…). Cette fois-ci, nous étions des parents très détendus car nous savions qu’il pouvait faire tout ce qui était indiqué sur le carnet de santé. L’examen avait lieu à l’école avec une inconnue mais nous n’avions aucune raison de nous méfier. Une blonde trop liftée pour sourire (je lui donne une excuse) nous a ouvert la porte sans nous saluer. Lorsque nous sommes entrés après avoir arraché le petit à la cour de récréation, ce dernier chantonnait cette comptine absurde d’éléphant qui se balance sur une « étoile d’araignée ». Affolée, Madame nous a bêlé : « êêêê… Il fait souvent ça !? » Elle le regardait comme s’il venait d’entrer en dévalant des escaliers à l’envers sur les mains. On a balbutié : « ça lui arrive… » Oui c’est un gamin joyeux qui aime chanter, où est le problème ? Elle lui a ordonné de venir s’asseoir sur une chaise. Au même instant, il a vu une voiture-trotteur à sa taille dans la pièce. Il s’est précipité dessus. Immédiatement, la madame a réagi : « il est désobéissant, il doit être difficile à l’école, non ? » Euh… il a trois ans et demi, s’il voit un jouet accessible il va vers lui. D’habitude ce n’est pas un problème quand il arrive dans une pièce, ni à la PMI, ni à la ludothèque, ni aux urgences, ni à l’arrivée dans la salle de classe. J’ai compris que c’était mal parti. Pour une fois, comme je le prévoyais, que des « oui » ont été cochés sur le carnet. Néanmoins, à la question : « comportement durant l’examen : adapté, inhibé, agité », elle a choisi « agité ». Elle s’est aussi senti le devoir d’écrire : « Très très actif. Gros troubles de la concentration. À revoir impérativement l’année prochaine pour suivre son évolution en milieu scolaire ». Nous avions le pas guilleret à l’arrivée, à la fin de la séance nous étions inertes, y compris le gamin, prostré, qui mordillait frénétiquement sa lèvre inférieure. Elle lui a fait remarquer : « bah alors, maintenant que c’est fini, tu es calme ? » A mon avis, il essayait de donner un sens à ce qu’il venait de subir.

Pendant les semaines suivantes, beaucoup de diagnostics hypothétiques ont été posés de la part de professionnels de la petite enfance : enfant précoce, autiste de haut niveau, enfant à l’imaginaire très riche sans problème particulier… Quant à moi, paradoxalement, plus mon fils grandit et moins j’ai envie d’être fixée. Au stade actuel, ses comportements sont peut-être gênants parfois, mais il ne me paraissent pas être un handicap. Quels que soient son coefficient intellectuel et sa maturité, tant qu’il est heureux et ce point ne fait aucun doute, à quoi bon payer cher pour l’obliger à subir un test ? Finalement, l’orthophoniste nous a avoué : « je ne sais plus, je ne suis même pas sure que les séances servent à quelque chose car je n’ai jamais vu un enfant comme lui. » Lasse à l’idée de lancer des requête Google en vain et perturbée par ces discours opposés, j’entreprends de faire le point avec mon propre bilan incomplet et sans valeur paramédicale. (J’avais commencé par écrire : si certains parents reconnaissent leur enfant dans les attitudes que je trouve étranges chez le mien, qu’ils n’hésitent pas à me le faire savoir. Et puis j’ai eu la désagréable impression d’avoir transformé mon blog en forum Doctissimo donc oublions ce point. Ou pas. Tant que vous ne me répondez pas avec des émoticônes ridicules et des zhoms, ça devrait aller).

Il est obsédé par les bruits. A deux ans et demi, « il y a du bruit » était une phrase qu’il prononçait cinquante fois par jour : un claquement de porte au dessus, une cigale, le ronronnement de la hotte d’aération, un cri, tous les bruits quels que soient leur intensité le faisaient réagir. A 3 ans, il s’exclamait : « regarde le bruit maman ! »  (ce qui est assez difficile à faire, soit dit en passant). Maintenant, il imite tous les bruits : celui de la moto, l’alarme de la voiture, le clic de la clé dans la porte… En fonction du bruit imité, ça peut être très crispant. Il imite aussi tous les objets. Dans le train, soudain, il a fermé les yeux, fait un rond avec ses lèvres et mis un doigt sur sa tête. Nous avons mis longtemps à comprendre qu’il imitait l’autocollant qui sert à dire aux voyageurs de mettre leurs portables en mode silencieux. Si une voiture est garée dans la rue avec une roue tordue, il se pose à côté d’elle en tordant son pied. C’est aussi le cas avec les portes entrouvertes, les verres, bref avec absolument tous les objets. En public, il adopte donc des postures qui lui donnent plus l’air d’un con que d’un moulin à vent pas toujours l’air malin.

Il aura 4 ans le mois prochain mais Il n’a jamais prononcé le mot « pourquoi ». D’ailleurs, il ne pose pas de question du tout, en dehors de celle-ci : « est-ce que je peux être … [remplacer les pointillés par l’objet de votre choix : une fenêtre, un camion…] s’il te plaît maman ? » comme si mon autorisation allait lui permettre de se métamorphoser.

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Il s’intéresse aux autres enfants mais je ne l’ai jamais vu jouer avec eux. Au parc, il a décidé que le toboggan était un bateau. Il crie aux autres enfants : « venez sur mon bateau ! » Il s’entend toujours répondre : « mais c’est pas un bateau, c’est un toboggan ! »  De temps en temps, un gamin veut savoir : « madame, il sait qu’on peut aussi descendre du toboggan ? Alors pourquoi il ne le fait pas ? » C’est un exemple parmi beaucoup d’autres où l’éventuelle différence, je la vois dans l’incompréhension des gosses de son âge. Si j’étais honnête, je leur dirais qu’à mon avis, le bateau a une forme de paquebot (ce que je n’ai jamais dit au Boutchou), et qu’ils manquent d’imagination. Cependant, il m’arrive aussi d’avoir du mal à suivre mon fils. Une fin d’après-midi, toujours au parc (conséquence du printemps), il m’a lancé :« je veux que toi, maman, tu grimpes sur la grande échelle noire ». Il montrait du doigt un endroit où il n’y avait rien. Je lui ai répondu honnêtement que je ne voyais pas d’échelle.

« — Mais si maman, voyons, il y a une échelle là !
— Alors montre-moi où elle est, grimpe sur l’échelle. »

Le gosse a levé haut les genoux et les mains pour se hisser sur du vide. À la maison, à la limite, je l’aurais imité pour lui faire plaisir. À l’idée de me mettre au milieu du parc pour faire semblant de grimper sur rien entourée de parents très nombreux, j’admets que j’ai refusé pour ne pas me ridiculiser. Cela m’aurait peut-être permis de de faire des étirements mais bon, ma séance de sport avait déjà eu lieu plusieurs heures auparavant. Au retour, à l’heure du repas, j’amenais des plats de la cuisine à la terrasse et à chaque fois, il refermait la porte derrière moi.

« — Laisse-la ouverte ! Tu vois bien que je fais des allers-retours et tu me fermes la porte au nez alors que j’ai les deux mains prises !
— Mais maman, on est dans un avion ! Si on ouvre la porte, on va tomber ! »

Je me fais aussi engueuler parce que dans le couloir, il paraît que je marche sur la route et pas sur le trottoir (c’est un carrelage intégralement noir et blanc).
D’ailleurs, il adore inverser les rôles. En général c’est amusant :

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C’est ainsi, aussi, qu’il me fait comprendre que j’ai été trop autoritaire, ou que je suis lourde à lui répéter la même consigne en boucle. Il m’est difficile de faire autrement quand il ne répond pas aux questions et qu’il ne réagit pas. Comme le disait sa maîtresse, il donne l’impression d’être sourd, raison pour laquelle un bilan ORL est programmé pour la fin du mois. A mon avis, il servira surtout à montrer qu’il n’y a aucun problème d’audition. La semaine dernière, lorsque j’ai entendu mon fils pleurer parce que son grand-père le grondait, ce dernier m’a ordonné : « qu’il fasse semblant de ne pas entendre comme ça, tu ne dois pas l’admettre ! » Certes mais… Le fait-il exprès ? A l’instant où un événement, quel qu’il soit, se produit, mon fils a l’air impassible, sans que je sache si c’est parce qu’il ne se sent pas concerné, ou parce qu’il analyse la situation. L’année suivante, soudain et indépendamment du contexte, il le raconte en transmettant une émotion (je me souviens que c’était bien, ou que j’avais peur, etc.) alors que nous l’avions oublié.  Il ne fait pas de grosse colère mais il est rancunier. Il ne tape pas, ne mord pas, ni n’agresse personne en général. En revanche, il va annoncer triomphalement qu’il a fait pipi au lit exprès pour se venger de la frustration que nous lui avons infligé.

Il est expert en puzzles et en casse-tête, y compris ceux prévus pour des enfants plus âgés. Il a repéré la combinaison de chiffres pour déverrouiller l’Ipad après l’avoir vu une fois. Il s’agissait de ma date de naissance et je ne suis pas née le 1er février de l’an 34. Il reconnaît toutes les lettres de l’alphabet. A chaque fois qu’il voit un mot écrit où que ce soit, il déchiffre les lettres puis m’ordonne de le lire. Livres et magazines l’attirent d’ailleurs depuis sa première année.

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Il adore le piano, la guitare et l’harmonica (ce sont les instrument que je possède), écouter de la musique et essayer d’en jouer. S’il voit un instrument de musique, de toute façon, il va se précipiter dessus, et ça fonctionne aussi avec les disques. Il réclame la version jazz de Pierre et le Loup tous les soirs au moment de dormir. A ma grande déception, Anne Sylvestre, que j’aimais tant à son âge, semble l’ennuyer. A part ça, il désigne comme étant de la musique à peu près tous les bruits, y compris celui de la machine à laver.

Il est très affectueux. Il ne se lasse pas des câlins, des bisous et des caresses. Quand je l’embrasse alors qu’il n’a pas réclamé de baiser, il me remercie. Il est émouvant. Il fait peu de bêtises maintenant. On sait qu’il en a fait une quand il se met à mentir, ce qu’il fait pourtant de façon convaincante. Ces derniers temps, quand je lui ordonne de ne pas faire quelque chose, il s’exclame : « alors tant pis ! » avec un petit air déçu qui me donne très envie de changer d’avis (après tout, ce ne serait pas si grave que ça s’il arrosait la plante verte avec du jus de pommes, elle doit commencer à se lasser de l’eau peuchère). Expressif, il sait manipuler les sentiments de ceux qui l’entourent avec un sourire ou une mimique.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il est très mignon, le petit garçon aux cheveux ébouriffés, aux joues rondes et aux longs cils. Les gamines de moyennes et de grande section de maternelle lui courent après, puis l’enlacent en hurlant : « Boutchouuuuuu, s’il te plaît, je peux te faire des bisous ? ». On dirait une horde de jeunes groupies. Parfois, elles sont accompagnées d’un de leur parent, stupéfait, qui s’écrit : « mais enfin, tu sautes sur des garçons comme ça, toi ? » Pas sur des garçons, sur un mon fils, un aimant à baisers et une gueule d’ange irrésistible. Lui, il a l’air intimidé par le trouble qu’il provoque. Il se cache contre mes jambes. Par ailleurs, sa beauté, rien ne semble l’altérer pour l’instant. Suite à son zona, mon amoureux lui a transmis la varicelle. Le jour où la maladie était la plus intense, il avait  une vingtaine de boutons sur le corps dont seulement trois malheureux petits points rouges sur le visage, situés de manière symétrique qui plus est. Il a contaminé toute l’école. Régulièrement, au coin d’une rue ou dans la file d’attente d’une boulangerie, des parents me demandaient, en montrant leur enfant recouvert de vilaines pustules suintantes : « on m’a dit que c’était votre fils qui avait eu la varicelle le premier…? » (parce qu’à Sainté en tout cas, si ton enfant est à l’école, tu ne peux pas faire un pas dans le quartier sans croiser le parent d’un de ses camarades de classe. Pas moyen d’acheter un gros pack de bières sans être repéré) C’est injuste : rien ne le défigure.

Sa beauté, il n’en est pas responsable de toute façon. Nous la lui avons donnée (comment, c’est le mystère le plus insoluble de mon existence) mais nous n’avons aucun contrôle sur son physique. J’ignore tout de ce que seront ses traits en vieillissant. En revanche, le reste, j’ai potentiellement des moyens d’agir dessus, c’est l’envie qui me manque le plus. Je me demande jusqu’à quel point parents et enseignants voient des problèmes ou des pathologies là où il n’y a qu’un soupçon d’excentricité. Aussi bizarre qu’il soit par certains aspects, c’est ainsi que je l’aime. Il est là pour me rappeler, par exemple, qu’une issue de secours, n’importe qui peut l’inventer au milieu de nulle part et y croire. Qu’il soit légèrement original ou très à part, cet enfant m’insuffle de l’espoir.

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