Archives mensuelles : avril 2007

Comme qui danserait devant un aveugle*

Mascarade
[…] Autocensure : autant le dire en musique.

Tindersticks – (Tonight) Are you trying to fall in love again ?

Lectures
Claude Amoz – Racines Amères : Ces nouvelles sont inégales. Aucune n’est vraiment mauvaise mais je n’en ai réellement adoré que 4 (sur 11), même si je les ai toutes lues avec plaisir. Claude Amoz a un regard humaniste qui nous fait aimer ses personnages, y compris le criminel ou l’employé consciencieux aussi étriqué dans son existence que dans son costard. Malgré tout, les stéréotypes et les clichés ne sont pas absents… Et puis “Les jumelles” aurait été une excellente nouvelle avec une page de moins, parce que décidément non : le même scénario ne peut pas se reproduire à l’identique 40 ans après, si seulement il avait laissé plus de place à l’imaginaire du lecteur… Néanmoins, cet écrivain maîtrise parfaitement les chutes. La fin est aussi tragique qu’imprévisible, et elle peut suffir à faire aimer la nouvelle. A chaque fois, y compris dans les quelques histoires qui m’ont lassée, le dernier goût était suprenant, voire choquant. Mes nouvelles préférées ont un scénario commun : un secret passé ou un traumatisme enfoui empêche le personnage d’être heureux au présent. Elles se terminent très mal.

Taos Amrouche – Le grain magique : merveilleux, ensorcelant. Il s’agit d’un recueil de contes, de poèmes et de proverbes berbères de Kabylie. Si je connaissais mieux l’univers kabyle, j’en parlerais bien volontiers, mais je me contenterais de recommander ce livre, et sans doute de l’offrir autour de moi, car c’est beau à lire tout en donnant à réfléchir. Je recopie quelques-uns de mes proverbes favoris :

* L’escargot était libre Et il s’est encombré d’une coquille
* La bouteille s’est brisée Mais l’huile est restée suspendue !
* L’arbre suit sa racine
* S’inquiéter des racines du brouillard !
* Qui se blesse soi-même ne se manque jamais
* Il vaut mieux que tu dormes avec l’inquiétude qu’avec le regret
* Les blessures se creusent et guérissent, les injures creusent et creusent encore
* N’enlève pas la croute à une plaie !

Arthur Miller – La fin du film : Arthur Miller n’a pas besoin de le préciser puisque c’est évident : le film en question s’intitule les Misfits, mon film favori, celui dont je connais toutes les répliques par coeur après l’avoir vu 20, 30 peut-être 50 fois. Film à l’origine de ma passion pour Marilyn, laquelle a été mon idole pendant mes années adolescentes. Et si, en vieillissant, j’ai cessé de collectionner livres, photos et cartes postales en rapport avec elle, je reste émue par la star. Donc je ne pouvais pas ne pas lire ce livre, dans lequel il n’est question que de Kitty aka Marilyn. Marilyn-Kitty dépressive, droguée aux médicaments, capricieuse, à la dérive malgré les efforts de son mari, du réalisateur, du metteur en scène, du coach et même de ses amis extérieurs appelés en renforts. Marilyn-Kitty se sent détestée, méprisée, et ne sait plus qui elle est. Marilyn-Kitty “marche sur du verre pilé depuis son enfance”, est la “rescapée de tous les naufrages”, déçue par “son mari, ses amis, Hollywood, New York et le monde entier”, alors qu’elle a encore “une peau, un cul qui font étinceler la caméra” et des talents de comédienne indubitables. Arthur Miller en profite pour fustiger les analystes de Marilyn, le milieu du cinéma et les medias. Mais d’une façon très touchante, il montre également son amour pour elle et son incapacité à l’aider. John Huston Oschner reproche à Marilyn-Kitty d’avoir détruit son film… Pourtant le regard trouble et les égarements de Marilyn rendent le film juste et émouvant. Marilyn est au centre du livre mais elle ne s’exprime jamais, nous ne pouvons que deviner ses phrases grâce aux réponses de ses interlocuteurs. Dans la pénombre d’une chambre à peine entrouverte, dans une salle de bains fermée à clé, elle reste physiquement absente de cette pièce de théâtre, isolée, comme elle l’est dans le film et dans sa propre vie. Elle n’apparaît que deux fois sur la scène : nue sans savoir où elle est ; cachée derrière des lunettes et un foulard juste avant de s’effondrer. Bref, ce livre est fait pour les amoureux de Marilyn Monroe. Si le film et l’actrice vous indiffèrent, la pièce de théâtre ne présente absolument aucun intérêt. Mais est-il réellement possible de ne rien éprouver pour Marilyn, même pas une once de curiosité ?

* proverbe kabyle

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Si tu te noies dans une goutte d’eau, n’essaie pas de traverser l’océan*

J’ai rejoint la réalité à 6:03, l’heure à laquelle mon réveil sonne d’habitude. Heureusement, puisque j’avais tout simplement oublié de brancher l’alarme la veille. Je n’ai programmé aucun de mes trois réveils : si ce n’est pas un acte manqué, c’est un abus de Cognac, mais la première hypothèse est plus plausible… Gestes mécaniquement quotidiens, sensation d’être téléguidée… Manipulée à distance du lit au lieu de travail. Il suffirait de me mettre un seul obstacle inattendu au milieu de la route pour que je bute dessus….Pluie, goudron, tout droit, voitures, gauche, droite, escalier, machine – quelqu’un me passe devant alors que je viens de valider ma carte de métro, je suis bloquée derrière les barrières : “déjà validé”, affirme la machine “Hé monsieur!” “C’est parce que vous avez déjà validé votre carte”. Oui, je sais lire, est-ce que vous pouvez m’ouvrir ? “Il ne faut pas valider la carte deux fois” Evidemment je l’ai fait exprès, c’est tellement utile de la valider deux fois… “Maintenant c’est déjà validé” Je sais! Monsieur le robot en tunique jaune Transports Lyonnais ouvrez-moi s’il-vous-plaît…

Le courant d’air du tunnel me semble extraordinairement agréable, frais sur front brûlant, comme si j’étais fiévreuse, pourtant vendredi Collègue me faisait remarquer “tu n’as pas été malade depuis trois mois ! D’habitude tu es enrhumée au minimum une fois par mois”, et Mon Ptit Vieux Préféré ajoutait “vous ne toussez plus du tout, vous avez arrêté de fumer ?” Oh non, au contraire… Mais mon corps me fout la paix. Je n’ai donc même pas l’excuse de la maladie : je suis une loque sans raison.
Dans le tunnel, les néons font des éclairs bleutés très brefs derrière mes paupières closes… 1-2-3-4-5 éclats lumineux. D’habitude je regarde le tunnel défiler et mes deux stations me paraissent toujours interminables ; avec les yeux fermés, le trajet me paraît trop bref… Je bloque connement sur cette anomalie. Je déteste ces périodes de blocages à propos de n’importe quoi : des phrases suspendues, des saletés sur le sol, des rayures sur les murs, la tache noire sur le siège… Sensation que mon cerveau tourne au ralenti, qu’il analyse l’instant passé au lieu de se préoccuper du présent et de ce qui suivra, ni réflexe ni vigilance…

Sur l’escalator, je me revois 9 ans auparavant, quand je sortais de la gare pour rejoindre le lycée. J’étais toujours tentée de monter dans un autre train au lieu d’aller en cours, prendre une direction au hasard. En passant devant les quais, je me répétais :”un jour je le ferais, au moins une fois avant la fin du lycée”… Finalement ces années sont passées vite et je n’ai jamais osé…
Je retrouve Monsieur Passager qui m’informe, après avoir fait duré le suspens jusqu’à ce que j’ai envie de le secouer comme une bouteille d’Orangina (”tu es au courant pour… Oui tu le sais… Allez je ne peux pas croire que tu ne le saches pas… Tu l’as forcément appris…” Quoi ? Quoi ? Mais quoi ?) qu’Arcade Fire passera à Lyon en juillet. A silver mt. zion et Deerhoof la semaine prochaine, Arcade Fire qui revient, Antony and the Johnsons en juin… Je me raccroche à ces projets pour trouver une raison satisfaisante d’être vivante ce matin.

Dans le bus, un vieillard sale et en guenilles, tire sur un mégot puant. Les passagers s’écartent de lui, le nez pincé et le regard exaspéré, mais ils ne disent rien. Certains d’entre eux lui jettent des coups d’oeil en douce, par en dessous. Si le trentenaire en costume-cravate, assez grand et relativement musclé, décidait d’allumer une cigarette, je sais que les gens interviendraient. En revanche ils ont peur d’un vieux titubant qui vit sans doute son dernier printemps. Je ne saurais dire si cette situation paradoxale m’amuse ou m’attriste.

Hier dans le parc, je suis quasiment certaine d’avoir vu des pâquerettes et des pissenlits, aujourd’hui je ne vois que des pâquerettes. Soit tous les pissenlits ont disparu en une nuit, soit ils sont moins visibles sans soleil, soit je les ai rêvés, et encore une fois je suis troublée par quelque chose qui n’a absolument aucune importance… Je ferais mieux de me demander pourquoi je tremble de froid dans le pré alors qu’il fait chaud à l’intérieur. Quand cette question arrive enfin jusqu’à mon cerveau, je me décide à ouvrir la porte. La Dame de l’accueil remarque “chaque jour t’as l’air un peu plus crevée, on dirait que tu vas tomber”. Oui, moi aussi je m’étonne de ne pas avoir déjà régressé à l’étape de la marche à 4 pattes, idée qui me paraît d’ailleurs séduisante pendant quelques secondes, et finalement ce serait encore plus fatigant…

En entrant dans la bibliothèque, je trouve Mon Ptit Vieux Préféré surfant sur le net, l’air concentré, c’est rigolo. Quand il se concentre sur quelque chose ou qu’il réfléchit, il fait des petits bruits avec sa bouche, des sortes de claquements de langue. Selon les jours, je trouve ces sons très mignons ou complètement horripilants. Aujourd’hui, bizarrement, je trouve ça adorable. “C’est incroyable tout ce qu’on trouve !” ça y est : il est devenu accro à Google. “Mais j’ai un problème : j’ai mis la page en basque et je n’arrive pas à la remettre en français”. Comme il a l’air un peu affolé, je m’empresse de le rassurer, plutôt amusée. Mais en réalité, je ne parviens à rétablir le langage français qu’en “trichant”, google.fr continue à s’afficher en basque… Et après tout pourquoi pas, ce n’est pas réellement perturbant et au moins je connaitrai quelques mots de basque…

Quand je croise mon Supérieur, les mots sortent de ma bouche sans que j’y pense… Hier encore je disais à quelqu’un que je ne prendrais pas de vacances avant le mois d’août. Et sans la moindre réflexion préalable, cette phrase s’est énoncée, aussi indispensable et irrépressible qu’une bouffée d’oxygène quand on se noie : “est-ce que je peux prendre 4 jours de congés la semaine prochaine, autrement dit toute la semaine de Pâques ? Je sais que je vous préviens très tard mais…” “Très bien, c’est d’accord”. Minute de béatitude. Je suis aussi surprise par ma propre question par la spontanéité de sa réponse affirmative.
C’est un peu absurde de prendre ces vacances car je ne partirai pas, je n’irai ni à Paris ni où que ce soit. Personne ne m’attend sur aucun quai, et je n’ai pas le courage de me mettre en danger. J’ai été tentée, l’espace d’une seconde, d’en profiter pour voyager dans une ville inconnue, ne serait-ce qu’un week-end. Mais à l’idée de devoir porter une valise, m’organiser, m’orienter, je me rends compte que je n’ai simplement aucune force. Il en va de même pour un peu tout […] y compris ce que je n’écrirai pas. Je veux de la facilité, à court terme du moins. Mais je ne passerais pas cette semaine assise sur un canapé devant un ordinateur pour autant. Dans ce petit congé, il y aura des amis, des concerts, moins d’alcool et plus de sommeil… Commencer par résoudre les petits tremblements de terre d’ici avant d’entreprendre d’autres conquêtes… Je ne profite pas assez de ce que je possède déjà.

* proverbe junko-franticien

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