Archives mensuelles : avril 2005

L’après-midi sur une terrasse ensoleillée, à discuter de milliers de choses qui n’ont rien à voir avec l’Ecole. C’était le mot d’ordre. Il fallait faire semblant d’avoir d’autres obsessions en ce moment, peut-être aussi pour se déculpabiliser d’avoir passé une des rares après-midi libres sans travailler du tout alors qu’un partiel se rapproche. C’était plutôt réussi. Jusqu’à ce que je rentre chez moi buter contre la montagne de cours non rangés et de livres jamais fichés, j’y ai presque cru. Plus que deux semaines de toute façon, ce n’est pas ça qui changera grand chose à l’issue finale, alors dans ma tête à moi, c’est déjà fini, les dés sont jetés, etc. Et puis j’ai déterminé mon stage, donc un poids de moins dans la liste des décisions à prendre. C’est bientôt les vacances, je les vois là, je les sens et je peux presque les toucher.

La ville est léthargique et vivante. Le silence domine sous le soleil, mais par ici un marteau, par là un klaxon, à proximité des murmures. Etrange, comme si tous les bruits étaient étouffés. C’est doux, ça respire la paresse et la langueur.

Je commence à revivre, parce que bientôt : des concerts, son arrivée J-4, revoir mes amis d’Aix J-23, se laisser aller totalement, sans réveil ni travaux en groupe ni l’arrêt Flachet et ses rues tristes, ni… Sortir sans avoir peur de ne pas être assez “performante” à l’Ecole le lendemain, et profiter enfin de tout ce que je remettais à plus tard. Et puis revoir le Sud pour quelques jours à peine : me balader près des calanques avec mes parents, passer de longues minutes à regarder la mer, s’oxygéner là où on respire le mélange capiteux de sel et d’herbes provençales.

Dig ! au ciné, c’était bien évidemment. Même si j’aime mais sans plus les Dandy Warhols et que je n’ai jamais été fan des Brian Jonestown Massacre, inutile d’être passionnée par ces groupes pour apprécier le film. L’atmosphère, le conflit entre rock indépendant et besoin de célébrité, tout ça tout ça, suffit déjà. Et puis Garden State aussi, jolie comme une mélodie douce-amère, la légèreté et la lourdeur mêlée, plein d’envies en sortant. Avec les Shins, Zero 7, Coldplay, Nick Drake, Iron and wine, entre autres dans la BO.

Dans ma boîte aux lettres, j’ai reçu un cadeau de ma wishlist, sans aucun renseignement sur la personne qui me l’a envoyé. Alors je dis merci ici. Parce que j’ai passé une heure agréable à lire Le lac de Yasunari Kawabata. Un homme aux pieds hideux qui suit des jeunes filles. Mais derrière surtout, toute une réflexion profonde sur la beauté, l’attraper, la tuer, s’y noyer…Un petit côté surnaturel dans certaines descriptions, la psychologie des personnages toujours un peu trouble. C’est sombre et joli.

J’ai pris rendez-vous pour mon second tatouage, j’avais l’intention de le faire depuis un an, le processus est enfin lancé. Bientôt mon corps possédera un visage de chat noir aux yeux étoilés, qui s’ajoutera aux masques déjà gravés dans ma peau.

Envie de partir au hasard le plus loin possible avec un sac à dos : juste une idée récurrente qui passe.

Qu’est-ce que ça donnerait : Stuart Murdoch chantant une chanson des Tindersticks ? Ma tête est pleine de bêtises.

Un double CD de Belle and Sebastian sort le 23 mai, compilant les 7 Eps et singles sortis sur le label Jeepster, c’est-à-dire un certain nombre de chansons qui ne figuraient pas sur les albums. Mais je les ai toutes alors il ne faut pas que j’achète le coffret. Même si la photo est aussi belle que le titre, même si toutes ses chansons à la suite doivent être très agréables à écouter, même si… Résister à la pulsion fanatique du “tout ce que sort B&S je dois l’avoir”.

Je voudrais faire des festivals cet été mais je serais en stage. Maman dit : “à partir d’octobre tu seras au chômage et tu pourras faire tous les festivals, concerts et voyages que tu veux”. Quand je serais au chômage, je reprendrais des cours de théâtre, pour commencer. Et un jour on partira, je t’emmènerais à Los Angeles, on aura plein d’argent… Réminiscence de Monster.

En attendant tout ça, Je fais semblant de me jeter du balcon de l’Ecole, je dis des trucs glauques avec un air détaché, et je tire des balles imaginaires sur certains profs. Ma promo réagit en disant que je suis rigolote.

Tout compte fait, en y réfléchissant très fort, en analysant tout, au bout du compte, finalement, après réflexion, si j’inspire bien profondément avant de parler, alors je peux te regarder droit dans les yeux sans rire, et dire : ça va bien.

Share Button

mnemosyne

Le matin, quand je pars à l’Ecole, je croise les noctambules cernés et livides qui sortent de la boîte de nuit en dessous de chez moi. Hier matin j’ai croisé un ado aux pupilles tellement dilatées que le bleu originel de ses yeux ne formait plus qu’un contour presque invisible. Pendant que j’évalue mentalement la quantité de drogues qu’il a pu absorber pour être dans un tel état, je le vois se prendre la poubelle dans les genoux, s’étaler et se relever en titubant. Au moment où je le dépasse, il me demande où est le métro pour aller à Charpennes. Il est à moins d’un mètre de lui. Je le lui indique, tout en m’interrogeant sur sa capacité à descendre l’escalier. Il trébuche puis s’assoit. Je pense à l’opposé de nos situations. Je me suis réveillée une heure avant et ma journée commence à peine. Je peux prédire tout ce qui suivra heure par heure jusqu’à 20 heures. Mon métro passera à 8 heures 27. Nous sommes jeudi, donc il y aura le monsieur barbu qui se frotte tout le temps les yeux, adossé contre la porte du wagon. Je fumerais une cigarette en marchant et je l’écraserai devant l’entrée principale de l’école. Il y aura des conversations devant la machine à café, des cours ennuyeux, des pauses – clopes au soleil, des discussions sur les devoirs à rendre, sans doute aussi des débats sur la constitution, des travaux en groupe le soir…etc. D’un côté je pense à ma nostalgie, ces derniers temps envers l’irréalité de ces nuits chimiques faite de rencontres étranges, précédant le brouillard des journées où, tout en bloquant sur des détails absurdes, on ne sait plus très bien dans quelle ère spatio-temporelle on se situe. De l’autre, je prévois les difficultés qu’il aura à rentrer chez lui, sa journée de coma, sa descente inéluctable, et toutes ces heures dont il ne fera rien. Si l’an dernier, pendant une matinée aussi floue que la sienne, quelqu’un m’avait dit : l’an prochain, au même moment, tu t’apprêteras à vivre une journée calibrée à la minute près, j’aurais eu envie de me jeter sous le métro, pourtant.

Dans un supermarché qui m’a autrefois compté parmi ses employés, la foule s’allonge et une vieille dame fait part de son mécontentement à tout le magasin en criant d’une voix bêlante : ” Encore une nouvelle ! Ils mettent n’importe qui derrière une caisse maintenant ! On attend, on attend, comme si on avait que ça à faire ! Y’en a qui sont pas faites pour être caissière. Oh, regardez-moi ça, la lenteur avec laquelle elle ouvre les sacs “. Lorsque celle-ci lui propose gentiment : ” une autre caisse vient d’ouvrir juste derrière vous si vous voulez”, j’entends une phrase que je connais par cœur : ” Maintenant que je suis là de
toute façon ! ” accompagné du rituel du soupir. Oui, maintenant que tu as réussi à être le centre d’attention, tu espères bien que l’attente va se prolonger assez longuement pour que tu profites de tes minutes de gloire, et si un responsable passe, tu lui expliquera que cette nouvelle caissière est incompétente. Je connais parfaitement ce comportement ridiculement banal. La
“nouvelle” est au bord des larmes. Plus elle tente d’accélérer ses mouvements, plus elle les rend maladroits, colle les tickets de caisse avec les chèques, fait tomber une pile de sac sur sa caisse en tentant de n’en saisir qu’un, coince son tiroir avec ses factures… Et la cliente énervée continue son cinéma. Bien sûr, toute la file commence à faire front contre la caissière. Quand la cliente dit “si je vois votre chef, j’me gênerai pas pour lui dire c’que j’pense, croyez-moi !”, je m’énerve et je me lance dans un long discours que je termine en proposant à Madame Pressée d’aller faire un tour derrière la caisse pour voir de quoi elle est capable. Evidemment elle réplique, mais le reste de la file d’attente se tait et la caissière me sourit, puis murmure un merci en me tendant le ticket. Je vois “je démissionne ce soir” dans son regard, alors je lui dit : “ça va aller mieux dans quelques jours, c’est le début qui est difficile.” Après je regrette cette dernière phrase. Oui ça ira mieux, quand tu seras devenue une machine, quand tu seras tellement déconnectée de cet environnement que tout sera égal, quand tu passeras ta journée à regarder les heures défiler sur les tickets avec résignation, quand tu connaîtras certains codes par cœur, quand tu sauras par avance que tel article ne passe jamais et qu’il est inutile de passer 10 fois la douchette dessus… Mais tu continueras à voir des clientes dans ce genre, dans la réalité comme dans ton sommeil. Ce sera toujours aussi pénible, tu seras seulement habituée. Tu te seras intégré dans ce lieu, au même titre que la radio et les néons. Mais est-ce vraiment une bonne chose de s’habituer à tout ça ?

J’ai cette impression, parfois, d’avoir vécu plusieurs vie à l’intérieur du même cycle. Comme une poupée russe dont on ignore combien de mini poupées elle contient. Je sais seulement qu’au fur et à mesure que les années s’emboîtent les unes dans les autres, l’épaisseur de ces couches de souvenirs me permet d’être plus détachée des angoisses présentes. Ce que je vis maintenant avec le stress de l’Ecole, je ne l’aurais pas supporté il y a seulement deux ans. (…) Or dans le même temps, ce qui me fragilise, c’est précisément le fait d’ouvrir ces boîtes, volontairement ou par hasard. Pourtant, c’est ce que j’aime aussi, en fait. Quand j’étais ado, je voulais une vie courte et intense. Maintenant je veux surtout une vie construite par tout cet amas de tiroirs à souvenirs, le pire comme le meilleur. Malgré ma désespérante fragilité sensibilité, je crois que je n’arriverai pas à m’en lasser. Tant pis tant mieux.

Share Button