En l’attendant dans le vent, jusqu’à la venue de la pluie*

Le vent soufflait à 100 km/h ce matin. De l’entrée de l’immeuble à la porte de l’école, l’enfant a marché en zigzaguant, pour rester sur un chemin orangé, craquant et bruissant.

Au premier croisement, il m’a demandé :
– Dis, ça fait quoi si on se retrouve dans une rue de dessin animé ou dans une maison de livre qui existe dans la réalité, exactement comme dans le dessin animé ou dans le livre ? Qu’est-ce qu’on doit faire ?
– Je ne sais pas, ça ne m’est jamais arrivé.
– Moi, ça m’arrivera.
– Tu me raconteras comment c’est ?
– Peut-être, si tu es sage maman.

Ensuite, sans me tenir la main, il a accroché le bout de ses doigts dans les miens comme pour excuser son irrésistible impertinence.

Dans la classe, après l’au-revoir, il a fait quelques pas vers moi et il semblait sur le point de dire quelque chose. J’ai perçu l’existence des mots qu’il hésitait à souffler mais il s’est tu et m’a tourné le dos.

Le temps d’une interruption sur mon trajet, j’ai ressenti un mélange de compassion et d’amusement face au patron du Tabac. Avec tous ces nouveaux paquets noirs, il était paumé, obligé de lire les mentions en tout petit pour retrouver mes clopes autrefois vertes. J’ai plaisanté sur le fait que cette mesure emmerdait les buralistes sans avoir des masses de conséquences pour les fumeurs et il a acquiescé en soupirant.

Au retour, j’ai travaillé, trop peu. J’ai fini 2 rédactions sur 4 et je n’ai pas commencé la correction du roman. Je la repousse parce qu’il y a des problèmes stylistiques or j’ai toujours peur de toucher au style des auteurs. Je ne veux pas, malgré moi, le dénaturer, imposer le mien si tant est que j’en ai un. Je commencerai ce soir, quand le petit sera couché, ai-je sincèrement pensé.

Après les bulles du bain et les dessins dans la buée de la vitre, la soupe de légumes à base de poireaux et de carottes, le jeu de Mikado (sa grande passion du moment), le dentifrice rose, cette histoire triste aux illustrations sublimes, la couette bordée et le câlin, l’enfant m’a ordonné : « je veux que tu restes travailler dans ton bureau ! » (Cette pièce est proche de sa chambre, c’est sans doute rassurant). Et comme tous les soirs, j’ai expliqué doucement que c’était à moi de décider.

J’ai tiré la porte sans la fermer. Au même instant, j’ai reçu un sms de mon amoureux. 50 minutes de retard de train à Paris, j’ai loupé le Lyon-Sainté, le suivant a déjà 20 minutes de retard. Je ne rentrerai sans doute pas avant 1 heure du matin. C’est alors que j’ai abandonné l’idée de travailler cette nuit, alors que le contexte s’y prêtait encore mieux qu’auparavant.

J’ai ouvert la fenêtre de la salle à manger pour refroidir ma tisane et expirer de la fumée. Le vent était tombé, remplacé par la pluie. Demain, les feuilles mortes mouillées seront spongieuses et glissantes sous les pieds du gamin. Si son père finit par rentrer d’ici là, il l’amènera à l’école pendant que je rejoindrai mon bureau pour rattraper la soirée perdue, au lever du jour.

(Je ne suis pas fan de cette chanson mais je trouve qu’elle s’accorde très bien au texte. « Every monday night waits For a tuesday morning When you turn off the light It doesnt mean that you’re gone Do you think silouettes are more real than shadows Once I stept on your shadow And there was no doubt… »)

* Cet article a été écrit lundi 21 novembre 2016 vers 22 heures mais lasse de voir ma freebox faire des serpentins vert-fluo sans trouver l’heure, je suis allée voir L’autre qu’on adorait dans mon lit, sans le poster.

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