Watch out the world’s behind you

J’ai dénoué les extrémités dorées de la papillote, “chocolat noir nougatine”. Sur le papier fin, roulotté, j’ai lu : “L’absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies, et allume le feu. La Rochefoucauld”. Le chocolat avait une consistance friable, je le préfère fondant. J’étais allongée dans le canapé, entre mes cigarettes, mon cendrier, et mon chat. Des adolescents fumaient sur les marches devant ma fenêtre entrouverte, l’odeur doucereuse de leurs joints titillait mes narines. Je pensais au chocolat qui s’effrite, aux cendres, à La Rochefoucauld, et à l’absence.
Je me suis levée pour vider et trier mes tiroirs, ceux dans lesquels j’entasse des papiers (bulletins de salaire, quittances de loyer…) quand je veux donner aux visiteurs l’impression que mon appartement est rangé. Sous la paperasse, il y avait diverses chemises cartonnées, datant sans doute d’un ancien rangement du même ordre, avec des étiquettes : “factures”, “contrats”, “banque”, “cours Ecole”… Sur l’une d’entre elles, j’avais noté “Personnel : lettres…”. J’ai eu le pressentiment qu’il ne fallait pas l’ouvrir, donc je l’ai ouverte. Dedans j’ai trouvé tes lettres – toi, à l’époque, tu disais “courriers”, “je t’envoie un courrier, j’ai reçu ton courrier…” Je n’aimais pas trop ce terme, il me semblait dur, administratif – que je ne t’avais pas renvoyées puisque j’avais oublié leur existence. La suite est évidente… Je les ai relues.
“Tu dis que tu n’aimes pas le fait que je veuille te changer, que cela signifie que je ne t’aime pas. Si je ne t’aimais pas, je ne voudrais rien changer en toi. Je veux te changer car je crois que tu as du potentiel”. Du potentiel, comme c’est romantique, me suis-je dit, un tantinet ironique. “Après ce cadeau et ton message, je daigne te pardonner, mais je veux que ce soit spontané, que tu m’offres souvent des cadeaux sans que j’ai besoin de te les réclamer.” A vos ordres, Chef ! “Je ne m’attendais pas à la rapidité de ta réaction, c’est bien, je suis content de toi” Brave petite va, encore un petit effort, donne la patte ou mets-toi sur le dos et je te donne un susucre, ai-je commenté tout bas. Je sentais l’ancienne haine se diffuser dans mon sang tandis que je parcourais ces lignes empoisonnées.
J’ai reposé tes “courriers” ô combien affectueux, clos mes paupières brûlantes quelques minutes, et pris une seconde papillote, “chocolat au lait praliné” ; “Rien n’est fermé, à part tes yeux. Proverbe persan.” J’ai allumé une cigarette. Les adolescents étaient encore là, ils décapsulaient des canettes de bière. Une vieille chanson du Velvet Underground me conseillait de prendre garde au monde derrière moi. J’ai conservé la fumée dans mes poumons jusqu’à ce qu’à ce qu’elle devienne insupportable, je l’ai recrachée infiniment lentement dans des volutes hésitantes, avant d’ouvrir une dernière papillote, “chocolat noir noisettes” ; “Ce que tu ignores aujourd’hui, tu le sauras demain. Proverbe chinois”, j’aurais pu sourire. La chanson était terminée, mais je continuais à la fredonner… “It’s just the wasted years so close behind… Watch out, the world’s behind you…” […]

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