Où il est question de chute, d’étoile, d’entrailles et de lucarnes

Mes jours de congé étaient tristes. La nicotine rythmait les quarts d’heure, la bière fraiche les phrases, la musique les silences. Le petit cachet pateux sous la langue signait le début de la nuit et le café au lait sa fin, entre il y avait des étreintes et peu de rêves, car mes insomnies reviennent. J’ai fait l’erreur de retourner sur mon précédent blog… Le 27 octobre 2005, “je ressens un sentiment d’équilibre pour la première fois depuis… (toujours ?). Et je ne sais pas très bien comment raconter ça. A la limite je ne suis même plus sure d’avoir envie d’un blog dans ce contexte. Certes, j’en avais assez d’être pathétique dans mes écrits, mais je n’ai pour autant envie de devenir bêtement nunuche-guimauve. Un soir, récemment, une phrase s’est énoncée naturellement dans ma tête, trois mots que je ne me serais jamais imaginé concevoir et qui résument toutes les lignes précédentes : je suis heureuse”. J’en aurais presque pleuré en revivant ce bonheur perdu, peut-être aurait-il été préférable de ne pas l’écrire. Il n’y a plus aucune guimauve sous mes doigts, plutôt du cru qu’il vaut mieux taire, par crainte de l’obscène.
Statufiée sur ce canapé dont je ne parvenais plus à m’extirper, j’ai vu des visages aux fenêtres, frotté le sel collé aux paupières, effleuré des cheveux courts, zigzagué entre des caractères noirs, tourné des pages en oubliant de les lire… Dimanche soir, la jeune fille du film, entre défiance et désespoir, affirmait : “tu ne trouveras jamais personne qui t’aime autant que moi”. J’ai prononcé la même phrase mot pour mot 8 mois plus tôt. Je ne savais pas qu’elle était banale… Tous ces sentiments qui me paraissaient singuliers étaient universels, pourquoi est-ce décevant ? Vendredi soir, après avoir cassé un énième verre, j’ai été tentée de garder un débris coupant pour transpercer ma peau ; quelques secondes d’hésitations et la dimension ridiculement régressive du geste m’a fait jeter l’éclat avec les autres, intact et brillant, sans la moindre goutte de sang. Fascination pour les réseaux de lignes, sur le poignet comme sur la voie ferrée ; rire de soi, détourner les yeux, faire demi-tour. Samedi, j’ai constaté qu’à 26 ans et demi, elle était inexcusable : cette joie malsaine en ouvrant la huitième bouteille et le deuxième paquet de cigarettes. “Mais je suis ton amie, tu peux me le dire à moi : qu’est-ce qui s’est passé ? Tu allais bien… Pourquoi ?” J’ai dû trébucher… Un proverbe kabyle ordonne “marche en suivant tes pieds, pas tes yeux”, finalement regarder le ciel n’est pas une si bonne idée. “Et comment fais-tu pour trouver ton chemin dans le noir ?” demande Marilyn, “Je suis la plus grosse étoile” répond Clark Gable. Il y a des chutes qui vous saisissent dans un un battement de cil, un instant d’inattention. On s’en relève hagard, le souffle coupé…
Je crois qu’il y a comme un spectre entre tout et moi ; il ne s’agit pas de lui mais du nous des débuts, celui auquel je me cramponnais pour trouver une raison de rester à ses côtés, d’y croire… Il revient s’immiscer à cause d’un anniversaire, et puis parce que toutes les histoires d’amour ont des débuts similaires. “Il était une fois” une certaine façon de regarder l’autre, un jeu de sous-entendus, une main qui frôle mon corps, hésite timitement, attend l’assentiment ; une distance qui se résorbe, des draps sales et des cafés matinaux… D’ailleurs tous mes disques racontent le même scénario… Le langage des amants est attrayant, mais les répétitions viennent à bout de la poésie. Les désillusions passées m’empêchent de m’enflammer. Comment imaginer une fin heureuse quand le commencement rejoint celui qui s’est terminé dans le drame ? Mais ce n’est pas une excuse pour se complaire dans les deuils… Etre son propre bourreau est tellement facile que c’en est inconvenant, ça ne se fait pas. Si seulement je pouvais faire confiance à mon étoile…

Alors finalement, ce n’était pas déplaisant de reprendre le chemin de la bibliothèque. Je dois avoir besoin de cette routine qui m’oblige à rester en surface, m’éloigne des réflexions trop axées sur moi-même. J’en connais qui se lobotomisent devant une télévision, chacun a sa méthode. La mienne consiste à remarquer la gamine qui lèche ses doigts pleins de chocolat ; les regards insistants du garçon brun vers les jambes de la blonde qui elle-même tente de capter l’attention d’un hommes assis trois rangées plus loin ; les bourgeons promettant de belles roses multicolores sous la fenêtre ; le retour du rire de Mon Ptit Vieux Préféré ; la détresse du jardinier face à un arbuste assassiné par l’entreprise chargée de tondre la pelouse (”ils l’ont coupé et ils l’ont déplacé plus loin, ils n’assument même pas leur crime”) ; la copulation frénétique des coccinelles ; les titres des nouveaux livres à intégrer ; la dame qui me raconte qu’elle joue toutes les semaines au Loto et cette nuit elle a gagné en rêve, c’est un signe évidemment ; ce garçon à table qui, après avoir tapé dans mon bras, s’excuse et ajoute “en fait je l’ai fait exprès pour toucher ta peau mais je m’excuse quand même”… C’est à cette période de l’année que le parc est plus joli… La nature joue sur mon humeur, finalement. Il y a quelques semaines encore, les arbres étaient desséchés et noirs sur le fond gris, et les corbeaux m’entouraient comme des vautours autour d’une carcasse. Aujourd’hui, les floraisons colorées, les moineaux et les papillons multicolores étaient bien plus accueillants. Et puis, cette température estivale amène aussi le retour des glaces au chocolat rue Mercière, boisson fraîche sur la terrasse du café, après-midi dans l’herbe, partir et revenir sans être immergée dans la nuit noire…
Toutes ces petites choses futiles ou amusantes sont autant de lucarnes, plus ou moins vastes, vers l’extérieur… Mes doutes angoissants me paraissent jouer un peu le même rôle que les globules blancs dans mon sang : protéger des infections… Alors je ne dois pas être tout à fait guérie, malgré les rémissions. En attendant, laissée à moi-même sans contrainte temporelle, je reste inerte, plongée en moi. Or les entrailles sont répugnantes pour les personnes sensibles, mieux vaut éviter de triturer ce qui est caché quand le coeur est mal accroché. Alors je passerai les prochaines semaines le nez collé aux lucarnes, quitte à répondre “comme d’habitude” au “ça va”, avec le petit sourire contrit des enterrements plaqué sur la gueule… Sur les flots calmes des horaires fixes et des comportements routiniers, il y a presque toujours quelques curiosités à observer malgré tout… Et puis comme dit l’autre “It comes and goes, you know it never stays…”

A faire : une compilation pour Monsieur Passager qui l’attend depuis plus d’une semaine. Mais c’est délicat, chaque chanson doit être une belle découverte, alors je suis encore hésitante. Je me rappelle des compils que je faisais pour mes copines au lycée, sur des cassettes… Je devais rester à côté de la chaîne pour interrompre l’enregistrement à l’instant où le morceau se terminait ; changer de disque, sélectionner la piste, record, pause… Sans parler des titres pris sur des vinyls, c’était encore plus complexe à enregistrer… J’y passais un temps considérable mais j’adorais ça, maintenant je déplace des mp3 et le reste se fait sans mon intervention… C’est plus pratique et pourtant, j’ai la nostalgie des vieilles K7 diffusées dans les walkmans et les autoradios…
Envie : des lèvres dans ma nuque, des doigts entremêlés et des fraises sucre-chantilly
Et aussi : une poupée BJD
Et puis : recevoir mon appareil photo professionnel qui fera de belles images.
Et encore : revoir bientôt miss Immature.
Et enfin : beaucoup de concerts prévus dans les trois mois qui viennent.

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