Au début, il y a eu cette sensation de bien-être parfait, j’aurais dû me méfier, ça commence souvent ainsi. Les médecins parlent plutôt de ” confusion ” ou ” d’extériorité ” pour désigner ce symptôme. Caressée par l’eau chaude, je joue avec la mousse qui déborde de la baignoire en dessinant des chemins, des sillons irréguliers, bercée par les Cocteau Twins. Et puis, brutalement, mon organisme m’envoie des signaux de détresse en masse : trop chaud, tête qui tourne, nausées, mains qui ne se ferment plus, fourmis au bout des doigts, vue brouillée. Je pense ” je vais m’évanouir “, je crois même que je l’ai dit à haute voix au chat, par habitude… Parce que normalement, je ne suis jamais seule dans ces moments là, et encore moins dans la baignoire d’une salle de bains fermée à clé.

Je connais déjà tout ça, 24 ans que ça me poursuit. Au début, c’était de l’acétone, puis c’est devenu de l’hypoglycémie, dans une dizaine d’années ce sera sans doute du diabète, comme ma mère, mon grand-père, etc. C’est une histoire de génétique, très vraisemblablement aggravée par l’absorption du pot de Nutella une heure avant. Mon corps m’ordonne d’arrêter de l’assassiner avec des lipides et des graisses et de lui donner enfin du vrai glucose. Depuis toujours, il y a systématiquement un bel homme musclé au regard torve pompier pour me ranimer, des parents, ou des amis. Si je ne prends pas du sucre dans les minutes qui suivent, je finis dans le coma. Mais en fait, je ne pense même pas à tout ça, je pense à rien, j’essaie seulement d’agir.

Je tombe plusieurs fois en essayant d’ouvrir la porte, il y a le goût du sang dans ma bouche et ça dégouline sur mes mains, salle de bains ouverte, victoire. Les choses se compliquent dans le couloir, je ne vois plus rien à part de grandes tâches noires. Fonçant à l’aveuglette, je me crois presque sauvée en arrivant dans la cuisine. Là, je sais très précisément où la boîte à sucre est posée. Mais en fait non, ce n’est pas si simple, puisque maintenant je ne vois absolument plus rien, que du noir. Et ma tête s’obstine à retomber contre la plaque de cuisson, toujours exactement au même endroit, c’est à dire sur un verre qu’elle fait exploser. Je suis une poupée automatique dont on a remonté la clé, qui n’en finit pas de taper contre le même obstacle parce que personne ne la dévie de sa route. Le manège a duré longtemps encore avant que je finisse allongée par terre, les sucres se dissolvant sur ma langue. Le froid m’envahit de nouveau, la pièce reprend ses couleurs et son espace, lent retour à la réalité…

Je reste assise sur le lino bleu ciel pendant de longues heures, les jambes encore tremblantes, j’avale de la confiture à la petite cuillère. Je pense qu’il faudrait que j’arrête ma playlist qui s’est lancée sur la BO de Requiem for a dream, parce que ça n’arrange rien à la situation ; je me dis que je devrais aller constater les dégâts sur mon visage, car les hématomes et coupures qui apparaissent sur le reste de mon corps ne sont pas rassurants ; plein d’idées de ce genre me passent par la tête. Pourtant je ne bouge pas, parce que je pleure de peur… Peur de ce qui aurait pu arriver, de l’obscurité, de l’évanouissement qui m’aurait amené vers le coma métabolique, peur de mourir en fait.

Paradoxal instinct de survie qui me fait plonger pour mieux me sauver. C’est à cause de lui que je peux prendre n’importe quel risque, il me fait toujours croire que rien de grave ne peut jamais arriver. Il prend le dessus sur les doutes qui me freinent, mais quand je suis lancée tout va toujours trop loin. Il me réchappe in extremis. Il m’a fallu des blessures, des ruptures et une longue dépression pour comprendre qu’il valait mieux éviter de prendre en une nuit à la fois les cachets et les diverses poudres offertes généreusement par les dealers londoniens, même une nuit de Nouvel an. C’est après 48 heures de trou noir, en me réveillant sur un carrelage, que je me suis décidée à siroter les alcool au lieu de descendre les bouteilles en quelques minutes. Les crises d’asthmes à répétition et les réveils asphyxiée au milieu de la nuit m’ont clairement encouragé à passer de 3 paquets de clopes par jour à un seul. Etc. Et désormais j’aurais toujours des sucres sur moi, comme mes parents me le recommandent depuis la maternelle. ” Si t’es encore là avec le mode de vie que t’as, c’est que t’es immortelle “, m’a un jour dit une amie. Je comprenais ce comportement à l’époque où toutes mes pensées convergeaient vers le morbide et les envies de suicide. Mais pendant ces heures où j’étais pitoyablement assise par terre au milieu des débris, je me suis vraiment sentie heureuse d’avoir encore les yeux ouverts. Et durant tous ces errements nocturnes et déséquilibrées à la recherche du sucre, je n’ai pas pensé une seule minute à me laisser tout simplement tomber par terre sans me débattre. Je me demande si je suis capable de faire marche arrière avant d’être à 1 millimètre du mur.

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