Archives mensuelles : septembre 2016

1797 mots pour remplacer les photos*

Avant la brume de l’automne, j’aimerais ne pas totalement oublier ces saisons qui n’ont pas été photographiées (au printemps je n’avais pas le temps ; l’été venu, j’ai oublié l’appareil photo et une unique chute sur le carrelage d’une cuisine a définitivement achevé mon téléphone portable). J’écris sur mon chromebook, posé sur mes genoux, assise en tailleur dans le canapé rouge comme avant le jour de ma trente-cinquième année, il y a 1 an et 4 jours. J’ai peur, si je descends dans mon bureau, de penser aux rédactions à rendre la semaine prochaine au point de m’oublier. Remontons en douceur le temps depuis le canapé rouge sur lequel j’écrivais déjà il y a dix ans passés.

De juin à mi-juillet : ce n’est pas tout à fait l’été car le temps ne dure pas assez longtemps


J’ai rêvé que mon amoureux partait en embarquant le gosse après m’avoir jetée par la fenêtre (celle de la cuisine au rez-de-chaussée, la seule fenêtre que nous n’avons jamais ouverte car déjà que les gens nous espionnent en passant dans la rue — mettre des rideaux occultants fait partie de nos projets depuis notre emménagement — autant éviter d’en rajouter). En réalité, cette situation était impossible puisque mon amoureux multipliait les voyages professionnels. Je savais néanmoins expliquer mon cauchemar.

Je me percevais comme quelqu’un d’insupportable à ce moment là. Il y avait les traces d’agacement dans ma voix avec Le Boutchou, la phrase sarcastique voire méchante que j’effaçais avant d’envoyer un mail, ce sentiment d’avoir la poitrine écrasée de pression et des tachycardies intempestives. Mon fils joue à faire voltiger son sac au-dessus de ma tête alors que j’essaie de me concentrer sur le texte à écrire. Mon compagnon m’explique son incapacité à partager les tâches ménagères de façon assez maladroite : « tu crois que tu pourrais le faire, toi, si tu travaillais aussi ? » À ton avis, qu’est-ce que je fais toutes les semaines depuis janvier !?

En fait, je suis irritable parce que je n’arrive pas à me concentrer, continuité du mois de mai. Entre la maman (aimante mais trop impatiente), la compagne (distraite, qui pense à tout ce qu’elle doit faire pendant que son amoureux lui parle), la ménagère (toujours aussi nulle), la fille (aux sentiments complexes) qui s’inquiète pour ses parents et la travailleuse (perfectionniste), il me faudrait davantage de têtes à défaut d’avoir des casquettes.

Faute d’expérience, j’ignorais aussi plusieurs éléments à prendre en compte cet été. Pour avoir une place en centre de loisirs en juillet, il faut s’y prendre début juin, contrairement à ce que m’avait dit la réceptionniste. Mon principal client aurait plein de textes à me commander en juillet, alors que son entreprise fermait en août. Prendre des vacances à partir de la mi-juillet, c’était stupide, je le saurais désormais.

De mi-juillet à fin juillet : les vacances sont très vite passées

Depuis des années, mes parents nous parlaient des feux d’artifice visibles depuis leur petit bateau de pêcheur. Cette année, nous avons pensé que ce serait bien d’y assister. Tout le monde connaît les évènements du 14 juillet 2016. Le feu d’artifice avait été reporté à cause du mistral avant d’être annulé suite aux attentats. Ailleurs, un peu plus loin sur la mer, un autre feu d’artifice, plus tardif, avait été maintenu.

L’enfant était tellement impatient de le voir (son tout premier feu d’artifice) qu’il avait même accepté de faire la sieste ce jour-là. A l’instant du premier crépitement, il s’est collé contre moi, puis m’a dit calmement : “je veux qu’on rentre à la maison”. Mon fils a toujours la peur très digne. Tout à l’heure encore, au parc, un groupe d’ivrognes s’est mis à parler très fort. Il m’a annoncé, avec la même voix paisible : “je veux aller dans un autre parc maintenant, si ça ne t’ennuie pas”. Bref, j’étais un peu déçue le 23 juillet à minuit. Heureusement, cette fois-ci, il m’a fait confiance quand je l’ai rassuré. Je l’ai senti se détendre un petit peu contre moi, lui et sa peau salée, assez pour apprécier le spectacle, j’espère. C’est vrai que nous étions juste en dessous (le lendemain, des traces noires recouvraient le bateau) et que les fleurs enflammées donnaient l’impression de fondre sur nous.

En juillet toujours, l’enfant ne voulait plus quitter le Palais idéal du Facteur Cheval. Il a aussi expérimenté ses premières auto-tamponneuses et, sans surprise (étant donné sa passion des voitures) a adoré. J’ai constaté qu’il y avait trois catégories de conducteurs dans ces engins : ceux qui essaient de taper dans un maximum d’autos le plus fort possible, par exemple de face (j’en faisais partie, petite), ceux qui tapent timidement sur les côtés et de préférence les véhicules conduits par leurs copains et enfin, les plus rares, ceux qui font des efforts incroyables pour ne pas avoir à tamponner qui que ce soit : mon fils. L’unique représentant de cette dernière catégorie ce jour là, d’ailleurs. Comme il aussi était le seul enfant à refuser de jeter des confettis sur ces camarades à l’école lors du carnaval. Incontestablement, il est bizarre par rapport à ceux qui l’entourent. Dans le même temps, avec un regard d’adulte, je trouve son comportement intelligent.

Fin juillet, j’ai vécu une minuscule parcelle du rêve de ma mère, à savoir habiter dans une maison juste au bord de la mer. Elle n’y était pas. La demeure était un héritage de la tante de mon amoureux et je n’y suis restée que deux nuits et trois journées. J’y vivais avec une grande partie de ma belle-famille mais, à l’exception de ma belle-mère, j’ai parfois l’impression de mieux m’entendre avec eux qu’avec mes parents. Bien entendu, je ne les aime pas autant. Simplement, chez eux, personne ne crie ni ne s’engueule sans cesse. Là-bas, je peux me resservir du vin ou fumer deux clopes d’affilée sans passer pour une alcoolique toxicomane (alors même qu’aucun d’entre eux ne fume). C’est reposant.

Il y avait néanmoins une incompréhension entre nous. Ils m’avaient tous répété : “le bruit des vagues, ça empêche de dormir”. Pour ma part, enfin, je réussissais à m’endormir aussi efficacement qu’avec des somnifères ou une bouteille de vin, grâce au claquement des vagues. Si mon sommeil était parfois troublé, ce n’était qu’à cause de mon compagnon qui, de temps en temps, sautait dans le lit ou claquait dans ses mains, prouvant encore une fois que tous les moustiques préfèrent sa peau à la mienne lorsque nous sommes côte à côte.

Début août : l’enfant parti, séparons-nous !

Bien entendu, il n’y a pas eu de réelle séparation. Le Boutchou, pour la première fois, passait 10 jours avec ses grands-parents paternels, sans nous. Nous avons initialement prévu d’en profiter pour aller au cinéma, au restaurant, voir des concerts, passer des soirées dans des bars, voire peut-être même voyager en amoureux. Mais, en juin-juillet, j’ai oublié de le signaler et c’est à ajouter dans les facteurs de mon mal-être à cette période : nous avons fait des travaux qui nous ont coûté cher, les appareils ménagers les plus utiles (lave-linge, sèche-linge et lave-vaisselle) sont tombés en panne et une monstrueuse inondation (datant sans doute de plusieurs mois) a été détectée par hasard dans le sous-sol (cave à vin où nous n’allons que très rarement). En y ajoutant les impôts à venir et mon absence de travail pendant les dernières semaines de juillet, et de clients début août, nous n’avions plus les moyens de faire autre chose que… Euh, dépenser le moins possible et travailler le plus possible.

Malgré tout, cette pause sans l’enfant était la bienvenue et non, à dire vrai, il ne m’a pas manqué (en même temps, il n’est parti que 10 jours et je lui parlais sur Skype un soir sur deux).

Il n’y a pas de fin au mois d’août. Enfin, je ne sais pas où il a disparu mais c’est plus ou moins comme si je ne l’avais pas vécu.

Septembre dans le sac-à-dos bleu et la reconnaissance professionnelle

Le premier jour de septembre, nous avons amené l’enfant dans sa classe de grande section de maternelle. Pour la première fois en trois ans, je n’ai pas pris de photo de lui avant de partir. L’idée de le faire m’a traversée la tête mais je n’avais toujours pas d’appareil et puis bon, il était comme l’an dernier, avec les mêmes vêtements (rappel : à cette date, nous sommes pauvres) et le sac-à-dos hippopotame qu’il portait déjà lors de sa rentrée en petite section de maternelle. J’ai d’ailleurs pensé qu’il aurait nécessairement un autre cartable l’année prochaine, plus grand, plus utile, dans lequel on ne se contente pas de mettre un goûter.

Il était un petit peu plus intimidé que les années précédentes, sans doute le fait d’avoir à monter un étage pour rejoindre sa classe. Néanmoins, il s’est vite montré à l’aise en reconnaissant certains de ses amis préférés de l’année passée. Et puis la maîtresse l’a accueilli avec douceur. Il a passé ses toutes premières journées en périscolaire et j’ai bien vérifié, à la question : “est-ce que tu préfères rentrer à la maison ou aller en périscolaire après l’école ?” Il répond qu’il veut aller « jouer en périscolaire » sans hésiter (alors qu’il supporte toujours mal la cantine). Il a même râlé quand, un jeudi après-midi, j’ai décidé que j’avais suffisamment travaillé pour aller le chercher à la sortie de l’école.

Pendant ce temps, j’ai découvert un sentiment incroyable : la reconnaissance professionnelle. « Merci pour la très bonne qualité de votre travail », « ce texte est de très bonne qualité et je voudrais travailler avec vous sur le long terme », etc. Il y avait comme un manque de ce point de vue là auparavant. J’étais aussi mal rémunérée (…) mais surtout, si Mon Petit Vieux Préféré glissait parfois une remarque positive, il n’aimait pas féliciter qui que ce soit. Ce n’était pas dans son tempérament.

Maintenant, cette satisfaction du client et sa fidélisation me poussent à faire mieux, plus qu’un gros salaire. C’est ce qui me laisse à penser qu’entre mon savoir-faire qui s’améliore et l’enfant qui grandit, je vais peut-être finir par gagner ma vie en y prenant plaisir. Il faudra surtout que j’apprenne à laisser assez de place à tout ce qui donne un sens à mon existence car le burnout, ce mot tellement médiatisé qu’il en perd son sens, je suis consciente qu’il me guette. Par le passé, j’ai acquis assez d’expérience quant à ma facilité à fondre ou à me consumer.

*(Au petit matin, il n’en reste plus que 1730.)

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