Archives mensuelles : octobre 2015

Quand l’amour inconditionnel que je lui voue ne sera plus réciproque.

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Je le laissais jouer, les deux pieds dans la rigole d’eau. Des passants me jetaient des regards étonnés, pas désapprobateurs, simplement surpris. Pourtant, à quoi servent les bottes de pluie à part faire clapoter les flaques d’eau ? Il souriait, comme d’habitude, parce qu’il « ne peut pas s’en empêcher. »* Tant de joie, c’est presque indécent parfois. Avant son avènement, c’est la tristesse que je trouvais indécente, car trop banale, trop évidente. Je n’aime pas les solutions de facilité, ni les raccourcis, alors j’ai accepté que mon fils suive le cours de l’eau même s’il nous éloignait de chez nous. Il en a profité pour faire un câlin à un arbre qui avait un « bobo », c’est à dire un petit morceau d’écorce en moins sur son tronc fin.

« — Est-ce que le soleil joue aux petites voitures, maman ?
— Je ne crois pas qu’il puisse faire ça.
— Est-ce qu’il joue avec les nuages alors ?
— Pourquoi pas ?
— Est-ce que la pluie peut devenir de la neige ? s’il te plaît maman !
— Je ne contrôle pas le temps mais pendant l’hiver, oui, il y aura sûrement de la neige. L’automne commence à peine.
— Bah oui, je sais maman, évidemment ! »

Entre deux averses, nous avons poussé la petite barrière blanche du parc Villebœuf.
« — Qu’est-ce qu’il veut dire ce panneau ?
— Que le parc est interdit aux chiens.
— Alors pourquoi y a-t-il un gros chien là-bas ? Regarde !
— Parce que les gens ne respectent pas toujours les panneaux.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’ils ne sont pas aussi sages que toi.
— Non, c’est parce que moi je suis très très très très très très très grand, donc je suis très très très très très très très sage. »

Comme souvent, ces derniers temps, il a ignoré toboggan et tourniquet pour se précipiter vers « la maison », à savoir un trou dans les buissons. Il a soufflé sur un pissenlit blanc et cueilli une coccinelle avec son pouce et son index. Par certains côtés, l’automne rappelle le printemps. J’ai vérifié qu’il ne mettait pas l’insecte dans la petite poche avant de son sac à dos. La semaine dernière, par hasard, j’en ai trouvé une dizaine, un début d’élevage qui aurait pu se transformer en cimetière de bestioles rouge et noir. J’aimerais croire que ces animaux portent bonheur. Ensuite, mon fils m’a servi un repas de brins d’herbes et de feuilles mortes posés au centre d’une pierre, puis nous sommes passés par le petit marché acheter un potimarron et une courge doubeurre.

Près de la porte d’entrée de notre immeuble, à mi-chemin de la montée, il m’a demandé tendrement : « maman, tu peux me faire un câlin, s’il te plaît ? » J’ai failli répondre qu’il pouvait attendre trois minutes, le temps de fermer la porte et de poser mon sac par exemple, et puis je me suis ravisée, parce qu’un câlin ça n’attend pas. Parce qu’en sentant son corps fragile contre le mien et le parfum de ses cheveux, j’ai imaginé le jour où il se pencherait vers moi pour me faire la bise, sa joue rendue rugueuse par la barbe contre ma peau ridée. Quelle sera son odeur, alors, quand je l’embrasserai ? M’émotionnera-t-elle encore autant ?

A moins que je n’ai disparu entre temps, emportée par un cancer ou une cirrhose, fauchée par une voiture ou par un appareil de musculation défaillant, les os brisés par une chute dans un marathon, va savoir. A moins qu’il n’ait disparu entre temps, à cause d’un défi ou d’une expérience dangereuse à l’âge où j’aimais tant risquer ma vie, d’une tragédie amoureuse, ou simplement de la réalité qu’il sera devenu incapable de déformer. De la tristesse d’un monde où on détruit les arbres auxquels il fait des câlins et où les buissons ne sont rien d’autre que de la végétation. Même si j’essaierai d’attiser nos souvenirs, de lui rappeler les cueillettes de coccinelles, les moustaches de chocolat chaud, le goût de la pâte crue sur la spatule en bois, les chatouillis au creux du nombril sur la balançoire, et tout ce qui s’ensuit, ce ne sera pas suffisant. Le petit enfant qu’il était lui sera en partie étranger, comme l’adulte qu’il sera devenu pour moi.

J’ai peur à l’idée de voir l’émerveillement naïf disparaître de ses yeux noisettes. Comment le consolerai-je lorsque, à ses yeux, je ne serai qu’une vieille femme agaçante et envahissante ? En tout cas, je ne lui ferai pas le serment que m’a fait ma mère. Jamais, je le jure, je ne lui dirai : « si tu mourrais, je me suiciderais ». Même si je suis presque certaine que je le ferais, il devra l’ignorer. Je lui ai offert la vie, sa vie, ce cadeau empoisonné, et tôt ou tard elle sera déjà assez lourde à porter sans y ajouter la mienne. Il faudra que j’accepte de ne plus pouvoir guérir ses maux quand mes bras ne suffiront plus à soigner tous ses bobos, quand il aura cessé de croire que je sais tout et donc de m’admirer, quand il aura oublié l’intensité avec laquelle il m’a aimée.

* Comme l’a fait remarquer son père, avec un mélange d’admiration et d’incompréhension dans la voix.

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En attendant de nous sentir chez nous

A la place du grand mur blanc sur lequel nous projetons des films, il y avait une fenêtre. Je me demande s’il n’y en avait pas une autre derrière Polly Jean (le ficus). Sinon, c’était bien notre appartement. Mes parents dormaient dans le garage face à notre chambre. Ceux de mon amoureux étaient au sous-sol. Je m’étais levée pour prendre l’air à la fenêtre du salon. Nauséeuse, je me demandais si je n’étais pas enceinte, alors même que je n’ai jamais eu de nausées durant ma seule grossesse. J’allumais une cigarette, ce que je ne ferais pas non plus dans ce contexte. A la place du cendrier, je découvrais un petit pot en poterie bleu ciel, le genre d’objet que les enfants fabriquent avec leur maîtresse pour la fête des mères, quelque chose que je ne peux pas posséder.* Un bruit en provenance du garage m’a fait tourner la tête brusquement, comme une gamine fautive. La braise est tombée dans le pot. Elle y a imprimé un trou cerclé de noir. J’ai approché l’objet de mon œil et, à l’intérieur, j’ai distingué mon appartement en miniature et à l’envers. Je cherchais à comprendre comment un enfant pouvait fabriquer une oeuvre aussi complexe quand mes parents m’ont lancé : « qu’est-ce que tu fous ? Tu te drogues ? » Dans la foulée, j’ai entendu les pas de ma belle-mère dans l’escalier. J’ai crié : « laissez moi chez moi, je veux juste me réveiller ! » Je me suis entendue le dire en ouvrant les yeux. J’ai remarqué ma voix pâteuse et mon articulation approximative, la voix d’une personne bourrée. A croire que les rêves rendent ivre, ai-je pensé. C’est une idée fausse – l’alcool endort, c’est établi – mais elle me plaît.

Je peux en partie expliquer ce rêve par la présence envahissante de nos familles (ils nous avaient conseillé de ne pas hésiter à prendre un appartement dans lequel il faudrait faire des travaux. Bricoleurs, ils pourraient nous aider.) Et par une aménorrhée persistante (qui s’accompagne d’une absence de prise de poids et de tests de grossesse négatifs, mais mon inconscient n’est, par définition, pas rationnel). Pour le reste, ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’invraisemblances dans la réalité aussi. Mes beaux-parents nous avaient annoncé qu’ils arriveraient vendredi 18 septembre entre 17 heures et 18 heures. Comme ils ont toujours une à deux heures d’avance, je les avais avertis : « vous pouvez débarquer n’importe quand sauf entre 15 heures 30 et 16 heures, je serais allée chercher votre petit-fils à l’école. » Bien entendu, ils étaient devant la porte à 15h35, tout étonnés par mon absence, à mon retour. Ma belle-mère m’avait téléphoné à plusieurs reprises pour savoir ce qu’elle devait « apporter ». Ma réponse était classique : « des trucs pour l’apéro ». Ce n’est pas comme si elle m’écoutait. Sa glacière à ses pieds, face au frigo entrouvert, elle était dévastée par cette éternelle découverte : « où vais-je pouvoir ranger tout ça ? Ce frigo est tellement plein ! » C’était particulièrement risible lors de notre déménagement. Qui dit déménagement dit notamment : vider le frigo. Elle avait apporté des rillettes de porc, du tartare de saumon, une terrine de poisson… Une multitude de produits à conserver au frais. Puis elle a trouvé la remarque à ne pas faire : « tu as encore maigri, il faut que tu arrêtes le sport avant de perdre un os ! » Je suis immobilisée depuis un mois à cause de mes entorses, banane ! Enfin, elle s’est mise à tousser en voyant mon paquet de cigarettes sur la table. J’y suis habituée mais ça reste un moment magique pour moi. A chaque fois, il m’évoque cette mention sur les notices de médicaments : « ne pas laisser à la portée ou à la vue des enfants ». La seconde partie de la phrase me rend souvent perplexe. Si l’enfant ne peut pas l’attraper, qu’importe qu’il le voit ? Est-ce qu’il va développer les effets secondaires du médoc uniquement grâce à ses yeux ? Peut-être car avec ma belle-mère, c’est le cas pour les cigarettes. Il lui suffit de voir des clopes pour tousser comme une fumeuse atteinte d’emphysème, y compris si personne ne fume à côté d’elle. Bref, sa présence était aussi agaçante que d’habitude, jusqu’au moment où elle m’a annoncé : « j’ai un cadeau d’anniversaire pour toi au fait ! » Et…

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Cette année, pour une fois, je suis impatiente de savoir ce qu’elle m’offrira à Noël.

Après leur départ, un lundi matin, j’accomplissais nonchalamment mon rituel quotidien de ménagère : vider le lave-vaisselle, remplir le lave-vaisselle, prendre les vêtements sales pour les poser dans le lave-linge, quand j’ai découvert ça :

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Un panier à linge sale VIDE. Je crois qu’il s’agit d’une expérience inédite pour moi, ce que mon amoureux m’a confirmé en commentant : « ça ne s’est plus produit depuis au moins dix ans » (il m’a rencontrée durant l’automne 2004). En ce temps là, j’étendais mon linge sur des chaises et des rampes d’escalier. Ma penderie était minuscule. De toute façon, je ne voyais pas l’intérêt de laver, en plein hiver, la robe légère que je ne porterai qu’en été ou au printemps, le gros pull idéal par temps glacial. Je me contentais donc de ranger les vêtements de saison. Cette méthode avait l’avantage de m’éviter de trier mes vêtements puisque les mites s’en chargeaient à ma place. Je ne saurais dire si elles avaient bon ou mauvais goût, en tout cas elles ont généralement dédaigné goûter mes fringues préférées. A notre arrivée à Sainté, j’avais enfin un étendoir et des rangements, mais aussi une famille. A mes vêtements s’ajoutaient ceux de mon compagnon et de notre enfant donc le panier à linge débordait constamment. Lorsque le sèche-linge a été livré dans ce nouvel appartement, j’ai espéré une amélioration de la situation. Néanmoins, je ne concevais pas que le panier à linge puisse être vide. La stupéfaction n’a pas laissé place à la joie car, ici, je n’ai pas de penderie. Suite à ce constat (effectué avant d’être venue à bout du linge sale), mes parents ont décidé de nous fabriquer un petit dressing en guise de cadeau d’anniversaire.

Avant leur arrivée, nous avions une mission : nous faire livrer la porte et les planches de placo. C’était déjà idiot car nous avions 150€ de facture dont 50 de livraison, mais nous nous en sommes aperçus un peu tard. En voyant la porte du futur dressing, mon père a décrété qu’elle était beaucoup trop grosse. Il a passé la demi-heure suivante à traiter le livreur d’abruti, même pas foutu de livrer une porte. Ensuite, il est parti ramener la porte en compagnie de mon amoureux. Bien sûr, ils se sont paumés et ont mis une heure à rejoindre le magasin de bricolage situé à un quart d’heure en voiture. En fait, il s’agissait de la bonne porte. Ils ont donc perdu 3 heures pour rendre la porte, se faire rembourser, puis racheter la même porte. Le week-end commençait bien. Après leur retour, ma mère et moi, nous sommes partis acheter des étagères et des portants (chez ces Suédois qui font des meubles fonctionnels et des objets de décoration hideux) au pire moment de la semaine et de la journée : un samedi à 16 heures. Pour aller plus vite, nous nous sommes séparées. J’ai rejoint ma mère à la caisse. Elle avait pris un caddie or les montants métalliques ne tenaient pas dedans et se glissaient dans les trous. Quand elle s’en est aperçue, elle n’a pas eu le courage de traverser la foule en sens inverse. Par ailleurs, elle dégoulinait de transpiration sous sa veste qu’elle refusait d’enlever, prétextant que son t-shirt était moche en dessous (je sais qu’en réalité, elle préférerait mourir de chaleur plutôt que de montrer ses bras qui la complexent.) Je lui ai proposé d’aller lui acheter une bouteille d’eau hors de prix. A mon retour, une dame s’est précipité vers nous :

« — Attention, avec vos portants, c’est dangereux.
(Moi) — Oui je sais mais nous ne pouvions pas le mettre autrement dans le caddie.
(Elle) — Vous auriez dû prendre un chariot. Vous avez blessé ma soeur. Elle est assise là bas, regardez, elle saigne.
(Ma mère) — mais qu’est-ce qu’elle vient nous faire chier cette conne !? Ce magasin est mal foutu de toute façon, là on a fini et on s’en va. »

En franchissant les portes automatiques, elle m’a crié : « il faut que tu arrêtes de te faire marcher sur les pieds comme ça ! » Ok. Je ne suis pas en tort et je me fais doublement engueuler. Bon, elle était épuisée et excédée. Et puis, comme à son habitude, elle n’avait entendu que le début de la conversation. En revanche, c’est installé sur un fauteuil, un verre de pastis à la main, que mon père m’a tenu ce discours : « Tu t’es excusé, la bonne femme doit arrêter. Moi, l’autre fois, j’ai éraflé la voiture d’un mec. Il m’a fait :

 — Hé ! faites attention, vous avez éraflé ma voiture.
— Excusez-moi, je n’ai pas fait exprès.
— Vous auriez dû faire attention !
— Si vous continuez à m’emmerder monsieur, je vous arrache la portière.
— Comment vous osez, c’est vous qui êtes en tort ! »
Je lui ai arraché sa portière. Être poli ne veut pas dire être pris pour une merde par un donneur de leçon. Ta mère a très bien agi et tu devrais l’imiter.

Vers 23 heures, comme tous les soirs, mon amoureux et moi, nous chuchotions en tête à tête pendant mes parents s’endormaient, pour reprendre des forces et faire le bilan de la journée. « Je t’admire. Je ne sais pas comment tu as fait pour rester aussi calme face à ton père. Moi, je n’aurais pas pu. » C’est d’ailleurs inhabituel chez moi. Depuis que je sais parler, j’essaie en vain de lui faire comprendre que certains de ses principes sont inadmissibles. Mon renoncement est-il sage ou lâche ? Même en songe, apparemment, je préfère encore m’éveiller plutôt que de lui tenir tête.
Le lendemain, nous avons découvert que ma mère s’était trompée. Elle avait choisi le meuble à fixation murale quand seul celui autoportant pouvait être installé. J’y suis retournée avec mon père et, heureusement, il n’a blessé personne. Bref, mes parents prétendaient que le dressing serait fini en moins de deux jours. A leur départ, Il restait la porte à peindre, le lino et les plinthes à poser et le meuble à monter. Je n’avais jamais eu de cadeau d’anniversaire virtuel auparavant.
Tout à l’heure, j’ai entendu le téléphone sonner. J’ai vu le nom de mon beau-père s’afficher sur l’écran. J’ai tendu le combiné à mon amoureux, sans interrompre la sonnerie. Après avoir raccroché, il m’a annoncé : « mes parents proposaient de revenir nous aider pour les travaux. Je leur ai dit qu’on se démerderait sans eux. On en a quand même marre d’avoir nos parents dans nos pattes tous les week-ends, non ? » Mon amour et ma reconnaissance étaient si intenses qu’il a dû voir des cœurs pétiller dans mon regard. Oui, nous allons nous débrouiller et nous sentir chez nous, peut-être plus tôt que tard, au moins en rêve.

* L’an dernier, dans l’école maternelle de mon fils, il y avait beaucoup de parents célibataires, divorcés ou veufs. La direction de l’école avait choisi de ne pas faire de cadeaux pour la fête des mères afin de ne pas créer de souffrance dans ces familles. Mon fils a changé d’école depuis mais le quartier est encore plus défavorisé, donc ce sera sans doute pareil cette année. Soit dit en passant, je me passe très bien de cette tradition.

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