Archives mensuelles : mars 2015

Les baisers qui restent sur la peau

J’étais dans la cuisine quand il m’a appelée. Je ne sais plus ce que je faisais exactement. Remplir le lave-vaisselle ? Émincer un oignon ? Rien de passionnant en tout cas. Depuis sa chambre, il m’a ordonné : « maman ! Viens voir ce que j’ai fait ! » J’étais agacée en le rejoignant parce qu’il interrompait pour la cinquième fois en trois minutes une corvée que j’avais hâte de terminer. Je l’ai trouvé juché sur la cantine verte, celle qui servait déjà de coffre à jouets dans ma chambre d’enfant. Grâce à cette escalade, il avait pu ouvrir grand la fenêtre. Sous lui s’étendaient environ 20 mètres de vide jusqu’à la route. Paniquée, j’ai crié : « descends de là tout de suite ! C’est très dangereux ! » Il a pris ma peur pour de la colère. il était penaud mais il ne comprenait pas pourquoi. J’ai l’impression qu’il s’attendait à ce que je le félicite pour son ingéniosité.  Il a balbutié : « mais moi je voulais me pencher pour voir les voitures et les gens tout en bas dans la rue » Mais moi je voulais me pencher… Mais moi je voulais me pencher… Ah ! Putain de bordel de merde ! Et si, au lieu de venir immédiatement, je m’étais contentée de lui répondre : « attend ! J’arrive dans une minute », pour finir d’émincer un oignon ou de remplir le lave-vaisselle… Je lisais d’ici le fait divers dans le journal : « un enfant de trois ans a fait une chute du septième étage. Sa mère, présente,, est arrivée trop tard. D’après les premiers éléments de l’enquête le petit garçon voulait seulement regarder les voitures et les piétons. » J’ai inspiré profondément car mon imagination s’emballait. J’en arrivais à visualiser le moment où je devais reconnaître formellement son petit corps écrasé sur la chaussée. J’ai rapidement fermé la fenêtre.

Depuis quelques mois, quand mon fils croit que je lui en veux, il commence par dire « je veux aller dans les bras de maman », puis il réclame un « bisou coeur ». Il a trouvé cette expression dans un bouquin gnangnan intitulé Lapin Bisou*. C’est le soir, Lapin Câlin est dans son lit. Maman Lapin et lui se font des bisous avant de dormir : des « bisous collier » dans le cou, des « bisous secrets » qui chatouillent dans les oreilles, etc. A la fin, grâce à son rouge à lèvres, « Maman Coquine dépose vite un dernier bisou sur la joue de Lapin Câlin. Un bisou coeur pour toute la nuit ». Je mets du rouge à lèvres environ deux fois par an, mais lorsque j’ai lu ce livre à mon fils pour la première fois, j’ai imité Maman Lapin Coquine. Vers les dernières pages, tandis que mon amoureux détaillait l’une des images, je me suis éclipsée quelques secondes le temps d’appliquer le maquillage. Le minot n’a pas vu la différence dans la pénombre. ll a voulu se lever pour vérifier, devant un miroir, qu’il avait une trace rouge sur la joue comme Lapin Câlin. Il a éclaté de rire en la découvrant. Ensuite, mystérieusement, la peinture sur les lèvres est devenue inutile. Quand je l’embrasse parce qu’il a réclamé un bisou coeur, il montre sa peau immaculée et s’écrit : « regarde, ça fait un coeur ! Il est là le coeur ! ». Il donne l’impression de le distinguer réellement.

Je l’ai pris dans mes bras puis j’ai essayé de lui expliquer que je n’étais pas en colère. Personne ne lui avait interdit de monter sur cette cantine (il ne l’avait jamais fait auparavant) ni d’ouvrir la fenêtre (aucune fenêtre n’est à sa hauteur dans l’appartement, théoriquement). Je comprenais très bien qu’il ait envie de mieux voir la rue depuis sa chambre. Le problème c’est qu’il risquait… euh… de mourir ? Concept trop flou à son âge. De se faire très mal ? Pas assez fort. De se faire un bobo si gros qu’il n’aurait plus jamais la possibilité d’avoir des bobos ensuite ? Hum, énoncée ainsi, l’idée pourrait presque lui plaire. Bref, j’ai bataillé pour trouver des termes clairs pour lui. Je ne saurais dire si j’y suis parvenue, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Vers midi, à son retour du boulot, mon amoureux m’a rappelé l’existence de la voisine dans la maison d’en face. A notre arrivée, depuis notre terrasse, nous voyions tout le temps deux touts petits, l’un en couche-culotte (âgé d’environ un an) et l’autre nu (probablement en plein apprentissage de la propreté diurne), à la fenêtre, penchés au dessus de la rue. Leur mère n’intervenait que s’ils se mettaient à lancer leurs jouets sur les passants. Oui, on pourrait aussi faire confiance à la sélection naturelle. Les plus chanceux ou les moins intrépides survivent… (« Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir souvent déçu de noyer les plus laids… »)** D’ailleurs, ils étaient assez moches nous ne les avons plus vus depuis au moins un an. J’espère que c’est simplement parce que cette famille a déménagé…

Cette frayeur m’en a évoqué une autre, relativement ancienne. J’étais également occupée puisque j’avais littéralement un truc sur le feu (une bechamel, précision parfaitement inutile si ce n’est que cette sauce nécessite une attention constante). Mon fils courait dans la maison. Je venais de lui ordonner d’arrêter et d’aller plutôt ranger sa chambre quand j’ai entendu un grand bruit suivi de pleurs. Je suppose qu’il a trébuché sur son tapis de jouets. Mon amoureux est rentré au même moment. Ensemble, nous lui avons demandé où il s’était fait mal. Il a montré une trace rouge sans gravité sur sa joue. Il a beaucoup pleuré mais cela ne l’a pas empêché, ensuite, de faire du toboggan et du tourniquet dans le parc voisin. A l’heure du repas, il répétait : « non ! Non ! » en geignant avant d’envoyer valser son assiette. Nous avons perdu patience, sans crier ni taper, mais en lui reprochant sèchement d’être contrariant exprès. J’ai enfin compris que la situation était sérieuse quand il a refusé de toucher à son yaourt. Mon fils adore les laitages sous toutes leurs formes. Depuis sa naissance, il n’a refusé un produit laitier qu’à deux reprises parce qu’il avait 40° de fièvre. Son front n’était pas du tout chaud cette fois-ci. En revanche, de sa main, il touchait l’arrière de sa tête. J’ai écarté sa menotte, puis sa tignasse de boucles et j’ai commencé à entrapercevoir une plaie sur son crâne. Comme dans un film d’horreur, elle s’élargissait, sanguinolente, à mesure que j’écartais ses cheveux. Mon amoureux, livide, s’est mis à respirer bruyamment. Je sais qu’il ne supporte pas la vue du sang donc je l’ai invité à reprendre ses esprit dans la pièce voisine. Pour ma part, normalement, le sang me fait autant d’effet que du ketchup mis à part que ça a l’avantage d’être moins pégueux. Même à jeun, je peux regarder une aiguille aspirer le contenu d’une de mes veines sans éprouver quoi que ce soit d’autre que de l’ennui. Pourtant, cette fois-ci, la nausée m’a envahie. Tout mon corps m’indiquait la venue imminente d’un malaise, alors j’ai décrété : « on va aux urgences, sinon on va s’évanouir tous les deux de toute façon ». Dans le taxi, nous murmurions nos excuses à notre enfant pour l’avoir grondé alors qu’il souffrait. L’histoire a connu une fin heureuse… Enfin, un an et demi après, je suppose que le risque de traumatisme crânien peut être définitivement écarté. En revanche, je me demande toujours ce qui restera lorsque le temps aura enfoui sa petite enfance dans son inconscient : l’incompréhension de ses parents alors qu’il avait besoin d’aide, ou leurs justifications maladroites ?

J’aurais pu prévoir qu’un jour ou l’autre, il grimperait sur cette cantine. J’aurais dû l’examiner attentivement après sa chute. Mais à quoi bon culpabiliser… Je suis davantage gênée par le point commun essentiel entre l’accident évité de justesse et celui qui s’est déjà produit. Dans les deux cas, je ne prêtais pas attention à mon fils, et ce pour des raisons sans importance, au bout du compte. Il ne faudrait pas que j’oublie que ce que je redoute, ce n’est pas d’être sans emploi, bloquée entre le lave-vaisselle et la plaque de cuisson. Aussi longue qu’elle puisse paraître, cette situation est nécessairement temporaire. Mon cauchemar serait surtout de devenir une ménagère aigrie qui envoie balader son compagnon et son fils à cause d’une énième tasse de café oubliée sur un bureau, d’une chambre mal rangée, d’un repas à cuisiner, ou d’une journée de corvées. (Je caricature exprès ma situation. Elle est loin d’être aussi abominable puisque mon compagnon prend tout en charge le week-end et m’aide dés qu’il le peut. Sinon d’ailleurs, je n’aurais pas assez de temps libre pour faire du sport ni pour écrire.) Bref, c’est ma vie qui me fatigue parfois, ils n’y sont pour rien ou pour si peu. La majeure partie du temps, ils allègent mon existence. Et puis ou avant tout, je dois me rappeler de la réalité des « bisous coeur ». Mon petit prince n’a pas encore pu rencontrer de renard et pourtant, lui, il a déjà compris que l’essentiel était invisible pour les yeux.

* Emile Jadoul, l’École des loisirs

** Alphonse Allais

Share Button

« Regarde maman ! Il y avait du feu dans le ciel alors les pompiers ont éteint le feu et après il y a eu la nuit et maintenant il y a beaucoup de fumée dans le ciel, alors les avions ne voient plus rien dans le ciel. »*

Durant cet hiver, le ciel tergiversait entre les saisons tout au long de la journée. Un samedi au début du mois de février, j’ai repoussé le moment de me diriger vers ma salle de sport à cause des gros flocons qui s’amoncelaient sur la terrasse. Dés mon premier pas à l’extérieur, j’ai entendu un craquement suivi d’un bruit spongieux tandis que mes Docs se recouvraient d’eau jusqu’aux chevilles. J’ai pensé à ces chocolats qui déversent de la liqueur dans la bouche quand on les croque. Sur ma langue, j’en ai horreur, mais sous mes chaussures la sensation était amusante, du moins pendant le premier tiers du trajet. Mes cheveux bruns et mon manteau rouge étaient devenus blancs à l’arrivée. « – Hier après-midi, j’étais à la terrasse d’un café et je disais à une amie que le printemps était en avance cette année. Comment est-ce que ça peut changer aussi vite ?, demandait l’une des coachs, l’air catastrophé. – C’est deux mille quinze, ce n’était pas comme ça l’an dernier, la rassurais-je. » (Provençale, elle est nouvelle dans la région). Une heure trente plus tard, la neige était devenue de la boue et le soleil séchait mes cheveux tandis que je rentrais. Dans l’après-midi, pluie, grésil, neige fondue et soleil se sont succédé. Le lendemain, ma mère affirmait à un agent immobilier qu’elle supportait mal le froid stéphanois (elle qui est originaire des montagnes piémontaises, qui a vécu 8 ans dans le Nord de la France, qui sort systématiquement sans manteau et qui dort toujours avec les fenêtres ouvertes y compris en hiver… Ma mère). Il a osé lui répondre : « ici au moins, nous avons de vraies saisons ». Pour sa défense, il était 9 heures du matin donc nous étions encore en hiver, le printemps surgirait sans doute en fin de la matinée.

Ma mère avait prévu de venir me voir à cette date bien avant que ce rendez-vous soit pris avec l’agence. J’en ai profité pour connaître son avis de propriétaire expérimentée. Elle m’avait prévenu qu’elle émettrait des critiques pour faire baisser le prix, et j’étais censée ne pas intervenir. Je n’ai pas tout à fait réussi à jouer le jeu tant elle était dans l’excès, comme souvent. Et puis, distraite et à demi-sourde, elle posait parfois des questions auxquelles on venait de répondre. Le propriétaire, en montrant la pièce, déclarait : « – la chaudière est neuve, elle a 5 ans. Ma mère rétorquait : – elle est vieille cette chaudière, non ? ». Ceci dit et c’est l’essentiel, elle a approuvé notre choix. Quant à moi, je voyais pour la troisième fois ce logement « idéal pour les familles nombreuses, les colocations ou les chambres d’hôtes », selon l’annonce, donc pas pour nous apparemment. C’est tout de même idiot… Si nous pouvons avoir un F8 au même prix qu’un F3, pourquoi nous en priverions-nous ? En réalité, son style atypique nous a attirés davantage que sa surface. Au début de notre recherche, nous avons perdu beaucoup de temps à prendre contact avec un propriétaire ou une agence à chaque fois qu’un bien immobilier paraissait correspondre à nos critères (trois pièces, une terrasse ou un jardin, pas loin d’une école, proche du travail de mon amoureux et de ma salle de sport, avec un prix inférieur à tel montant). Petit à petit, nous nous sommes rendu compte que les appartements modernes dans une grande copropriété dite « de standing », eh bien, ils nous convenaient uniquement en tant que locataires. Ils n’ont aucune particularité, pas le moindre charme. Nous en arrivions à les confondre tant Ils s’oublient immédiatement. Y séjourner, d’accord ; en posséder un, non. Dans ce F8, mon fils pourra jouer à cache cache dans les recoins, escalader des escalier donnant sur un plafond, ou cacher ses trésors dans des passages secrets. C’est un appartement plein d’histoires à inventer.

D’ailleurs, le petit aime beaucoup (trop ?) inventer des histoires. J’ai été émue quand son imagination a commencé à se développer. Depuis, sa capacité à inventer a pris une ampleur parfois pénible. Maintenant, les fourchettées sont des camions qui passent autour d’arbres (incarnés par un poing), circulent sous des tunnels (des mains arrondies), allument les phares à cause de la nuit-(pouce et index se rejoignent) et… vivent des tas d’aventures avant d’entrer dans le garage (la bouche). (C’est un exemple parmi d’autres, il y a aussi des scénarios à base de lapins, de familles ou d’objets du quotidien). Céréales, Légumes et viandes s’amusent peut-être beaucoup pendant les repas interminables de mon fils, on ne peut pas en dire autant en tant que parents. Soit dit en passant, si dans la rue, vous croisez un jour un petit garçon qui marche en émettant des grondements et en faisant des moulinets avec les bras, ne vous affolez pas ! En dépit des apparences, ce n’est plus un enfant, il s’agit désormais d’une pelleteuse sur un chantier. Il aime également beaucoup voir des visages et des animaux dans les trois taches de dentifrice sur le miroir de la salle de bains et les faire bavarder, de préférence à l’heure où il doit partir à l’école. Bref, ses histoires me rendent tour à tour admirative et impatiente. Récemment, j’ai découvert que ce comportement pouvait lui poser des problèmes en dehors du contexte familial.

A la fin du mois de février, l’école nous a proposé d’assister à une matinée de classe. Nous n’étions pas enchantés à l’idée de retourner en maternelle. J’ai été très tentée de prendre un article scientifique et mon amoureux un roman, ou l’inverse. Néanmoins, nous ne pouvions pas refuser d’en savoir davantage, sur les activités en petite section autant que sur le comportement de notre fils en milieu scolaire. Au sujet de ces premières, j’ai été contente de retrouver le matériel Montessori dans une école publique. La maîtresse, ferme et néanmoins patiente, nous a fait bonne impression. Par ailleurs, on me répète depuis 3 ans et 5 mois que chaque enfant est différent et progresse à son rythme. D’accord, de façon théorique, c’est acquis. Toutefois, n’ayant aucun autre modèle de gamin du même âge sous les yeux, nous rêvions souvent d’une démonstration pratique. Là était certainement l’aspect le plus intéressant de l’expérience : ils réagissaient différemment les uns des autres, en particulier face à une activité commune. Si mon enfant n’était pas le plus inquiétant (le petit Kyllian avait trois objectifs en classe : taper ou pousser ses camarades puis crier dans leurs oreilles, par exemple), il n’en était pas moins original.

Pour le premier atelier, le matériel était le suivant : une boîte, des figurines de chats, une planche cartonnée avec la boîte et 0, 1, 2 ou 3 chats colorés représentés. Il fallait mettre les figurines dans la boîte comme sur le dessin de la planche, puis les compter avec les doigts. Après quelques planches, l’adulte augmentait la difficulté en remplaçant les chats par des points noirs à compter. Mon fils a compris la consigne et il a fait aisément l’exercice… Une fois. Ensuite, malgré les félicitations suivis d’encouragements à continuer, il a décidé de jouer comme il en avait envie. Les chats frappaient à la porte, se disaient bonjour, utilisaient la planche comme table pour manger avant de faire la sieste, puis d’aller au parc, etc. La maîtresse lui a expliqué gentiment : « ce n’est pas le moment de raconter des histoires, ce n’est pas ce que je te demande de faire…» Autant essayer de donner un ordre à un chat. Tous les autres enfants de cet atelier ont fait l’exercice jusqu’au bout. En cours de gym, au moment où la maîtresse expliquait ce qu’il fallait faire, à savoir « déménager le plus vite possible » (prendre un objet sur un tapis, courir vers la droite puis le poser sur un autre tapis), toute la classe avait les yeux tournés vers elle à l’exception de mon fils. Il regardait dans la direction opposée. Il a donc été le seul à courir dans le mauvais sens ensuite. Notons que dans le cadre d’un déménagement, son comportement était tout à fait logique : aller dans cette direction lui permettait de se rendre plus rapidement de son ancienne maison à sa future demeure. Mais bon, je n’aurais pas l’audace de prétendre qu’il agissait de façon réfléchie. J’ai failli lui crier : « mais enfin, même si tu n’as rien écouté, tu n’as qu’à suivre les autres, tu vois bien qu’ils courent tous vers la droite, arrête d’aller à gauche ! » Dans l’absolu, ce n’est pas franchement le conseil que je lui donnerais mais devant la maîtresse, j’étais un petit peu gênée. Bref, cette dernière nous a résumé la situation pendant la récréation : « il est tout le temps dans la lune, il plane sans arrêt…» Cette phrase doit rappeler quelqu’un à tous ceux qui me lisent depuis longtemps. Ce comportement m’a pénalisée durant toute ma scolarité. Bien sûr, je sais que mon minot n’a que trois ans même pas et demi, et qu’il pourrait tout aussi bien devenir un élève attentif dans quelques années. Je l’espère très fort pour lui car l’école n’est pas faite pour les rêveurs.**

Pour en revenir à notre futur logement, lors de la deuxième visite mon fils nous a affirmé sans hésitation : « je l’aime vraiment beaucoup ce « nappartement », c’est mon préféré ». Puisque tout nous poussait à l’acheter, nous avons entrepris de contacter nos banques respectives. Dans ce contexte, à la Société Géniale, ma conseillère nous a parlé de ma situation « pénible » (selon ses propres termes). Je lui ai répondu honnêtement : « de toute façon, ça ne peut pas être pire pour moi. Pas de revenus, pas d’allocations, aucune aide financière… Logiquement, ça ne peut que s’améliorer ». Elle a hoqueté quelques minutes, sa main baguée plaquée sur ses lèvres, puis elle a laissé jaillir son fou rire. Mon amoureux n’essayait même pas de faire semblant de masquer le sien. Ahurie, je les ai regardés s’esclaffer de concert. Je n’essayais pourtant pas d’être drôle. Au moins, mon désespoir amuse-t-il autrui, à défaut de me faire consciemment rire de moi-même.

Suite à ce rendez-vous et à d’autres simulations effectuées ici et là, nous avons fait une offre d’achat. Tant que j’étais locataire, j’ignorais que le propriétait mettait son appartement en vente en prévoyant de baisser le prix et que l’acheteur proposait moins que ce qu’il avait l’intention de payer. Cette comédie des négociations ne s’apprend pas en jouant au Monopoly. Comme nos proches nous le conseillaient, nous avons proposé un prix inférieur à celui que nous étions prêts à mettre. À notre grande surprise, notre offre a été acceptée immédiatement. Par conséquent, le remboursement du prêt nous coûtera moins cher que notre loyer actuel et nous n’aurons pas cette contrainte durant une éternité (je considère qu’au delà de quinze années d’engagement, on se rapproche de l’éternité). Depuis, je répète en prenant un accent pointu : « je vous prie de me respecter car je suis propriétaire moi, monsieur, 8 pièces, 142 m2 sans compter les résidences, rien que ça oui. » C’est chouette et c’est vaguement irréel aussi. D’aucuns pourraient presque croire que nous commençons à devenir des grands. (Du moins ceux qui ne nous ont pas entendus chantonner joyeusement : « super, on va pouvoir acheter davantage de bières ! »)

En fait, nous signerons le compromis de vente la semaine prochaine, puis deux mois s’écouleront avant d’obtenir les clés de notre palais, et si on y ajoute les travaux pour m’aménager un bureau, le renouveau ne se fera qu’à la fin de l’été voire au début de l’automne. Les beaux jours risquent de s’écouler beaucoup trop lentement cette année. Mon amoureux a hâte d’y être pour pouvoir économiser. Pour ma part, j’essaie de voir ce déménagement comme un nouveau départ (salut cliché, mon vieil ami). D’ailleurs, je vais rester dans le même secteur, c’est assez bizarre. Auparavant, dés que ma situation professionnelle changeait, je partais dans une autre ville. Aix pour être étudiante et caissière, Lyon pour devenir bibliothécaire, et Sainté… Pour être chômeuse et mère au foyer à plein temps (la tâche que je n’ai jamais désiré accomplir). Pourvu que je puisse enfin faire rimer Sainté avec nouveau métier… Comme d’habitude je pars défaitiste (ou lucide) mais je suis tellement impatiente d’essayer malgré tout. D’ici, je ne regretterai sans doute que la vue depuis ma terrasse et mes baies vitrées. Dans notre future habitation, il n’y aura rien à voir dehors. Si elle possède de grandes fenêtres par lesquelles la lumière entre généreusement, l’extérieur est absolument inintéressant depuis l’intérieur. Au revoir levers et couchers de soleil, panorama de la ville aux sept collines et piétons à observer en douce. Peut-être est-ce mieux au fond ? J’ai longtemps procrastiné en utilisant le prétexte de la contemplation, or j’ai perdu cette liberté. Contrairement à ce que j’ai prétendu à ma conseillère, ma situation va empirer sinon. Je dois devenir mon propre patron alors que je me suis toujours sentie incapable de diriger qui que ce soit, à commencer par moi. Alors j’espère de tout coeur que là-bas, moi aussi, je trouverai plein d’histoires à inventer.

* c’est ce que m’a dit Le Boutchou lors d’une matinée très nuageuse.

** Ce matin, l’école a invité les parents disponibles qui le souhaitaient à participer aux ateliers de fabrication d’instruments de musique (maracas, flûtes de paon, castagnettes et bâtons de pluie à base de pailles, de bouteilles vides, de rouleaux d’essuie-tout et autres matériaux de récupération). (En général, l’école actuelle de mon fils implique beaucoup les parents dans les activités scolaires). J’y suis allée seule cette fois-ci. Mon enfant était attentif, concentré et obéissant. Dans ce contexte (peindre, découper, coller et faire de la musique), il ne ressentait pas le besoin de s’évader. A la fin de notre première matinée à l’école, mon amoureux relativisait  le comportement de notre progéniture ainsi : « c’est un artiste. » Allons supposer qu’il a raison. Quant à savoir si l’école est adaptée aux artistes…

Share Button