Archives mensuelles : janvier 2015

Bilan 2014, nouvelle année mystérieuse

En 2014, pour la première fois ou la seule dont je me souvienne, je me suis étourdie en dansant la Capucine plusieurs fois par mois. J’ai entendu mon fils prononcer ses premières phrases avec son intonation singulière (je veux ouvrir la por. Teuh. Pour rentrer dans la maison. Mmm.). Je l’ai accompagné dans une salle de classe. J’ai crié parfois face à lui, involontairement, chose que je n’aurais jamais faite quand il ne communiquait que par des pleurs. J’ai constaté que toutes les amies qui avaient eu un enfant la même année que moi donnaient naissance au second ou l’attendaient et je me suis sentie marginale, surtout après avoir lu cet article. (A Noël, l’une des cousines de mon amoureux, radieuse, m’a annoncé la naissance prochaine de son quatrième enfant en six ans. Elle a ajouté : « J’ai toujours déclaré que j’en aurais quatre et que je resterai à la maison pour m’occuper d’eux, c’était mon rêve. ») J’ai utilisé une vapoteuse tout en préférant mes cigarettes mentholées habituelles (j’aurais tellement préféré être accro à la cigarette électronique pourtant…). Je n’ai vu aucun concert et je ne suis allée au cinéma qu’une seule fois. Je n’ai lu qu’une dizaine de livres mais dans des genres très différents, comme pour compenser mon manque d’évasion. Je suis entrée dans une salle de sport. J’ai couru pendant une heure quinze (« j’ai dû m’arrêter parce que j’avais un peu mal là, à cet endroit, là tu vois… – ça s’appelle un point de côté Junko… – Ah c’est ça un point de côté ! J’y avais pensé mais je n’étais pas sure que ce soit vraiment ça ») et j’ai rêvé de participer un jour à la Sainté-Lyon. J’ai fini d’écrire le texte d’une pièce de théâtre et j’ai mangé du zèbre, mais pas simultanément.

Je ne sais pas si 2015 sera une bonne année ou non pour moi. De toute façon, c’est souvent quand je me crois à un tournant positif de ma vie que je me prends une impasse en pleine gueule. En corrigeant le 4 – que j’avais machinalement inscrit sur un chèque – pour en faire un 5, j’avais vaguement l’impression d’être dans le futur. Où sont les voitures volantes et les billets pour aller passer les vacances sur la Lune ? Je me rappelle que mon professeur de CM2 (nous étions donc en 1990) prétendait qu’en l’an 2000, les voyages touristiques dans l’espace nous paraîtraient moins exotiques que les embouteillages sur l’autoroute. Remarque, je suis déjà trop souvent sur une autre planète tandis que je n’ai pas de voiture. En tout cas, à la place ces progrès technologiques fantasmés, des fanatiques exécutent des dessinateurs… mais bref, je ne raconterai pas le choc face à l’inimaginable (« Putain, c’est pas vrai… » a été ma première phrase en lisant les infos), ni les sanglots de ma mère au téléphone. Je n’expliquerai pas non plus pourquoi je suis mal à l’aise à l’idée d’écrire « Je suis Charlie » où que ce soit malgré tout. Tant de textes ont été écrits au sujet de cet attentat qu’à quoi bon en rajouter. Ce n’est pas comme si j’avais besoin d’en garder une trace écrite pour m’en souvenir.

J’ai commencé l’année 2015 avec une sorte de grand ménage de passé. J’ai pris un sac poubelle pour tout ce qui me paraissait vraiment trop inutile : la carte d’abonnement à Vidéo Futur que j’utilisais en 2001 pour emprunter des nanars horrifiques avec ma copine Marion à Aix-en-Provence, des cosmétiques desséchés et probablement cancérigènes que j’avais reçus à Noël dans les années 90, ou encore ce t-shirt avec un visage mi Reine d’Angleterre-mi tête de mort tellement ridicule que personne n’en veut même à 1€ sur Le Bon Coin. Ma syllogomanie ne me gênait pas tant que je vivais seule. Avec un gosse qui semble en avoir hérité (si j’en crois sa manière de s’accrocher à ses premiers hochets de nouveaux-nés à chaque fois que j’envisage de les transmettre à d’autres bébés pour les rendre heureux et, accessoirement, pour remplir mon compte en banque vide), la situation devenait dangereuse. J’avais peur de finir ma vie comme Homer Lusk Collyer. (Est-que toi aussi, quand tu lis sur Wikipedia : « l’aîné fut écrasé par une valise et trois énormes liasses de journaux alors qu’il rampait dans un tunnel de journaux pour apporter à manger à son frère paralytique aveugle », t’as l’impression qu’il manque l’introduction de Jean-Marc Morandini : « Aujourd’hui dans Tout est possible… » ?) Je me demande si j’aurais fini avant de déménager étant donné qu’il m’a fallu une semaine pour faire le tri dans une seule commode.

 Les visites d’appartement ne m’aident pas à être efficace. Heureusement, je commence à décrypter la langue des petites annonces et à savoir que « haut potentiel pour cet appartement » signifie « logement délabré et insalubre, compter 200 000€ de travaux au minimum », ou que « rafraichissements à prévoir » veut souvent dire « appartement de vieux décoré de manière hideuse. » On progresse toujours mieux en territoire inconnu quand on maîtrise le jargon. D’ici six mois au maximum, je cesserai d’écrire sur un bout de canapé rouge ou sur le coin de table noire dans la salle à manger. J’aurais un bureau où recevoir des gens pour écrire à leur place. Vis à vis de moi-même aussi, cet espace propre m’est indispensable. Comment pourrais-je me concentrer sur un texte quand, à chaque fois que je lève les yeux, tous les éléments de la pièce – inanimés ou non d’ailleurs – me rappellent que j’ai des tâches moins plaisantes mais plus urgentes à faire ?

Dans deux jours, j’irai découvrir le spectacle dans lequel des comédiennes interprétent le texte que j’ai écrit. Ce sont elles qui jouent mais je ressens quelque chose qui ressemble à du trac tous les soirs depuis la première. Le théâtre se situe à côté du dernier appartement que j’ai occupé à Lyon, alors je me revois dire à mon amoureux qu’il faudrait qu’on y aille pour voir une pièce un jour,  5-6-7 ans auparavant. M’y rendre pour la première fois en tant qu’écrivaine après avoir déménagé à soixante kilomètres de là, c’est simplement insensé. Face à ce constat, toute tentative pour prévoir les évènements à venir est absurde, n’est-ce pas ? Je n’ai pas trop peur de 2015 car j’ai cessé d’être effrayée par les routes qui ne mènent nulle part. En revanche, j’aimerais que cette blagueuse d’existence, à l’humour parfois trop noir, épargne mon gosse aux genoux bleutés par la témérité, et qu’elle m’amène de temps en temps à sourire en lisant les nouvelles du jour, pour changer. Que 2015 nous soit belle et agréablement surprenante, à tous.

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