Archives mensuelles : décembre 2014

Noël, la famille, et tutti quanti

Après la sonnerie du réveil, je me contente souvent d’allumer la lumière et de remuer nerveusement sous la couette, sans réussir à m’en extraire mais sans me rendormir non plus, à cause du retour du froid et de l’humidité partout sauf dans le lit.  L’instant où la vapeur de la tasse de thé viendra me réchauffer le visage et les mains me paraît de plus en plus difficile à concevoir. Je me contorsionne pour enfiler des vêtements chauds sous les draps. En général, mon amoureux fait déjà chauffer la casserole de lait et la bouilloire au moment où je m’avance dans la salle à manger.

J’écarte la frange trop longue de l’enfant qui s’accroche à ses cils gigantesques (ses cheveux sont tellement soyeux qu’ils me caressent la peau lorsque je les touche, parfois j’en frissonne d’affection). Lui, à l’heure du p’tit déj’, ma tendresse, il s’en balance. Il veut « encore du jojola jo » (du chocolat chaud). Ce matin, à cet instant, va savoir pourquoi, certaines phrases de ce texte me sont revenues en mémoire. J’ai été saisie par le contraste entre ici et mon ancien chez moi. Seuls les meubles sont restés. Je n’arrive même plus à me souvenir de l’odeur du tabac froid, de celle du café au lait, ou de comment c’était quand il y avait encore une télé sans aucun être humain à mes côtés au réveil.

Peu de temps après, au retour de ma séance de sport, j’ai croisé le voisin du neuvième étage dans le garage. « Je ne vous avais pas reconnue ! Vous avez changé de coiffure ? » Mes cheveux étaient simplement attachés en chignon grossier (« j’te fais une crotte » disait élégamment ma mère quand elle me coiffait ainsi gamine), encore humides de transpiration (devant la saleté des cabines, j’avais renoncé à prendre une douche dans le club). Il m’a affirmé : « vous faîtes très étudiante comme ça. » Ah… Une demi-heure plus tard, lavée et avec ma coiffure habituelle (séchage à l’air libre et brosse introuvable), la nouvelle voisine du deuxième me demandait : « vous êtes étudiante ? » Que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Je me suis imaginée attendre à la maternelle un fils qui n’était pas encore né puis, au retour, voir mes cours de l’Ecole éparpillés autour de l’ordinateur à côté d’une tasse qui sent encore le café au lait… Le cauchemar, ai-je pensé avec une certitude qui m’a surprise. Après tout, à 25 ans, je n’avais pas encore choisi où aller et presque tout était envisageable à condition d’en être capable… d’où mon angoisse d’étudiante, d’ailleurs. En vieillissant, on gagne en assurance et en compréhension de soi, or c’est à ce moment là que les possibilités se réduisent. Ne serait-ce pas un tantinet mal foutu ?

Alors que je patientais devant la porte fermée de l’école, j’ai reçu un sms en provenance de mon club de sport : « Félicitations ! Vous avez gagné le prix de l’assiduité sportive. Un cadeau vous attend demain ! » Si on m’avait prédit ce message dix ans plus tôt, désespérée je me serais bourrée la gueule à la vodka-orangina rouge jusqu’à en perdre conscience pour oublier ce présage. Pas de doute : je ne suis plus étudiante. Ensuite mon fils s’est jeté dans mes bras comme pour mieux me confirmer sa délicieuse réalité. Comme toujours, parcourir les quelques mètres qui nous séparent de l’immeuble a duré une infinité de minutes. Crispée, j’ai contenu mes trépignements. Marcher dans les flaques, cueillir des mauvaises herbes, danser la capucine autour d’un arbre… Il saisit chaque occasion de ralentir. Non pas pour m’emmerder bien sûr. Lui, il a la chance de ne pas connaître l’angoisse du temps perdu.

Sur le trajet, au retour comme à l’aller, il répétait qu’il voulait de la neige. Elle est imminente. Dans le ciel blanc, je lis sa venue prochaine. A l’angle de la place, j’ai aperçu le premier marché de décembre. Petit à petit, les couleurs des fêtes hivernales vont envahir la ville autour de nous. Cette année, je n’ai pas envie de passer la Noël, la seconde dans le froid lorrain. (La premiere était vaguement morbide). Si j’aime l’atmosphère feutrée des jours neigeux, à la fin de l’année je préfère contempler la mer. Ses plages sans touristes dénudés aussi, quand il n’y a que des enfants qui étrennent, sur la jetée, leur trotinettes, leurs patins à roulettes et leurs vélos neufs à peine déballés. Sauf qu’on s’en fout de ce que je préfère, c’est de nous qu’il s’agit, même si j’entends mon père répèter dans ma tête : « si on n’a pas envie de voir une personne ou de se rendre quelque part, on n’y va pas et basta ! On ne s’oblige pas à y aller en râlant. » (Lors d’un reveillon du jour de l’An, j’avais passé la nuit dans Lyon avec mon amoureux, entre les amis, les bars et les billards. J’avais oublié mon téléphone portable chez moi donc je n’avais pas pu appeler mes parents à minuit comme les années précédentes. J’étais rentrée vers six heures du matin après toutes sortes de péripéties glauques, et je m’étais enfouie dans mon lit cuver mes bières, mes cocktails, ma cocaïne, etc. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner donc j’avais fini par le débrancher. A mon réveil à midi, mon répondeur était saturé de messages. Sur l’un d’eux, ma mère me disait : « ton mec germanique là, il ne peut pas comprendre que pour nous, Méditerranéens, la famille c’est fondamental ». J’ai éclaté de rire.)

Je me souviens que tatie Françoise ou tonton Paul existent quelque part (au minimum leurs noms sur des pierres tombales) lors des fêtes dans la grande famille de mon amoureux. J’y entends toujours quelqu’un, souvent âgé, lui dire : « la famille c’est ce qu’il y a de plus important tu sais. » Avant ou après, vient un moment où ils essaient de me faire parler de la mienne, par politesse ou pour comparer je ne sais. Je n’ose pas avouer que selon mes parents, ceux qui ne sont pas des gros cons sont des escrocs, et qu’ « on ne va pas fréquenter des débiles uniquement parce qu’ils font partie de la famille. » Alors j’invente des histoires rocambolesques de disputes et d’héritages. Ils prennent un air compatissant. Ils ignorent que je suis venue sans en avoir envie et en râlant.

Malgré tout, il y a l’enfant. Pour moi, Noël n’a d’importance que vis à vis de lui maintenant. ll va découvrir la caverne d’Ali-Baba dans le grenier, celle dont mon amoureux me parle avec des yeux humides de nostalgie. La tante J. va lui répéter qu’il est trop mignon. Il ne l’entendra pas me redire dans la foulée : « tu réussis tellement bien les enfants que tu dois absolument en faire un autre ! » Il ne se rendra pas compte que les anedoctes des repas interminables sont celles que j’entends trois fois par an depuis dix ans. Il ne saura pas que j’ai envie de gifler sa grand-mère paternelle sans arrêt (mais elle mériterait un article à elle toute seule, un jour prochain je vais craquer).  Lui, il aura même la possibilité de s’échapper de table pour jouer. Il aura davantage de cadeaux que si je n’y étais pas allée. Il pourra probablement construire son premier bonhomme de neige dans le grand jardin. Après tout, la mer, il la voit déjà en été. Il a l’avantage de connaître à la fois la Mediterranée les montagnes et les plaines, les traditions culinaires et les accents opposés, les cigales et les fourmis, etc. Et s’il a l’air suffisamment joyeux là bas, j’en arriverai à penser que c’est bien de lui donner des racines et des branches. Lui, au moins, Il pourra choisir de les couper ou d’en prendre soin. Un jour, devenu vieux, il expliquera peut-pêtre à ses descendants que la famille, c’est ce qu’il y a de plus important. Pour ma part, en attendant, je trouve toujours que la famille, c’est plutôt ce qu’il y a de plus compliqué, tu sais.

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