Archives mensuelles : février 2014

La vie rêvée des chauves souris (2)

(précédemment)

La bibiothèque éphémère du local à poubelles, la girouette et l’homme aux couleurs de la Jamaïque.

Je rentre chez moi uniquement pour éteindre le piano et prendre mon caddie afin d’aller acheter des fruits. A l’exception des mangues, des fraises l’été et du jus de tomates toute l’année, je ne consomme des fruits que s’ils sont pressés dans un cocktail alcoolisé. En revanche je tiens à ce que mon fils ait une alimentation plus équilibrée que la mienne. Je fais un rapide détour pour recycler mes bouteilles en verre vides. Dans le local à poubelle, je trouve le polar du jour (« N comme nausée » de Sue Grafton, qui finira dans mes toilettes au dessus des précédents ouvrages ramassés au même endroit). Je me demande lequel de mes voisins pratique ce « Bookcrossing » depuis le début de la semaine. Lorsque j’ai vu le premier roman policier, j’ai pensé qu’il devait être particulièrement nul, à jeter (donc je l’ai ramassé). Mais si cet inconnu cherchait à vider sa bibliothèque, pourquoi en déposerait-il un seul par jour systématiquement à côté de la poubelle ? En tout cas son manège rend la corvée de descente des poubelles nettement plus attrayante et plus fréquente, j’en viens à y aller exprès pour savoir si un bouquin m’attend au sous-sol.

Dans cette drôle de ville, il y a des marchands de fruits et de légumes, tous les trois cent mètres environ : de saison ou non, bio ou couverts de pesticides, oubliés ou pas. Je décide d’aller chez le plus grand primeur de la ville (motivée par les fruits murs qu’il propose plutôt que par la taille de ses rayonnages en réalité). Au début, au moins entre la Place Chavanelle et la rue St-Jean, je suis assez présente pour remarquer qu’un cinquième magasin de cigarette électronique a ouvert dans le centre-ville (le troisième en trois mois, il faudrait que j’essaie un jour). Je mémorise aussi le sourire irrépressible et vaguement coquin d’une jeune femme voilée tandis qu’elle consulte son téléphone portable. Face à elle sur un coin de trottoir, le vieux Roumain s’essuie lentement et méticuleusement les lèvres avec un mouchoir en papier, en suivant bien les contours, comme s’il utilisait un bâton de rouge à lèvres. Sur le passage piéton, malgré mon baladeur, J’entends ce minot de 7-8 ans expliquer à sa mère : « non je ne veux pas aller en vacances en Italie car je ne sais pas parler italien, je ne pourrais pas parler avec les filles jolies » (les « filles jolies », pas « les jolies filles »), et cette dernière rétorquer mi amusée mi stupéfaite : « Ah c’est ça qui t’inquiète !? » Et puis je ne sais quand ni où exactement, à quoi je pensais ou à quoi je rêvais, je me suis absentée.

Marcher en musique entraîne souvent ce problème chez moi. A Lyon, quand je revenais à pieds de la bibliothèque, je m’en apercevais en arrivant devant mon immeuble car il manquait une partie du trajet dans ma mémoire. Je ne pouvais pas être chez moi aussi rapidement après le pont sans avoir traversé les ruelles de manière somnanbulique. Ce pilotage automatique n’était pas gênant pour suivre mon chemin quotidien. De toute façon, généralement, personne ne m’attendait et je n’avais aucun impératif particulier. C’est différent maintenant. Je n’ai plus le temps de me perdre depuis que j’ai une famille. Alors sur la place, j’essaie de me souvenir : est-ce que c’est la rue perpendiculaire à celle qui est à ma droite ou la rue perpendiculaire à celle qui est à ma gauche ? Plantée et vacillante telle une girouette, je jette des regards éperdus vers les deux rues en alternance, comme si l’une d’entre elle allait m’interpeller : « hey toi, par ici ! »

Je viens de noter, quelque part dans mon champ visuel, la présence d’un monsieur immobile portant les couleurs du drapeau jamaïcain quand celui-ci s’avance vers moi : « vous cherchez quelque chose ? » « La rue George Tessier ». Il bafouille : « ah euh… C’est celle d’en face, c’est là que je vais justement ». Une petite alarme résonne dans ma tête (“Alerte ! Alerte !” « Alerte ! » avec la voix du perroquet dans Les Cités d’Or. (Ce perroquet me poursuit depuis vingt ans. C’est long, vingt ans.)). D’abord je ne sais plus si c’est à droite ou à gauche mais je suis quasiment certaine que ce n’est pas en face. Ensuite, inutile d’être doté de pouvoir télépathiques pour comprendre qu’il ment. Enfin, son regard fuyant (m’en rappelle un autre) ne me met pas en confiance. Malgré tout, il y a toujours ce petit doute car ma boussole interne peut se détraquer complètement. Je n’ose pas non plus lui expliquer : « je ne sais pas où je dois aller mais ce n’est pas là, votre tête ne me revient pas (ou me revient trop) et de toute façon je préfère marcher seule ». Ce ne serait ni logique ni poli. Alors en attendant d’avoir une meilleure idée, je le suis.

« Vous n’êtes pas d’ici ? ». Il pose cette question de manière atone, sans donner l’impression de s’intéresser à la réponse, probablement par habitude. (Pourquoi les personnes inconnues veulent toujours commencer par savoir d’où on vient et quel travail on fait ? C’est un peu ennuyeux car je n’ai jamais clairement su d’où je venais (enfin, du ventre de ma mère mais mon savoir s’arrête là ou presque) et que je n’ai plus de travail.) J’avoue : « je vis ici depuis un peu plus de deux ans ». (Oui Monsieur, je vis dans le centre-ville depuis 26 mois et je suis incapable de rejoindre le primeur que je fréquente au moins une fois par semaine, situé dans l’une des rues les plus fréquentées de la ville… héééé oui.) « Vous travaillez dans le coin ? » (Et voilà…) « Je ne travaille plus. Mon compagnon travaille ici et je l’ai suivi. » La réaction de mon interlocuteur pourrait être risible. Il s’arrête d’avancer et dans l’absence de foulée, il balbutie : « euh… finalement je vais y aller en marchant lentement euh… en prenant un chemin plus long enfin euh… mais c’est tout droit ». Bien… Je le remercie avant d’interroger la première mamie croisée à l’intersection suivante. Elle me confirme que je vais dans le mauvais sens. Sur la place, c’était sur ma gauche. Je fais un détour en empruntant une rue parallèle pour ne pas le recroiser. Jusqu’où serions-nous allés si je n’avais pas mentionné l’existence de mon amoureux ?

Chez le vendeur de fruits et de légumes, je suis soulagée de voir la rouquine à la machoire chevaline. Non pas que je l’apprécie particulièrement. Un après-midi, une de ses collègues disait : « moi ce vent ça me donne soif ». C’était au début de l’automne. La rouquine m’avait chuchoté : « c’est surtout le fait de parler au lieu de bosser qui lui donne soif. Moi elle me donne mal à la tête ». Et moi, je n’aime pas les messes basses. Oui mais l’autre caissière, la blonde, m’avait perturbée lors de mes derniers achats. J’avais tapé mon code puis elle avait repris la machine à carte bleue. J’attendais. Elle encaissait d’autres clients sans me donner ni carte ni tiquet, ça durait anormalement longtemps. J’avais fini par lui demander : excusez-moi mais ce n’est pas encore terminé là ? » Elle m’avait ordonné : « un peu de patience jeune fille ! » (Bonjour j’ai 33 ans…) J’étais trop interloquée pour penser à me sentir flattée.

Je m’ordonne de rester attentive le temps de faire le trajet en sens inverse pour retourner vers mon appartement. En passant par la place d’où je venais, je vois le monsieur vêtu de vert, de jaune et de noir. Il est immobile, au même endroit que tout à l’heure au centimètre près, comme s’il ne m’avait jamais abordé pour me « renseigner ».


(La chanson que j’écoutais juste avant de m’absenter).

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