Archives mensuelles : janvier 2014

La vie rêvée des chauves-souris (1)*

*Mon texte étant très long, je l’ai divisé en épisodes. Le reste sera posté dans les jours qui viennent.

1. Le cahier rouge, le boutchou au petit matin, Einstein et les bobos des tuyaux.

J’entends le petit « clic » de l’alarme que mon amoureux désamorce quelques minutes avant son retentissement (cette précaution était-elle vraiment nécessaire puisque je l’ai toujours vu se réveiller juste avant l’heure programmée ?), l’eau qui jaillit dans la douche, le glougloutement de la bouilloire électrique, le claquement du placard puis les cliquetis du clavier. Je garde les yeux clos pour me rendormir tout en sachant que je n’y arriverai pas. Quand ses pas se font plus lourds – il a mis ses chaussures – je me lève pour refermer la porte derrière lui afin de ne pas réveiller Le Boutchou (elle claque quand elle est tirée de l’extérieur). Tout en buvant mon café au lait mal dosé, je jette un rapide coup d’oeil à mon agrégateur. Le petit rectangle météo affiche un grand soleil présentement, à 8h du matin exactement. Par la baie vitrée, je vois les gouttes de pluie perler la rambarde du balcon. Il devait faire beau Le ciel devait être dégagé pendant mon sommeil agité.

Je prends le cahier relié de cuir rouge que j’ai oublié de remplir la veille au soir. Il contient un aperçu des journées de mon fils : l’heure de son réveil, le contenu de ses repas et s’il les a aimés ou non, la durée de ses siestes, ses jeux, ses sorties, ses premières fois, ses nouveaux mots, ses bons et ses mauvais moments… son quotidien au sens large. Je le tiens à jour en partie pour moi, en partie pour lui, la petite enfance s’oublie si vite m’a-t-on dit. Je remplis en moyenne une demi-page par jour, au stylo noir, sans fioriture. Quasiment chaque matin (et parfois le soir tard aussi), je m’applique pour lutter contre les tremblements qui agitent mes mains. Autrefois, je pensais qu’ils étaient liés à la quantité d’alcool avalée la veille, à une consommation excessive d’excitants ou à mes insomnies. Et puis, durant ma grossesse, j’ai expérimenté l’hygiène de vie à mourir d’ennui saine et irréprochable, or les tremblements persistaient. J’ai la matinée anxieuse, comme si je m’apprêtais toujours subir une épreuve orale devant un jury ou à prendre un avion vers une destination inconnue, alors même que je n’ai plus aucune contrainte de cet ordre là. Ou alors c’est lié à ma peur de louper le temps, de rater ma matinée comme on rate un train… Quoi qu’il en soit, aujourd’hui la situation n’est pas dramatique : je parviens à rester sur la ligne. Dans certains contextes il m’est arrivé d’avoir honte, par exemple le jour où j’ai dû remplir un contrat avec une directrice de crèche à propos de la nouvelle assistante maternelle du Boutchou. Je tremblais de manière particulièrement saccadée (les formalités administratives m’angoissent, la colère ressentie quand elle a prétendu qu’une personne en recherche d’emploi pouvait s’occuper de son enfant à plein temps n’arrangeait rien). Elle ne détachait pas ses yeux de mes mains. (Elle doit se dire que si je n’ai pas Parkinson, c’est que je suis une alcoolique inguérissable.)

Je mets machinalement vêtements de rechange, thermomètre, et futur déjeuner dans le gros sac qui ne sert plus à langer qui que ce soit mais qui permet de transmettre les affaires du Boutchou à sa nounou. Je finis de me maquiller au moment où j’entends : « Mômman ? » Mon fils ne crie jamais : « mamaann ! ». Il utilise une voix très douce, à la lisière du murmure. Il ne dit pas exactement « maman » non plus. Il prononce ce mot comme s’il avait la bouche pleine de sucre, comme si ses lèvres étaient partiellement scellées de caramel. C’est collant, « limite écoeurant » selon mon amoureux légèrement jaloux. C’est vrai que je m’attendrais presque à voir sa salive se transformer en guimauve. Comme l’ont remarqué tous ceux qui l’ont entendu s’adresser à moi ainsi, cet appel à la texture de friandise est absolument irrésistible. Mais j’y résiste quand même parce que j’ai du fond de teint sur les doigts. « Attend, j’arrive. » Il répète « atta ». (Théoriquement, ce sont les parents qui apprennent à leurs enfants à parler, mais j’ai souvent l’impression que l’apprentissage est récriproque… Nous nous surprenons à dire « atta », il est « mounié » (= mouillé) cagué (= cassé, heureusement il ne vit pas à Marseille), etc.)

Comme toujours, en entrant dans sa chambre que j’ai rangée la veille, je prends la démarche du Chat quand il zigzague entre les bouteilles de bière vides, afin de ne pas glisser sur une petite voiture, écraser la tête d’un poupon ou graver un lego sur la plante de mes pieds. Résonnent dans ma tête les paroles de son assistante maternelle avec ses vingt ans de métier : « Ce qui est bien avec le Boutchou c’est qu’il veut toujours ranger les jouets après les avoir utilisés, sans qu’on lui demande rien. Je n’ai jamais vu ça auparavant. » Un autre soir, elle m’avait informée : « ce qui est bien avec Le Boutchou, c’est que dés que je lui dis « non », il arrête. A. (la petite fille gardée avec lui) continue et sourit en me narguant, lui jamais. » Admirative, j’avais remarqué : « il a l’air drôlement facile à vivre ce petit, j’aimerais bien avoir le même ». De toute façon, j’avais déjà constaté qu’il se montrait très obéissant en dehors du contexte familial. (Est-ce que je manque d’autorité ? Ou est-ce qu’il sait – plus ou moins consciemment – qu’il doit s’attirer la bienveillance d’autrui alors que la nôtre est déjà acquise ?)

Je lui lance : « bonjour ! » Il s’exclame : « coucou ! » comme d’habitude. Il dit « au revoir » à tout, aux gens qui partent, aux portes aux tiroirs et aux livres qu’il referme. Mais si j’insiste : tu dis bonjour à la dame ? « Non ! Ah non ! » Tu pourrais répondre à son salut quand même… « Coucou ! » Je lui demande s’il a fait de beaux rêves. Il crie : « oui ! » (ou plutôt : « uui ! ») sur un ton joyeux. Peut-il avoir compris ma question ? J’en doute mais je sous-estime souvent sa capacité de compréhension, il me l’a déjà prouvé. Considérer qu’un enfant qui parle aussi peu et aussi mal que lui saisit distinctement ce qui l’environne ne va pas de soi. « Tout le monde croyait qu’Einstein était débile parce qu’il ne parlait pas ». Ah si vous saviez comme j’en ai marre d’entendre cet exemple ! Par pitié, si vous êtes confronté à un parent qui attend impatiemment que son enfant fasse des phrases compréhensibles d’au moins deux mots, épargnez-lui le mythe Einstein (une seule référence dans une biographie écite par sa soeur, ce n’est pas franchement une preuve, surtout que selon les personnes l’âge du premier mot d’Albert change comme par magie : 3, 4, 5, 6 ans… qui dit mieux ?).

Pendant que j’ouvre les stores, Lapinus – le lapin brun – escalade les barreaux du lit pour faire la bise à Rougeaude la coccinnelle. Ces derniers temps, les peluches marchent beaucoup pour se faire des bisous, les morceaux de banane roulent en faisant “vroum” dans l’assiette, les fourchettes dévalent des pentes de pommes de terre neigeuses, le poupon doit aller « sur le pot » régulièrement, et à l’heure du repas, mon petit se précipite vers sa dinette pour « manger » des légumes en plastique et en bois. C’est émouvant de voir son imagination se développer petit à petit même s’il est encore loin des jeux qui commencent par « on dirait que je serais ». (D’ailleurs, étant donné son niveau de langage, je n’arrive pas à me représenter sa manière de se raconter des histoires… S’agit-il de films muets ? De films aux sons incompréhensibles ? De sons qu’il entend dans sa tête sans réussir à les prononcer ?)

Dés qu’il entre dans la salle à manger, le Boutchou se précipite vers mon piano électronique pour appuyer sur l’interrupteur. Ensuite il choisit des morceaux classiques préenregistrés. La première fois, c’était plutôt drôle… Il s’amusait à taper sur les touches quand il a lancé une symphonie de Beethoven dans notre dos, ça a eu son petit effet inattendu comique. Mais à la longue, entendre ces morceaux célèbres durant l’essentiel de la journée nous tape sérieusement sur les nerfs d’autant que la qualité sonore n’est pas exceptionnelle (c’est un bon piano électronique… mais ce n’est qu’un piano électronique). Notons qu’il a quand même l’amabilité de varier la programmation quand on lui demande de le faire. Et puis depuis hier, il joue aussi à mélanger les sons (clavecins, violons, xylophones, orgue), à s’enregistrer… Il a découvert des fonctionnalités que nous igniorions, mon amoureux comme moi. Si c’est plutôt au son du rock ou du tambour de la machine à laver qu’il se met à danser, c’est le piano classique qu’il préfère écouter. Je m’en suis aussi rendue compte dans la rue. La semaine dernière, à l’intérieur d’une maison, un pianiste répétait. Le Boutchou a collé son oreille contre la porte, subjugué. J’ai dû finir par le porter pour l’éloigner. Présentement, je m’apprête à l’amener chez sa nounou mais je sais qu’il faudra que j’attende d’être revenue sans lui pour éteindre mon piano, du moins si je veux éviter des protestations stridentes.

Nous sortons donc en laissant la Première Arabesque de Debussy divertir la pièce vide. La voix féminine de l’ascenseur énumère les étages. Mon précédent ascenseur parlait aussi, celui de la nounou également. Je peux donc en témoigner : contrairement à la dame SNCF, unique quelles que soient la provenance et la destination des trains, il y a plusieurs dames ascenseurs. Existe-il aussi des messieurs ascenseurs ? Est-ce que cette question a le moindre intérêt ? Non sans doute. Les portes s’ouvrent pour laisser entrer la femme du deuxième étage. Depuis que je vis ici, j’ai toujours vu la même femme sortir de cet appartement. C’est plutôt banal, mis à part que mon amoureux a toujours vu un homme entrer dans l’appartement. Il n’a jamais croisé cette femme, je n’ai jamais aperçu l’homme dont il m’a parlé. Nous en avons déduit qu’un couple vivait là. Pourtant l’hypothèse selon laquelle un homme y entre puis se métamorphose en femme à sa sortie serait toute aussi logique d’une certaine manière.

Sur le trottoir, mon fils, attentif et curieux, pointe du doigt tout ce qu’il voit, de haut en bas et même en dianonale. (Que ressent-on quand presque tout ce qui nous entoure a encore un caractère énigmatique ?) Il nomme ce qu’il reconnaît de manière souvent simpliste. Les personnes qui font de la gymnastique sur des matelas derrière la fenêtre d’un bâtiment « font dodo », qu’importe qu’elles aient les yeux ouverts et une jambe en l’air. La trace rouge de peinture sur le tuyeau, c’est parce que ce dernier « a un bobo ». Etrange contraste entre sa manière basique d’appréhender la réalité, et sa capacité à la détourner au moment de jouer. (J’aimerais tellement posséder son regard ne serait-ce qu’une heure, pour mieux le comprendre).

Il tient à gravir l’escalier au lieu de rester sur le trottoir, à escalader chaque rebord de façade à sa portée, à marcher sur des dalles de même couleur… Je le laisse jouer avec la rue. Selon les jours il fait ce trajet en reculant (au sens littéral), en courant, ou en se laissant tirer. Devant la porte de l’immeuble de son assistante maternelle, il peut crier « non » en essayant de s’échapper ou au contraire se précipiter à l’intérieur. En fonction de ces facteurs, j’ai toujours 2-3 minutes d’avance ou 2-3 minutes de retard. Aujourd’hui il est content d’y aller, j’ai 2 minutes d’avance. L’ascenseur ponctue son ouverture d’une petite « musique » (sol mi do). La porte de l’appartement s’ouvre immédiatement, c’est rassurant. A deux reprises j’ai dû attendre pour finalement me retrouver face à une madame échevelée, en robe de chambre, pieds nus (les ongles impeccablement vernis de rouge néanmoins), bredouillant : « j’m'excuse, j’me suis oubliée ». Drôle d’expression qui m’évoque l’incontinence plutôt que la panne de réveil. Cela ne m’a pas posé de problème particulier en réalité. J’étais surtout amusée et un peu gênée pour elle.

Cette assistante maternelle est « spéciale » dans l’ensemble. Grande et brune au regard turquoise, elle a dû être belle dans sa jeunesse, avant d’avoir un visage aussi… cabossé ? Après notre premier entretien avec elle, j’avais fait remarquer à mon amoureux : « elle a été courageuse de dire qu’elle fumait, même de temps en temps uniquement à l’extérieur c’est surement rédhibitoire pour de nombreux parents ». Il m’avait répondu : « de toute façon, t’as vu sa tête ? C’était obligé qu’elle fume ». Réflexion potentiellement stupide, les apparences trompeuses etc. Oui mais, je comprenais très bien ce qu’il voulait dire. Sa voix aussi, traînante et pâteuse… Au début nous avons cru qu’elle était imbibée d’alcool. Mais même lorsqu’elle « s’oublie », elle marche droit et ne dégage aucune odeur inquiétante. je ne sais rien de son passé mais il est aisé de l’imaginer difficile à vivre. A moins que ce ne soit ce métier, être entourée de nombreux bébés durant plus de deux décennies, qui l’ait usée prématurément ? Ce ne serait pas inconcevable pour moi, un seul enfant m’épuise déjà.

Elle s’exprime curieusement aussi. Par exemple, elle commence ses phrases en disant « si vous aimez mieux… » quand nous n’avons pas d’autres choix. Durant la phase d’adaptation, quand mon fils refusait mon départ, elle répétait : « maman doit aller travailler, elle n’a pas le choix, si elle avait le choix elle resterait avec toi mais elle doit aller travailler »… Mensonge culpabilisant d’autant plus exaspérant qu’elle était parfaitement au courant de ma situation de chômeuse. Bref, dans l’ensemble, elle est moins diplomate et moins avenante que sa précédente nounou. Lorsque je sonnais à sa porte, cette dernière était toujours parfumée et discrètement maquillée, souriante dans son appartement d’une propreté à rendre jaloux un maniaque… et au bout du compte, elle nous a apporté au moins un problème par mois. En tout cas, la phase d’adaptation est loin maintenant et mon petit garçon s’empresse d’aller jouer. Elle le rappelle gentiment : « tu dis au revoir à maman et tu lui souhaites une bonne journée ? ». Bise de boutchou au claquement discret et petite main qui s’agite pendant que la porte se referme. J’ai sept heures devant moi avant de le retrouver.

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