Archives mensuelles : novembre 2010

Des jours, des nuits, des décennies…

Je referme la porte du bureau délicatement pour ne pas le réveiller, tout en prévoyant le claquement sec qu’elle produira quand même, suffisamment bruyant pour modifier la régularité de sa respiration. Malgré cette interruption, je sais déjà qu’il dormira encore plusieurs heures. Ce n’est pas dérangeant, j’ai l’habitude d’être généralement la première de nous deux à découvrir le jour.
J’ouvre la fenêtre pour ne pas que l’odeur de ma cigarette le dérange. Un plafond bas et des volutes de fumée nous séparent. Je serre ma tasse chaude si fort que je peux sentir mes paumes rougir, mais cette brûlure m’aide à rejoindre la réalité. J’avale successivement une gorgée de café au lait, une aspiration de fumée, une gorgée de café, une aspiration… Toujours le même rituel depuis des années.

Dans la rue, sous mes yeux, un gamin descend l’escalier en comptant à haute voix les marches. Il saute à pied joint à chaque fois qu’il atteint une dizaine et hausse le ton pour annoncer fièrement : “10 ! 20 ! 30 !” J’ai déjà compté ces marches, moi aussi, mais silencieusement et de façon bien plus lasse : 10… encore 176 marches, 20… encore 166 marches…
En l’écoutant et puisqu’il vient de clamer mes propres décennies vécues, je repense à cette phrase que j’ai si souvent entendu : “quand on est enfant on a hâte de devenir adulte, quand on est adulte on regrette son enfance”. Je ne crois pas avoir attendu impatiemment de devenir grande, et je ne me souviens pas d’avoir regretté mon enfance non plus. D’ailleurs, en y réfléchissant, je me rappelle soudain de cette période pendant laquelle j’avais des douleurs dans les jambes, ma mère m’expliquait : “c’est parce que tu grandis”. J’accueillais l’information avec résignation (ainsi soit-il). Seule m’a véritablement ennuyée la perte de souvenirs et donc d’identité, en lisant mon passé en filigrane dans les photos des albums de familles et dans certaines phrases prononcées par mes parents…

Je m’assois en travers de la fenêtre comme je le fais quand il n’y a personne pour avoir le vertige en me regardant. La lueur encore froide du soleil sur mon piano poussiéreux ramène mon regard vers l’intérieur pendant quelques minutes. Je remarque le verre que mon amoureux a bu en travaillant avant de l’oublier là hier soir, certains de ses vêtements sur la chaise aussi, et puis son jeu de clés identique au mien dans un coin (ah tiens, pour une fois il ne l’a pas oublié à l’extérieur sur la porte d’entrée…). La rapidité avec laquelle je me suis habituée à sa présence me surprend parfois… Ces deux mois de vie commune pourraient presque avoir duré des années, tant ils se sont fait naturellement, comme s’ils étaient aussi prévisibles dans le temps que la croissance d’un enfant… Et pourtant…

Six ans plus tôt, à la même heure environ, j’étais accoudée à la fenêtre du salon de son appartement à Grenoble. Les premiers passants arpentaient la rue sous leurs parapluies noirs et gris. Bien souvent alors, j’avais en mémoire les disputes, les reproches et les instants fusionnels entremêlés de la veille. Ils me ramenaient toujours vers la même question : partir ou rester ?
Après avoir bu la dernière goutte de café et fumé ma deuxième cigarette matinale jusqu’au filtre, en attendant qu’il se lève ou en attendant de prendre une décision, je jetais les bouteilles vides bues la veille, je nettoyais sa vaisselle, je rangeais sa cuisine pour lui faire plaisir. Il le remarquait rarement car ce n’était pas ce qu’il attendait de moi. D’ailleurs il ne savait sans doute pas lui-même ce qu’il attendait de moi. “J”attends l’inattendu, j’attends que tu me surprennes, j’attends que tu me prouves ton amour…”, disait-il. Il en attendait beaucoup en tout cas, alors que je n’attendais que lui. Quand a-t-il renoncé à espérer quoi que ce soit d’inédit venant de moi ?
En tout cas, maintenant, j’ai quelquefois l’impression d’être la seule à “attendre l’inattendu” certains jours, ceux que la routine rend facultatifs à vivre. Ceux-ci seront toujours trop nombreux de toute façon, avec ou sans lui.

Il me suffirait de très peu de phrases pour décrire la semaine qui vient de s’écouler, tant elle se résumait à une seule journée. La couleur grise du ciel entre jour et nuit tandis que j’essaie de me déplacer rapidement malgré mes membres engourdis par le froid, la foule sur le quai de la station de métro, le son strident qui précède le claquement des portes, les visages familiers dans les bus bondés qui peinent à se refermer, la texture spongieuse des feuilles mortes imbibées de pluie sous mes pieds… “L’automne sera très humide cette année”, m’avait prévenu mon épicier dés le milieu de l’été… Mon épicier et nos discussions climatiques hebdomadaires depuis si longtemps…
Oh mais cependant, il ne faut pas négliger non plus l’apaisement qui m’enveloppe délicieusement dés que j’ouvre la porte de la bibliothèque, le plaisir ressenti lorsque je pénètre dans mon appartement éclairé par sa présence à lui (lui seul), la chaleur de son bras autour de ma taille toutes les nuits, bref, tout ce qui donne envie de répéter ce quotidien tellement sécurisant qu’il produit une fausse impression d’éternité, éternité de l’ennui désabusé ou éternité de la sérénité extasiée selon l’instant choisi…

La semaine dernière à la même heure, je fumais sur un balcon pour ne pas incommoder le garçon mystérieux auquel je pense peut-être trop souvent en ce moment. A cet instant là, ce ciel pluvieux ne me rappelait pas la routine mais, au contraire, une matinée londonienne imprévisible. Neuf ans plus tôt, non loin de moi, la colocataire australienne de l’amie qui m’hébergeait avalait goulûment une glace au chocolat et à la vanille, c’était son petit déjeuner quotidien. Elle s’appelait Angela. Angela avait un visage rond jovial et un regard tendre sous sa frange multicolore. Elle fabriquait des vêtements excentriques, vomissait l’excès de vodka-Red Bull dans les poubelles au milieu de la nuit, et me demandait souvent pourquoi je pleurais, avec cette douceur dans le ton qu’on emploie face aux personnes qu’un haussement de voix peut briser en sanglots ou en cris, en éclats de désespoir ou d’hystérie. Il y avait de la drogue sur la table en plastique, mon café était trop noir, et je ne voulais ni rester ni partir. C’était sans doute pour cela que je pleurais.
Là bas dans la ville de toutes les débauches, ou dans le salon grenoblois des disputes, ou sur le balcon des tentations dangereuses, la situation est semblable au fond : sans routine, sans avenir prévisible, sans direction, elle peut basculer brutalement, telle la tombée de la nuit dans l’Afrique de mon enfance…

D’ailleurs, je mémorise bien mieux mes matinées que mes nuits depuis que j’ai plus ou moins apprivoisé le noir. Celle qui précède le moment présent s’est déjà évanouie dans mon premier café… Néanmoins, je revois clairement cette soirée du mois d’août à Galway… J’étais assise sur la terrasse du logement provisoire de mon amoureux, nimbée d’humidité irlandaise. Un adolescent jouait du violon sur le pont. L’alcool commençait à éplucher mes nombreuses couches d’inhibitions, donc j’envisageais d’aller lui parler. J’avais envie de savoir : “comment faîtes-vous pour jouer le même air au violon pendant une journée entière, assis sur ce pont ? Et soit dit en passant, savez-vous que c’est insupportable ?” Heureusement, il est parti alors que je m’apprêtais à le rejoindre.
Je me suis détendue sur ma chaise longue, face au ciel. Sous le vent, la pleine lune était traversée par des nuages noirs. En la fixant, on avait l’impression qu’elle tournait sur elle-même très vite, comme une toupie lancée à pleine vitesse par un doigt enfantin. Cette illusion d’optique était assez réaliste pour me ravir. Dans le même temps, j’ai compris, avec l’acuité qui accompagne toujours les adieux, que je voyais cette lune tourbillonnante, cette terrasse, ce pont, ce violoniste, etc., pour la dernière fois, ultime chapitre d’une relation à distance de 21 mois. Il y avait probablement une part d’espoir (évidente) et une part de regret (inattendue) dans ce constat.

J’écrase mon mégot sur une pin up au sourire délavé par l’usure, dans le cendrier qui m’a été offert dix ans plus tôt par l’amie australienne perdue dans la distance (Angela, qu’es-tu devenue ?), puis j’avale ma dernière gorgée de café. Je constate que j’ai depuis longtemps cessé de me demander si je devais partir ou rester auprès du garçon qui dort dans mon lit. A vrai dire, la question que je me pose ce matin est inédite : à quoi ressembleront mes matinées sans cette première cigarette au bord d’une fenêtre, lorsqu’une porte ne suffira pas à isoler de la fumée l’être humain qui se développera sous ma peau ? Est-ce vraiment l’inattendu que nous souhaitons créer dans notre vie, tous les deux ?
Ce cylindre empoisonné matinal n’est pas encore l’ultime cigarette consumée que j’écrase, mais il pourrait l’être demain. Je ne regarde pas les passants monter et descendre cet escalier pour la dernière fois, mais j’aurais déménagé avant la fin de l’année prochaine, loin des décennies retentissantes égrenées par le petit garçon au soleil levant.
A quoi penserai-je et quels souvenirs me reviendront à l’esprit, face au jour, face à la lune, quand je serai obligée de rester durant des années auprès de l’enfant qui partagera mon quotidien…?

Sleepy VillasWide Awake (extrait de l’album Hunger is a place EP en téléchargement gratuit.)

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