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Entre le 24 et le 26 octobre 2009 : une vieille dame vagabonde, un dernier bain de mer avant l’hiver, de la nostalgie surtout (et trop de pages noircies, une fois de plus)

Je me rendais chez mes parents un mois jour pour jour après avoir eu 29 ans, donc le 24 octobre 2009. Sur mon billet SNCF, il était écrit “place selon disponibilité” alors, dans le couloir, j’ai patiemment attendu que tous les passagers soient assis. Au départ du train, j’ai repéré une banquette libre en face d’une vieille dame. Je l’ai rejointe et, au cas où, pour la forme, j’ai vérifié : “vous n’attendez personne ? C’est libre ici ?” Elle m’a répondu : “je n’attends personne et je n’ai pas de place réservée non plus”, ensuite elle m’a souri de tout son dentier, déjà je l’aimais bien. Elle était le stéréotype de la mamie d’une certaine manière… Pas la mamie aux cheveux permanentés teintés de reflets bleutés ou violets, pleine de bijoux en or avec du fond de teint poudré sur les rides et du rouge à lèvres vermillon qui déborde dans les commissures des lèvres. Pas la mamie desséchée, anguleuse, courbée, avec un visage tout en longueur et des vêtements étriqués, c’est-à-dire la mamie dépouillée de toute coquetterie, non plus. C’était plutôt la mamie des contes de fées, avec des cheveux blancs ondulés rattachés en chignon flou – quelques mèches derrière ses oreilles fines – un visage joufflu légèrement rubicond aux pommettes, couverte d’une robe longue classique… la bonne vieille grand-mère quelque part dans mon inconscient, en quelque sorte.

Pendant que je m’installais, le contrôleur a annoncé : “vous êtes dans le TGV en direction de Nice, ce TGV dessert : “Valences TGV…” La Mamie l’a interrompu : “il faut que je pense à descendre cette fois ci !” Par politesse, je me suis renseignée : “vous avez donc raté votre arrêt auparavant ?” “Oui… Je venais de Genève et je devais descendre à Valence ce matin mais je me suis endormie. Quand je me suis réveillée j’étais à Lyon, je suis descendue sans trop réfléchir, plein de gens descendaient. J’ai visité Lyon, c’est une jolie ville. J’ai aimé l’architecture et j’ai bien mangé dans un bouchon lyonnais. Malheureusement mes enfants m’attendaient à Valence, ils étaient inquiets donc j’ai dû reprendre le train”, m’a-elle expliqué sur un ton désinvolte. En fait, elle avait plutôt l’air de s’excuser, comme si cette anecdote était trop banale pour être racontée. A cet instant, son téléphone a sonné. Elle m’a fait un petit signe pour s’excuser courtoisement avant de décrocher. J’ai entendu une voix féminine visiblement inquiète à travers le combiné. Ma voisine lui a annoncé : “oui je suis dans le bon train, j’ai posé la question au contrôleur : j’arriverai dans 40 minutes, mais ce train va jusqu’à Nice or je n’ai jamais vu Nice, j’aimerais voir Nice avant de mourir…” (elle m’a fait un clin d’œil) Son interlocutrice ne trouvait pas la plaisanterie drôle apparemment ; je l’entendais crier au bout du fil. Finalement, la mamie a raccroché puis m’a lancé, l’air très satisfait entre deux éclats de rire espiègles : “houhou j’ai inquiété ma fille !”

Cette vieille dame m’était très sympathique, en partie grâce à son physique avenant et à ses sourires sincères, mais surtout en raison de son attitude nonchalante. Elle donnait l’impression de pouvoir descendre n’importe où, parler à n’importe qui, faire n’importe quoi sans rien redouter, quand les personnes âgées que je côtoie habituellement ont souvent l’air inquiet dés qu’un détail chamboule leurs habitudes. J’appréciais son naturel, cette aptitude enfantine à vivre volontiers une quelconque aventure. Elle aurait pu me paraître inconsciente ou un peu folle, mais elle m’a semblé libre. Après sa conversation téléphonique, elle a sorti des cookies de son sac pour me proposer d’en prendre un ou plus. Avec ces stratagèmes, elle aurait peut-être pu devenir ma meilleure amie mais elle n’a pas oublié de descendre à Valence TGV. D’autres personnes ont envahi toutes les banquettes, donc je suis retournée patienter dans le couloir.

A l’extérieur, le coucher de soleil s’étendait en rosissant les nuages, puis la nuit est tombée. Mon reflet avait très mauvaise mine dans la vitre – teint grisâtre et yeux cernés – alors, avant d’arriver, je me suis enfermée dans les toilettes pour me remaquiller un petit peu. Devant le miroir sale, au dessus de l’évier métallique, tandis que le bruit des rails frottés par le train s’intensifiait, il m’a semblé avoir vécu une scène similaire auparavant, comme souvent, sans retrouver laquelle. Je ne me maquille pas systématiquement dans les toilettes des trains, pourtant. Je suppose que c’est arrivé un jour où je rejoignais mon amoureux à Grenoble, un vendredi soir sans doute, peut-être même à l’époque où nous n’étions que des amis. C’est la période dont je me rappelle le moins finalement… Enfin, disons que c’est une période toute en fulgurances. Je revois des instants précis, quelques secondes dans un temps quasiment mort, les parties immergées de l’iceberg. J’ai souvent des difficultés à comprendre comment nous avons pu, aussi longtemps, dormir côte à côte sans nous rapprocher, nous rendre mutuellement jaloux sans révéler nos sentiments… Rester des amis quand tout aurait dû nous rendre amants.

Par association d’idées, je me suis rappelée de ma première visite chez lui, alors qu’il était déjà venu (amicalement) chez moi plusieurs fois. Je n’avais pas envie d’y aller. Je n’ai quasiment jamais envie d’aller où que ce soit de toute façon, à part à l’intérieur d’un livre ou d’un disque. Par conséquent, j’avais trouvé de nombreux prétextes pour ne pas me rendre à sa fête d’anniversaire, mais il les déjouait systématiquement. Finalement, une de ses amies était venue me chercher en voiture et je n’avais plus aucun moyen de refuser. Vers 2 ou 3 heures du matin, il avait annoncé qu’il voulait se rendre à la Bastille. Les invités enivrés s’endormaient, ceux qui ne ronflaient pas lui avaient lancé : “t’es complètement malade, ça ne va pas la tête !” avant de rejoindre leurs sacs de couchage. J’ai été la seule à relever le défi car je suis généralement prête à tout pour faire durer la nuit. Ensuite, je m’en voulais en gravissant la montagne, à cause de mes muscles rendus liquides par l’alcool et du froid qui faisait trembler mes jambes sous mes collants résilles, malgré les gorgées de vodka qu’il me proposait régulièrement. En haut, je m’étais assise dans une grotte à ses côtés. Nous avions parlé des paroles de Jamie Stewart (je lui avais fait découvrir Xiu Xiu – qu’il avait adoré, c’était un signe – lors de sa première visite dans mon appartement), de Mogwaï, d’Aphex Twin, de Dead Can Dance, d’Arab Strap – il ne supportait pas la voix du chanteur – bref, de musique essentiellement, de cinéma aussi, sans rien nous dire de plus personnel me semble-t-il. Nous avions regardé la ville sous la brume, puis au soleil levant, avant de redescendre acheter des pains au chocolat dans une boulangerie. Je ne savais pas que je vivrai encore des milliers de nuits blanches éthyliques sur les hauteurs des villes avec lui, ni que j’achèterai des milliers de pains au chocolat à l’ouverture des boulangeries. Je ne prévoyais pas non plus notre relation amoureuse, nos ruptures, nos recommencements mais, en revanche, j’avais la certitude d’avoir trouvé un ami, probablement mon meilleur ami, celui auquel je pourrais tout confier y compris ce que personne n’avait jamais su. Je l’aie toujours, cette certitude, même lorsque l’éloignement me fait douter du reste… Il fera toujours partie de ma vie.

Pendant que je déterrais mes souvenirs, le train a rejoint la garde de Marseille St Charles. A l’arrivée, j’étais presque déçue par l’absence de mistral, car ma mère m’accueille systématiquement ainsi : “il faisait très beau et voilà, tu arrives, le mistral arrive avec toi”. Elle le dit tristement mais c’est une forme de rituel. Malgré l’absence de vent, il faisait frais sur le quai, je me recroquevillais sous ma veste en cuir. Dans la voiture, je lui racontais que certains de mes collègues étaient en congé maladie à cause de la grippe A. Elle me répondait : “ce n’est qu’une petite grippe, les médias en font des tonnes pour rien” ; un mois après, au téléphone, elle me suppliera de me faire vacciner…
Comme toujours après avoir allumé cigarette sur cigarette, elle m’a proposé de s’arrêter au bord de la mer le temps d’aérer la voiture : “j’ai promis à ton père que je ne fumerai pas dans la voiture”, cette histoire se répète. Les promesses non tenues sont peut-être une caractéristique familiale, me suis-je dit, sur le ton de la constatation, sans émotion particulière… D’ailleurs, tant mieux puisque j’aime observer cette plage, en particulier la nuit en automne, quand elle est déserte et qu’il n’y a rien d’autre que le bruit des vagues, l’écume perlée sous les lampadaires de la chaussée, la montagne semblable à un mirage dans la pénombre au loin. La sérénité ressentie devant une plage déserte après la tombée de la nuit est incomparable, peu importe le contexte.

Durant le trajet depuis la gare jusqu’à la carte postale dans laquelle mes parents habitent, je lui ai parlé de la vieille dame du train, elle a rigolé. Elle m’a précisé : “j’ai déjà fait ça, descendre aux mauvaises stations et visiter”. Je lui ai répondu que ça ne m’étonnait pas d’elle car, c’est vrai, je l’imagine très bien agir ainsi. Cependant, elle pourrait aussi ne pas l’avoir fait. J’ai de plus en plus de difficulté à démêler sa vie réelle de sa vie rêvée. Au fond ce n’est pas important, elle a la personnalité adéquate pour ce genre d’actes quoi qu’il en soit… Pas moi, pas complètement du moins. Je pourrais agir ainsi si quelqu’un m’entraînait à le faire, à la limite je n’attends que ça : je choisis mes meilleurs amis parmi les individus les plus aventureux. Cependant, je suis incapable d’initier ce type d’action, je ne peux pas être manager, chef de bande, coach, entraîneur… Je suis celle qui attend d’être embrigadée. Je n’obéirai pas au chef quelles que soient ses conditions mais s’il me proposait de réaliser un fantasme, je le suivrai sans hésiter quand, seule, je ne réaliserai jamais rien. Il m’a fallu longtemps pour le comprendre, maintenant je le sais… Je suis résignée à défaut d’avoir le choix, je suppose.

Quand mon père nous a ouvert le portail de la maison, je l’ai englouti sous les mots inutiles. Je lui ai parlé de tout de rien, j’ai brassé du vent pour éviter le silence ou pour camoufler ma fatigue, va savoir : l’un, l’autre ou les deux. Ensuite j’ai fait le tour du jardin, sans cesse enrichi par de nouvelles plantations. J’en ai conclus : tout est fait, c’est parfait désormais, vraisemblablement mes parents vont déménager maintenant. Peu de temps après, j’entendais ma mère dire à mon père : “comme tu veux, je me moque de l’endroit où j’habite à partir du moment où c’est près de la mer” : je ne m’étais pas trompé. Je me demande si un psychanalyste a recensé ce comportement un jour : mes parents choisissent toujours une maison délabrée, ils la reconstruisent et la métamorphosent ; quand elle est parfaite pour eux, quand il n’y a plus rien à faire à part y vivre, ils la revendent pour en trouver une autre délabrée qu’ils reconstruisent… etc. C’est la raison pour laquelle j’ai déménagé tous les trois ou quatre ans depuis ma naissance jusqu’à mon indépendance. C’est aussi la raison pour laquelle je leur en ai souvent voulu : dés que je me sentais enfin bien quelque part, il fallait partir. Maintenant je m’en moque un peu, leur maison n’est plus la mienne ou qu’ils aillent, mais leur comportement m’est toujours aussi incompréhensible.

Le lendemain de mon arrivée, ma mère m’a poussé à aller me baigner. J’ai protesté : “hé ! Il fait quand même froid !”. “Oui mais l’eau est plus chaude que l’air, et ce sera sans doute ton dernier bain de mer de l’année, allez viens !” J’ai finis par lui obéir (je ne sais pas lui résister). Elle avait raison : l’eau était très chaude, mais encore fallait-il en sortir… Je me suis immergée jusqu’à ce que ma peau se fripe, plongeant la tête sous les vagues dés que la brise enfermait mes cheveux et mon visage dans un casque glacé. Tout en observant ma mère faire la planche, je me suis souvenue de la manière dont je nageais en la portant petite, ravie de pouvoir inverser les rôles tenus sur la terre ferme, grâce à sa légèreté dans l’eau. Dans la mer, malgré sa taille et son poids, elle n’avait ni plus ni moins de force que moi… Ce phénomène m’émerveillait et me donnait de l’importance. C’était avant de connaître les lois de la physique, bien entendu.
Nager est peut-être la première chose que j’ai su faire, avant même de savoir marcher. Mes parents m’ont déjà raconté comment, au Sénégal, ils avaient failli se faire arrêter parce que je nageais sans aucune bouée, sans brassard, alors que j’avais moins de 3 ans : “on ne laisse pas une petite fille de cet âge sans protection !” Mon père leur avait répondu : “mais regardez, elle sait nager, elle nage mieux que nous !” Je n’en ai aucun souvenir forcément. Néanmoins, je sais que l’eau est mon élément. Je doute de mes talents concernant tout le reste, mais je suis une bonne nageuse sans aucun doute, la noyade m’apparaît comme quelque chose de rigoureusement irréel. Dans la Méditerranée, je me sens puissante, forte, je n’ai rien à redouter, il me suffit de me laisser porter par les vagues ou de les accompagner, c’est merveilleusement simple. Lorsque ma mère a insisté : “il faut quand même qu’on rentre, j’ai un repas à préparer”, j’ai rejoint la plage à regret, en riant parce que le courant essayait de m’entraîner à l’opposé, vers l’horizon : “tu vois bien que la mer me retient !”

Accroupie sur un rocher, la serviette serrée autour de mes épaules, je grelottais et en même temps je me rappelais… Une quinzaine d’années auparavant, j’étais tour à tour sirène, fée, écrivain, et je me voyais toujours ici, les cheveux emmêlés par le sel maritime et le vent, j’aimais cet endroit quel que soit mon avenir. Je ne sais pas à quel moment exactement j’ai perdu cette impression d’appartenir à ce lieu, à ce premier amour, peau caramel et cheveux décolorés par le sel… Un jour je suis devenue une brune livide qui fuyait le soleil et qui décrétait, avec une certaine mauvaise foi : “les provençaux passent nécessairement pour des idiots car on ne peut pas avoir l’air intelligent avec un accent aussi ridicule”, en maudissant ce que j’ai dû aimer un jour : les bois desséchés, les cigales, et autres souvenirs familiaux. J’ai même fui la mer à une certaine époque : “ça va je la connais, en plus après on est poisseux, ça oblige à se laver, c’est chiant”. Au fond, je sais que ce n’était pas “prévu”. Renier cet environnement était un prétexte pour renier un certain vécu mais ce n’était pas “dans l’ordre des choses”. D’ailleurs, je m’amuse parfois à parler en patois provençal, à prendre l’accent que j’ai tâché de perdre de toutes mes forces, en m’en moquant… Ce comportement me rappelle mes cours de Comedia dell’arte au théâtre : sous mon masque j’en faisais des tonnes en étant protégée du grotesque par le masque, mais la vérité se révélait néanmoins sous la caricature.

Sur le chemin du retour, vers la gare de Marseille, ma mère murmurait : “tu vois ce ciel bleu parfait sans nuages, j’en ai besoin, et il est introuvable ailleurs, je t’assure, il n’existe qu’ici”. Je répondais mentalement que ce n’était pas tout à fait vrai : ce ciel là doit sévir sur toutes les vastes rives de la Méditerranée entre autres, mais j’ai dit sobrement : “je comprends”. Elle a ajouté : “tu as fait ta bonne action en venant nous voir, demain ce sera à moi de faire ma ba en allant voir ma mère.” J’ai affirmé : “non, j’étais contente de vous voir !” Je ne lui mentais pas. Je me souviens, en effet, d’avoir redouté les weekends chez mes parents par le passé, mais les circonstances n’étaient pas les mêmes…
Par exemple, il y a eu samedi matin – il y a 6 ans environ – où ils devaient venir me chercher pour déguster une paella préparée par ma grand-mère. C’était en été. J’avais passé une nuit blanche truffée de comprimés d’ecstasy et de verres de vodka. En rejoignant mes géniteurs, je baissais les yeux, craignant qu’ils repèrent mes pupilles exagérément dilatées. De plus la drogue me coupait l’appétit, alors l’idée d’engloutir une paella me donnait la nausée… C’était insurmontable, d’autant qu’il y avait cette after pleine de cocaïne à laquelle je n’assisterai pas à cause de cette obligation familiale… Mais enfin, bref, c’était durant un temps radicalement différent du présent. Désormais, je ne viens pas seulement par devoir filial, d’une part j’aime mes parents quand je suis loin d’eux, d’autre part j’y vois précisément une occasion de me désintoxiquer… Pas seulement des drogues (que je ne consomme quasiment plus du tout), mais notamment des réveils précoces (là bas, il fait noir dans les chambres, la ville est lointaine donc la nuit est silencieuse, le sommeil est reposant, contrairement à ma rue dans laquelle se rejoignent les étudiants avinés), des excès (impossible de boire ou de fumer déraisonnablement), etc. C’est l’occasion d’être saine et de se laisser prendre en charge durant deux ou trois journées par des individus aimants, c’est une respiration. C’est précieux car c’est éphémère ; si c’était durable, je ne le supporterais pas.

J’ai déposé une bise sur chacune de ses joues douces, claqué la portière avant, sorti la petite valise du coffre et fait un signe d’au revoir avec une main. “T’es sure que tu ne veux pas que je t’accompagne ?” “Mais non enfin, ça ira”. Elle est partie.
J’ai taxé une cigarette à une fille qui attendait l’affichage de son train, tout comme moi… Une Marlboro Light, c’est mauvais mais ça me rappelle le lycée au moins, enfin non, pas “au moins” : ça me rappelle le lycée hélas, devrais-je dire. Les voitures défilaient le long du dépose-minute, les gens entraient et sortaient à une cadence crescendo pendant que la dame à la voix robotique annonçait des trains sur toutes les voies, des petits TERS, des gros TGV, des trains Corails, de Strasbourg à Lilles… Il y en a pour tous les objectifs et pour tous les désirs, je songeais sans réfléchir en slalomant entre les quais.
Au lycée, quand je prenais le train matin et soir pour partir de la maison familiale et y revenir – après avoir refusé d’être interne – j’avais mes petites habitudes. Je savais qu’il me fallait patienter trois quarts d’heure avant l’arrivée du train. Je m’achetais un coca, puis je m’asseyais dans un coin, un cahier sur les genoux, pour décrire les gens qui passaient, dans un sens ou dans l’autre. Je faisais leur portrait avant d’essayer de comprendre où ils allaient, d’où ils venaient, d’imaginer leur passé, leur avenir, etc. Je m’aperçois que j’ai perdu cette curiosité. A la longue, les gares ont cessé d’avoir de l’intérêt. Je prends trop de trains depuis trop longtemps, probablement. A l’époque, j’avais l’impression de me créer une galerie de personnages pour une histoire éventuelle. Maintenant, il me semble que personne n’est assez intéressant pour devenir le personnage d’une quelconque histoire. Pourtant j’ai gardé tous ces cahiers, je n’ai jamais eu la force de les relire même si j’en ai déjà eu envie. Il faudrait que je retrouve les figurants de ma vie lycéenne, un de ces jours, ne serait-ce que par curiosité.

J’ai noirci beaucoup trop de pages inutilement dans ma vie, c’est ce que je pensais juste avant que la voie de mon train s’affiche. Comme souvent, il allait jusqu’à Genève : “les passagers à destination de Lyon sont priés de monter à l’arrière du train”. Évidemment, j’ai envisagé de m’installer accidentellement à l’avant comme toujours, j’ai hésité pour le principe, histoire de rêvasser, en sachant que je n’oublierai pas de descendre à Lyon. Je tiens bien trop à Lyon pour réussir à m’évader de toute façon. Durant ce retour, ma place était réservée (contrairement à l’aller) et personne n’a attiré mon attention. J’ai assité à un énième coucher de soleil – sans m’en lasser – à travers la vitre, un coucher de soleil ténébreux sous la bruine. Dans mon carnet à citations j’ai noté la dernière phrase lue avant d’arriver, parce que c’était la dernière, curieusement contextuelle :
“Il est vrai même du meilleur d’entre nous que, si un spectateur nous surprend à monter dans un train sur le quai d’une petite gare ; s’il jauge nos visages, dépouillés par l’inquiétude de la maîtrise que nous exerçons habituellement sur nous-même ; s’il évalue nos bagages, nos vêtements, et qu’il regarde à travers la vitre afin de voir qui nous a conduits à la gare ; s’il écoute les mots durs ou tendres que nous prononçons si nous sommes avec notre famille, ou s’il remarque notre façon de ranger notre valise sur le porte-bagages, de vérifier la présence de notre porte-clefs, et d’essuyer la sueur sur notre nuque ; s’il peut estimer de façon judicieuse la suffisance, le manque d’assurance, ou la tristesse avec laquelle nous prenons enfin place, il aura un aperçu plus vaste de nos vies que la plupart d’entre nous ne le souhaiteraient.”*
Est-ce vrai ? Je sais que personne n’a prêté attention à ces détails autour de moi : je suis devenue invisible à force d’être indifférente aux lieux et aux individus. Je suis une jeune femme qui ressemble trop à une jeune fille, je suis montée seule, j’ai placé une valise rouge dans le compartiment à bagage, j’ai mis mon casque sur mes oreilles et j’ai sorti mon livre, sans rien remarquer autour de moi, sans que personne me remarque, j’en suis quasiment certaine. C’est aussi bien ainsi, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je ressenti comme un regret en lisant cette citation, comme une envie de déchiffrer autrui ou d’être analysée par autrui…?

Je suis descendue à “Lyon Part-Dieu, ici Lyon Part-Dieu, correspondance pour…”, me suis engouffrée dans un bus, afin de rejoindre Le Chat hystérique dans mon appartement. Avant même d’avoir enlevé ma veste, j’ai appelé ma mère pour la rassurer : “ça va, je suis bien arrivée”. J’ai raccroché et alors ce manque m’a agrippée, non pas le manque de mes parents ou du Sud… Je crois plutôt qu’il me manque la liaison explicative, il y a comme un paragraphe blanc, une coupure, un joint manquant, entre la-bas et ici. La-bas que je rejette mais qui me manque à l’occasion ici, ici qui me satisfait sans me faire oublier là-bas, quelque chose comme cela.
Mais il était tard de toute façon alors j’ai rejoint docilement mon lit. Cette nuit là, j’ai rêvé de chaleur, de vagues, de sel sur la langue, de quatre-quart partagé sur la plage, les tranches tartinées de confiture de fraises, avec une amie perdue de vie depuis plusieurs années, du sable à perte de vue. Au réveil, je m’avouerai que j’ai peut-être des racines quelque part finalement, des racines que j’ai consciencieusement arrachées. Quelques heures plus tard, en marchant vers mon lieu de travail, je prétendrai que, de toute façon, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais. Non vraiment, rien ne vaut un lever de soleil sur les quais lyonnais.

*John Cheever, Le Ver est dans la pomme, Ed. J. Lostfeld (Littérature étrangère), p. 40.

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Où il est question de descriptions maladroites, de vide et de rien, de feuilles mortes et de fleurs fanées à ressusciter

Ces dernières semaines, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journées (les semaines duraient environ quarante-huit heures). Quand je sortais de chez moi, la nuit était encore présente, à peine grisée par l’approche de l’aube. Je distinguais uniquement l’asphalte anthracite sous mes pieds. Devant et au-dessus de moi, le décor était incertain. Le soleil apparaissait plus tard, en même temps que le pont au dessus de la Saône, à travers la vitre du bus ou au depuis la rambarde. C’était un soleil étonnamment doux et chaleureux malgré la fraîcheur du petit matin, notamment grâce aux feuilles des arbres jaunis ou rougis par l’automne, aux couples de cygnes sur la rivière, dans laquelle se reflétaient, ondulantes, les façades colorées des maisons… A cet instant là, le paysage, dans son intégralité, n’était que courbes, rondeurs, et couleurs flamboyantes. C’était beau à donner envie d’être peintre ou photographe, pour pouvoir immortaliser une vision sans lui faire perdre son intensité ni sa fulgurance. D’ailleurs, j’ai voulu prendre une photographie des quais tous les jours, mais j’ai perdu mon appareil photo quelque part dans l’ombre de mon appartement, sous les objets entassés et les poubelles pleines, sous les seules preuves matérielles de mon existence.

Le long du chemin, j’ai foulé des feuilles mortes de plus en plus nombreuses, en longeant un mur envahi par la plante grimpante qui me fascine chaque année à cette saison : sa couleur est indéfinissable, quelque part entre le rose bonbon et le pourpre. Je n’y connais rien en végétation mais le reste de l’année, ce mur est invisible, même si je le suis matin et soir pour rejoindre la bibliothèque sans m’en apercevoir. En entrant dans mon antre à livres, je suis systématiquement surprise par la joie ressentie, d’autant qu’elle dure depuis plus de quatre années. Certains lieux nous ensorcellent puis nous hantent, à la manière d’un coup de foudre, qu’il soit amoureux, littéraire, musical… Soudain on ne peut plus s’en passer, sans être nécessairement capable de justifier cette passion, voire en trouvant de nombreuses raisons de s’y soustraire. Parmi elle, il y a ce stress inexistant autrefois… J’ai la désagréable impression d’être à la lisière de la perte de contrôle. Cette crainte prend la forme d’une certitude : je n’en fais jamais assez. Je sais que je ne fais rien d’autre (non, je n’appartiens plus à ces employés qui passent leurs heures de boulot entre Twitter et Facebook) et je n’ai provoqué aucune catastrophe pour l’instant. Néanmoins, il me semble que le retard s’installe imperceptiblement, comme la fissure qui précède le gouffre, comme un premier symptôme anodin avant la découverte d’une maladie. Lorsque le mal sera fait il sera trop tard, me dis-je alors, tandis que le découragement m’envahit à la fin de la journée… A la fin de la journée uniquement, car chaque matin l’espoir ressurgit, y compris quand il a fait semblant de me quitter définitivement la veille.

Les stores grincent un peu en dévoilant le parc constellé de rosée. J’ouvre la fenêtre afin d’aérer ce sous-sol. A l’odeur des livres s’ajoutent celle des rosiers et de l’humidité. J’allume tous les ordinateurs, puis lance selon les jours et les envies : Spotify, Deezer, Last.fm ou HypeMachine pour travailler en musique. Assez souvent, je me sers une tasse de thé. J’ai amené une bouilloire, une tasse et différents sachets de thé vert ; je n’en suis pas encore à garder mon matériel de toilette à proximité de mon bureau comme le faisait Mon Petit Vieux Préféré mais, incontestablement, je m’approprie cet espace. D’une certaine manière, je m’y installe comme on s’installe dans un nouvel appartement : tout est encore dans les cartons, il y a tant à faire, alors on s’arrange pour avoir l’indispensable : la musique tout le temps – celle que je choisis – et le thé à volonté. Cependant si, chez moi, je passe des heures à me demander ce que j’ai envie de faire, ce que je dois faire, dans quel ordre le faire, puis à culpabiliser de ne rien faire, ici je suis prise dans un mouvement perpétuel : le courrier, les commandes de nouveaux livres, le journal des comptes, la réparation de certains vieux bouquins, le dossier pour une réunion, le classement, l’indexation, les cartons remplis de dons… Je ne peux pas me permettre d’être immobile. Éventuellement, j’interromps mon activité afin de griffonner le nom d’un artiste intéressant entendu sur une radio Last.fm ou sur HypeMachine, ou pour faire chauffer de l’eau, mais ce faisant je pense toujours à l’action qui suivra. Ainsi, les heures et les jours s’écoulent à une vitesse inconcevable, d’autant que ces activités me passionnent : je veux être efficace ! D’ailleurs je me demande si je possède la moindre volonté en dehors de ce contexte professionnel.

Malgré tout, je ne suis pas mécontente de quitter la bibliothèque à la fin de l’après-midi, notamment parce que c’est l’occasion de marcher une heure en écoutant de la musique. La marche est une étrange activité quand on ne la pratique pas pour se rendre quelque part. Enfin, certes, en l’occurrence, je me rends chez moi… car je n’ai nulle part où aller sinon. Je me rends chez moi par habitude ou par facilité, mais je m’autorise des détours, des rues prises au hasard, pour être surprise rester attentive à ce qui m’entoure, par exemple aux couchers de soleil. Les couchers de soleil m’ont rattrapé. Jour après jour, ils sont survenus un peu plus tôt dans mon parcours. Il y a quelques semaines, après environ trois kilomètres de marche, je traversais le pont sous un ciel si clair que la lune était visible, diaphane mais indubitable dans le ciel bleu. Maintenant, au moment précis où je sors de la bibliothèque, je vois les nuées tremblantes d’oiseaux, celles qui précèdent la tombée de la nuit… Ce n’est pas désagréable non plus.
Dans tous les cas, marcher longuement sans véritable objectif est une expérience curieuse. La marche sépare et rassemble tout à la fois. Je suis consciente de ce qui m’entoure, du sourire béat et absent d’une passante, d’un homme qui pêche sous le panneau “pêche interdite”, d’un ivrogne affalé sur le rebord du trottoir, de la surface écaillée d’une péniche, des yeux ronds curieux d’un bébé dans une poussette, mais aussi de ma respiration, de mes foulées, des scénarios imaginaires que je construis, des phrases que j’écrirai, des notes de musique transmises par mon baladeur… Je peux à la fois rêvasser comme si je m’absentais intégralement de la réalité, et me sentir appartenir à ladite réalité de tous mes sens. Je suis incapable de vivre un tel flux de sensations internes et externes simultanément le reste du temps, quoi que je fasse. Petit à petit, je deviens dépendante de cet état : malgré une dernière montée difficile, j’arrive toujours trop tôt chez moi, rendue moite par l’effort, essoufflée par les dernières marches, et pourtant prête à faire de nombreuses foulées.

En fait, je ne souhaite pas réellement arriver chez moi à la tombée de la nuit, de toute façon. C’est toujours le soir que je m’adonne à la mélancolie. Je referme la porte d’entrée, tâtonne à la recherche d’une lampe qui ne soit pas grillée (il n’y en a qu’une mais je garde le réflexe d’appuyer sur les autres interrupteurs), enlève mes chaussures, puis enfile des vêtements confortables. Ensuite je me sers une bière fraiche pour me rafraîchir après ma longue marche, éventuellement suivie d’un verre de vin, ou deux, ou bien trop. Le verre à remplir et les mouvements de ma bouche pour le boire seront désormais mes principales activités, en dehors de celles-ci je ne bougerai plus avant le lendemain. Il n’est que 17h30, il pourrait être minuit. D’ailleurs, si je croise un voisin ou si je fais une course juste avant de rentrer chez moi, je dis machinalement “bonne soirée”. Mes interlocuteurs me répondent “bonne fin d’après-midi”, voire “bonne journée” pour les plus optimistes (la majorité d’entre eux, bizarrement) alors je prends conscience du décalage : ah oui il ne fait même pas encore nuit ! Je récidive le lendemain. Je le sais par avance : en rentrant chez moi, je ne fais rien de précis, rien de général non plus, rien. Parfois je bavarde avec mon amoureux sur Gtalk avec le son et l’image ; s’il ne se connecte pas, je reste bien souvent “invisible”, comme si rien d’autre ne m’intéressait, comme si je pensais trop à lui pour pouvoir m’intéresser à qui ou à quoi que ce soit d’autre, plutôt. Et puis la nuit passe. Je la fais durer pourtant… Je décide d’aller me coucher à 23h et rejoins mon lit à 1 heure du matin, sans raison, comme si j’attendais un événement, une fois de plus. De toute façon, le sommeil me fuit durant plusieurs heures. Quand il accepte enfin de me saisir, il m’envahit de rêves psychédéliques, troublants, incompréhensibles, souvent angoissants. J’accuse l’alcool fréquemment, quand le réveil me surprend encore étourdie par l’ivresse. A 6 heures et quarante cinq minutes du matin, les paupières faites de braise, le cœur en proie à une violente tachycardie tandis que ma chambre virevolte, je me promets d’être très raisonnable la nuit suivante, et puis le cycle se reproduit d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre.

Le samedi soir, cette difficulté à sortir de la bibliothèque est encore plus flagrante car j’accueille le week-end avec une indifférence inédite. C’est un fait, c’est tout : je travaille cinq jour sur sept donc au bout du cinquième jour je suis en congé, c’est nécessaire comme les levers et les couchers de soleils, le vent la pluie, les repas trois fois par jour, etc., on n’y peut rien, c’est agréable ou non peu importe, mais c’est surtout dans l’ordre des choses. Auparavant j’avais toujours hâte de quitter mon travail, soit parce qu’il était pénible (caissière, employée chez McDo, etc.), soit parce que je souhaitais retrouver mon amoureux rapidement (durant plusieurs années, le week-end était le seul moment où j’étais avec lui, à Lyon ou à Grenoble). Maintenant, je redoute l’appartement vide et mal éclairé, le canapé taché par les verres qui glissent de mes mains après minuit, et surtout l’inactivité.
Dés que le week-end commence, j’ai de nombreux projets bien définis ; je n’ai rien accompli quand il se termine, j’ignore l’origine de cette apathie. Au fond je me demande si je n’attends pas le lundi, assise à écouter des disques du matin à l’aube, entre deux nuits téléphoniques. Je refuse les invitations de mes amis car je suis épuisée à l’idée de me déplacer et puis, de toute façon, je me sens incapable d’être présente autrement que physiquement tant ma tête est faite d’inaccompli, d’inachevé, de stress inutile de son absence. J’ai mauvaise conscience d’agir ainsi. Je sais qu’il est malsain de s’isoler, d’autant qu’à la bibliothèque, il m’arrive de passer une journée entière sans prononcer un seul mot, mais je ne ressens aucun manque. J’aime toujours voir les personnes qui me sont chères, mais je n’ai pas la force d’aller à elles. Je dois aussi m’obliger à décrocher le téléphone ou à répondre à un mail, y compris s’il est très bref. Je me fige, irrésistiblement, entre ces murs. Je suppose qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi où que j’habite, mais la situation s’aggrave jusqu’à blesser mes proches. Si par hasard je leur réponds en prenant sur moi, je ne parle que d’eux. Ils s’en rendent compte puisqu’il me disent malicieusement “la prochaine fois tu me parleras de toi d’accord ?”, ou “j’aimerais avoir de tes nouvelles aussi”. Il n’y a pas de nouvelles à donner, je ne saurais même pas dire si je vais bien ou mal, je crois que ça m’est complètement égal. Enfin, je ne suis pas malheureuse, j’apprécie ma solitude et ces disques qui défilent sinon je parviendrai à remuer, j’imagine. Pour autant, je suis consciente de cette perte de communication, cette perte de souvenirs, cette perte de vécu en somme. Je m’adonne au vide, comme je m’adonne à la mélancolie, consciemment mais non sans culpabilité.

Ces dernières semaines, donc, j’ai essentiellement vécu des levers et des couchers de soleil à longueur de journée… les derniers levers et couchers de soleil car l’hiver approche. L’heure à laquelle tombe ou s’efface la nuit n’est pas l’unique preuve du passage des saisons. La brume matinale envahit déjà la colline que je contemple depuis le parc. Elle rend désormais indistincte le trafic des voitures sur la route en dessous, elle entoure la basilique d’une fumée inodore. Les oiseaux noirs reviennent tournoyer au dessus des pins, les écureuils s’affairent sous leurs branches. La semaine dernière, j’ai entraperçu – durant une journée, donc pendant quelques secondes – ce ciel blanc laiteux, des briques de nuages tellement lourdes qu’elles anéantissent l’espace. J’ai souvent écrit que j’aimais cette lividité céleste car son intemporalité était rassurante : à dix heure du matin comme à quinze heures, la lumière est la même. Cette année, je crains de la détester. Elle assombrit même les arbres… Pour l’instant, ceux-ci se libèrent de leurs feuilles rousses dans le vent. Bientôt, il n’y aura plus que des branches inébranlables sous les rafales hivernales, des arbres absolument immobiles. La pelouse, sans ses “fleurs roses des vents à souffler” et sans ses pissenlits cessera de ressembler à une marée colorée à la moindre brise. Les flaques d’eaux deviendront des patinoires miniatures, gelant tout ce qu’elles contiennent. Pour peu que la neige s’en mêle, les perspectives disparaîtront, alors le parc sera semblable à une photographie en noir et blanc, un instantané infini. Il ne restera plus que les volutes de nos souffle, la buée sur les vitres, les glaçons qui fondent sur les cheveux, le verglas sous les pas, pour se sentir vivre dans un espace-temps. Jeudi matin, déjà, je regardais des gouttes de pluie accrochées aux bancs à travers la fenêtre, et j’avais cette envie absurde de prendre un chiffon pour accélérer leur disparition à défaut de pouvoir leur infliger un mouvement.

Enfin, je ne suis pas désespérée non plus. Au contraire, j’espère jusqu’à l’absurde… La semaine dernière, mon amoureux m’avait fait parvenir un beau bouquet de fleurs inattendu à la bibliothèque. C’était amusant car tous mes collègues – invisibles le reste du temps puisqu’ils travaillent dans les étages de l’établissement – voulaient impérativement savoir qui m’envoyait des fleurs et pourquoi (le livreur s’étant perdu dans les couloirs avant de trouver la bibliothèque, comme tout le monde). J’ai regretté d’avoir dit la vérité : “c’est mon amoureux, et non ce n’est ni ma fête ni mon anniversaire, mais j’ai un amoureux romantique qui aime faire des surprises”. J’aurais dû prendre un air énigmatique et laisser courir des histoires rocambolesques… Bref. Les fleurs étaient fanées mardi. Je les ai sorties du vase que j’ai rempli d’eau avant de les remettre dedans, comme si elles pouvaient encore avoir soif. Je savais que ce geste était insensé : elles étaient mortes, ternes, racornies au point d’effleurer la table du bureau, leur parfum avait l’odeur de la décomposition… Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher d’agir ainsi… De la même manière, quand il me dit depuis l’Irlande : “je suis sûr qu’on ne regrettera pas cette séparation d’un an et demi”, je lui réponds “certainement, un an et demi ça passe assez vite” sans comprendre moi-même ce que je raconte. Comment pourrais-je ne pas regretter ce temps perdu ? Pour lui, bien sûr, c’est l’occasion de découvrir un pays, une culture, d’avancer professionnellement, d’avoir des maîtresses mais moi, qu’est-ce que cet éloignement m’apporte ? Le plus invraisemblable étant que je ne lui mens pas pour le rassurer, je crois à ces mots en les prononçant, comme je crois à un refleurissement de mon bouquet fané… Mais dans l’intervalle, je perds mes forces doucement, paisiblement. Le bouquet est toujours sur ma table, l’eau ne diminue pas, et je murmure comme une prière : “allez, avec ou sans ces fleurs, avec ou sans lui, il va bien falloir essayer de passer l’hiver”.

Cabinet of Natural CuriositiesGlass
(Aucun rapport avec le texte, comme souvent, mais ce morceau est magnifique, c’est déjà ça.)

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