Archives mensuelles : février 2009

De la proximité du Corps et de celle par la Pensée, laquelle a le plus d’importance ? Je ne sais pas mais je sais l’infini éloignement dans lequel peut se trouver un corps présent et l’infinie proximité dans laquelle peut être un corps très éloigné. (…) Proche ou éloigné, souvent ce n’est pas une question de distances mais d’attitudes.*

En ce moment, j’ai souvent la tête qui tourne le matin à cause de l’alcool bu la veille. Il ne faut pas s’en inquiéter : ce n’est qu’un jeu, une manière de faire des vagues dans un quotidien d’huile, de mettre des courbes dans mon appartement anguleux. Et puis en ce moment, je dis tout le temps “en ce moment” parce que je n’ai pas très envie de me rappeler précisément du commencement, si je ne l’ai pas oublié.

Un matin, dans la lignée de ce moment indéfini, ma mezzanine tanguait donc un peu quand je me suis assise au bord de la petite fenêtre qui donne sur une rue sans intérêt, et sur des ombres chinoises derrière des rideaux. L’air était inodore, mais poisseux à cause de l’humidité.

J’étais posée sur le vide, j’y balançais mes jambes par habitude ou pour le plaisir de me sentir loin de la fermeté terrestre. Au-dessous, un vieux monsieur aux longs cheveux gris, bien habillé, avec un mégot entre deux doigts et une bouteille de gin contre le ventre, crachait des glaires. A chaque crachat envoyé sur le trottoir, il vérifiait que personne ne l’avait vu, sans penser à regarder au dessus de sa tête. Pendant ce temps, je dessinais des auréoles instables de fumée sur son crâne.

Je connais cet homme de vue. Il achète beaucoup d’alcools dans l’épicerie proche. Il choisit des bières, du vin, du whisky… et une bouteille de jus d’orange. Un jour il nous a abordé mon amoureux et moi à la sortie d’un bar : on le rejetait d’une boîte de nuit alors il nous a supplié : “si vous y allez aussi, je pourrais peut-être entrer avec vous”. Nous n’aimons pas les boîtes de nuit, pourtant nous y sommes allés pour lui faire plaisir, à cause de son regard gentil et de son sourire incertain. Comme beaucoup d’ivrognes, il a noyé sa capacité à articuler dans l’alcool, mais sa voix ne me paraît pas pâteuse, sans doute parce qu’elle est douce et légèrement chantante ; j’ai l’impression qu’il fait rouler des galets dans ses mots…

Quand ses quintes de toux se sont arrêtées, il s’est éloigné en titubant. J’aurais dû refermer cette fenêtre, entrer dans mes vêtements avant de suivre les rails puis la route jusqu’à la bibliothèque, mais j’étais absorbée par le vide. Je pensais aux particules invisibles contenues dans cet air. Elles m’ont conduite là où une quantité importante de pensées me conduit : vers mon amoureux.

Quand je lis ses messages, je suis transportée dans un environnement inconnu. Il y est question de rues et de visages, de homards vivants qui se tiennent les uns les autres par les pinces… Ensuite mes parents me demandent : “tu as des nouvelles de lui ?” J’ai des paysages imaginaires, des films pour non-voyants.

Sinon, il va bien : tout est tout beau tout nouveau. Au début, je m’en voulais d’être aussi triste en lisant son euphorie. Je me soupçonnais d’être jalouse quand j’aurais dû être heureuse pour lui. En fait, si je suis jalouse, c’est de l’air qu’il respire lui, des chemins qu’il parcourt, des objets qu’il touche, et ce serait pareil où qu’il soit, y compris là où je ne voudrais jamais aller, s’il y est et pas moi. Le partage me manque… Tous les mots du dictionnaire et les néologismes les plus parlants ne peuvent remplacer les sens ; via un écran d’ordinateur, nos bavardages ne sont pas ceux d’une situation vécue ensemble.

Après m’avoir ballotté fictivement à travers la ville, il me demande : “et toi, quoi de neuf ?” Je cherche mais… rien, que du vieux ou de l’inintéressant. (Silence) “Mais d’habitude t’as toujours une anecdote à raconter, liée à ton boulot, à ce que tu as lu, aux gens que tu as croisé… Que s’est-il passé aujourd’hui par exemple ?”

Aujourd’hui Mon Petit Vieux Préféré m’a confié : “en revenant de chez le docteur, je me suis perdu. Je fais cette route depuis des années mais d’un coup, à un croisement, je ne savais plus. J’ai tourné, retourné, j’ai mis plus de deux heures à revenir, c’est la première fois que ça m’arrive. De temps en temps, je suis dans le noir, j’interromps un geste parce que je ne sais pas pourquoi j’ai commencé et… Ensuite ça me revient, mais c’est un signe.”

Il y a environ un mois, un premier symptôme m’a déjà laissé penser qu’il commençait à perdre la mémoire. Ces derniers jours, je l’ai souvent vu “s’interrompre”. Il trottine et soudain, il est immobile au centre de la pièce, il observe ce qui l’entoure, comme s’il cherchait à retrouver le fil qu’il suivait. Tout le monde peut avoir une absence, à cause d’une rêverie, d’un geste machinal, mais l’expression de son visage… Bref, son égarement en voiture ne m’a pas surprise. En revanche, je n’ai pas compris son absence de souffrance ou d’inquiétude. Résigné, il constatait une évidence. Il a même plaisanté : “c’est dur de partir définitivement dans 15 jours mais c’est mieux, sinon je finirais par faire n’importe quoi, comme de mettre ces livres dans le vase et les fleurs sur les étagères !” Il a accompagné ses propos d’un petit rire qui n’était pas endolori. Je l’ai admiré.

Quoi d’autre ? Je continue à noter les phrases des autres dans mon cahier. Au départ, j’écrivais sur la première page celles extraites des livres, et sur la dernière celles prononcées par les gens. Maintenant, les deux moitiés se sont rejointes, alors par flemme d’en acheter un autre, j’écris dans les marges et tout se mélange, par exemple : “Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer leur image.** Tu ne t’es jamais dit que nous étions tous des flammes de bougies ?*** Elle vivait pourtant avec la grâce : elle savait trouver les sources, les veines d’eau presque invisibles qui sourdent sous les répliques rocailleuses, sous les désirs avortés des gestes****”.

Et puis ? J’ai d’autres petits plaisirs… Au début de l’hiver, comme tout le monde, je regrettais de sortir du travail à l’heure où il fait nuit, comme s’il restait moins d’heures à vivre avant de s’endormir. Mais maintenant, j’ai perdu une infime satisfaction nocturne : au quatrième croisement, grâce aux reflets à travers la vitre du bus et à l’obscurité de la route, les phares des voitures de la montée à ma gauche semblaient situés dans le ciel, comme si les véhicules roulaient en suspension droits sur moi ; c’est idiot mais j’aimais bien cette vision. Ceci dit, actuellement, je longe le Jardin des plantes quand le soleil achève de se coucher derrière la basilique, ce n’est pas désagréable. Bientôt, lorsque la température sera printanière, je reprendrais l’habitude de descendre longtemps avant ma station pour prendre des nouvelles de la Saône sur le pont, en examinant sa couleur et ses remous.

A part ça… Je ne sais plus. Ce ne sont que des détails, rien de passionnant. En ce moment, je ne suis pas passionnée. J’attends nos premières retrouvailles, la célébration de notre anniversaire, la réponse quant à ta bourse et mon éventuelle fuite à tes côtés, une rencontre prochaine, la présence chez moi durant trois semaines de ma copine, une autre saison… La venue des beaux jours comme on dit. Petit à petit, je cesserai de m’étourdir jusqu’à confondre le soir et l’aurore en fumant au bord de cette fenêtre comme si mon inertie pouvait arrêter l’heure ; au lieu de dire “en ce moment”, je saurais associer les faits aux jours…

Oui, j’en suis certaine : ce n’est qu’une pause avant de reconstruire mon petit monde, même et autre… Même mais autre.

* Göran Tunström

** Jean Cocteau

*** une adolescente dans le bus

**** Göran Tunström (encore oui, en fait j’aurais pu recopier l’intégralité de son livre).

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L’un de mes jours d’après*

Quand elle ouvrait la porte de la chambre 18, j’étais assise sur le lit, immobile. Il semblait impossible de me déranger puisque je n’avais rien à faire. Je me contentais d’attendre, ce qui en soi ne me changeait pas de l’année précédente, ni de la suivante d’ailleurs, sauf qu’ici je savais précisément ce que j’attendais. Malgré mon apparente inactivité et contrairement à la plupart de mes voisins, je ne laissais pas la porte entrouverte ; j’obligeais l’infirmière à s’annoncer par de petits coups vigoureux.

Lorsque je vivais chez mes parents, mon père m’empêchait de fermer la porte de ma chambre. Il me disait : “quand on ferme une porte, c’est qu’on a quelque chose à cacher”. En l’occurrence, je n’étais pas dans ma chambre mais j’avais effectivement quelque chose à cacher : mes larmes, mes appels chuchotés dans le téléphone (”aide-moi, ils ne veulent pas me laisser sortir”), les plaintes des autres détenus…

Au bout de quelques heures, je ne sursautais plus quand les petits coups retentissaient ; peut-être avaient-ils lieu à intervalles réguliers… Je n’en sais rien, je n’avais pas de montre… L’heure n’a aucune importance quand les journées ne sont qu’attente et passivité. En tout cas, ce bruit était un signal : s’essuyer les yeux, se tenir droite, avoir l’air calme et détaché : elle arrive.

La personne entrait, puis me faisait signe de la suivre. Je traversais le long couloir vers l’avant-dernière salle, dans laquelle je m’asseyais face aux deux psychiatres. Leur regard sévère était si droit, si précis, que j’avais l’impression de rétrécir jusqu’à me réduire à un point dans l’espace, une tache dépourvue d’épaisseur. Ensuite, ils me posaient toujours la même question : “pourquoi vous avez fait ça ?”

Au fil des séances, mes réponses variaient. J’aurais volontiers répondu la vérité si je la connaissais, mais telle une candidate ignorante face à ses examinateurs, je m’efforçais de deviner ce qu’ils voulaient entendre. Cependant, quoi que je réponde, l’entretien se terminait ainsi “vous n’êtes pas prête à sortir. Sitôt dehors, vous recommencerez. On vous retrouvera, et peut-être dans un état irrécupérable. Il faut que vous préveniez vos parents pour qu’ils veillent sur vous, c’est la seule condition”. Outre la peur de faire souffrir ma mère, je me souvenais de mon père m’expliquant : “les déprimés et les suicidaires sont des faibles, des inadaptés, parce qu’ils ont une case en moins dans le ciboulot”. Je prévoyais les explications introuvables ou inavouables. Alors je retournais m’asseoir sur le lit.

Après leur avoir menti : “voilà, j’ai prévenu mon père, il arrive”, je tremblais d’angoisse en voyant apparaître le père de mon amie, le complice de mon évasion. Je craignais qu’il subisse un interrogatoire, ou qu’il soit obligé de tendre une carte d’identité. Ce n’était pas un commissariat, ni une prison, mais l’objectif de mon enfermement était le même, après tout… J’étais punie, captive, dans la chambre comme les enfants sont mis au coin, et les criminels dans une cellule, face à des juges qui évaluaient mon niveau de dangerosité… N’est-ce pas ? Je les ai entendu lui donner des instructions “restez avec elle, ne laissez pas traîner d’objet coupant ni de médicament…” Infantilisée, je me suis tue en baissant sagement la tête.

Durant le trajet en voiture, la compagne de mon sauveur était apparemment furieuse d’être là ; j’avais sans doute interrompu une journée en amoureux. Elle ne m’a pas parlé. Lui, en revanche, a tenté de discuter avec moi, probablement pour m’aider, mais mon vocabulaire se limitait à quatre mots : oui, non, d’accord, merci, que je laissais s’échapper par courtoisie. A travers la vitre, l’hôpital s’éloignait et le centre-ville se rapprochait ; je sentais le soleil méditerranéen jouer avec moi, onduler sur ma peau selon les virages, s’introduire dans mes yeux brûlants ; les paumes de mes mains percevaient la texture du siège… Mais j’étais encore enfermée dans la chambre, psychologiquement du moins. Malgré les platanes et les flocons de pollen, en transparence, j’avais un tuyau enfoncé dans la gorge, je revoyais les poignées de cheveux sur l’oreiller, le plastique enfoncé dans mes veines, l’homme qui vomissait puis ravalait son vomi la nuit dans les toilette, la vieille dame qui me demandait “à quoi ça sert de vivre ?” jusqu’à me rendre folle, ces barreaux que dans mes rêves j’arrachais facilement… J’écoutais les pleurs de la jeune femme blonde qui ne cessait de faire craquer ses articulations et le cognement sourd d’un crâne rebondissant contre le carrelage à la manière d’une balle en caoutchouc…

“On va manger avant de te ramener chez toi”, m’a-t-il annoncé en se garant. Nous avons traversé les rues. Elles m’épuisaient. Les conversations, les silhouettes à éviter, la musique péruvienne sur la petite place, m’étourdissaient et me noyaient. C’était une marée de couleurs, de bruits, d’odeurs qui fondait sur moi et emplissait douloureusement mes sens, avant de marteler mon front.

Nous sommes allés “Chez Laurette”. Je fréquentais ce bar-restaurant plusieurs fois par semaine avec mes amis de défonce, quand nous nous levions à 3 heures de l’après-midi après une nuit blanche et un sommeil de descente d’ecstasy, car “Chez Laurette”, les repas se commandaient du matin au soir à des prix raisonnables. Sur sa terrasse, il y en avait toujours un pour entonner “c’était bien, c’était chouette, on y retournera…” sous les rires des autres. Alors au lieu d’écouter mon père de circonstance, ou de percevoir le goût des aliments que j’ingurgitais, je pensais à mon maquillage ravagé par les crises de larmes nocturnes, aux douches que je n’avais pas prises à cause des taches suspectes derrière les rideaux, à l’allure que je devais avoir face à cette foule d’étudiants et de touristes, face aux amis susceptibles de m’apercevoir. Je fixais leurs bouches et chacune de leur mastication rallongeait mon supplice.

Ils m’ont raccompagnée devant la porte de mon immeuble. Il a voulu entrer avec moi, peut-être pour obéir aux directives des psychiatres, mais sa compagne était impatiente de partir, donc il s’est contenté de répéter le refrain de cette année là : “tu ne fais pas de bêtise, hein, promis ?” J’ai promis ; à cette époque, mes promesses n’étaient que des formules de politesse.

Dans le hall, je me suis arrêtée un instant, afin de savourer la fraîcheur, l’obscurité, et le silence. J’ai ouvert la porte de mon appartement et ma chambre m’a raconté le “jour d’avant” : la bassine pleine d’eau sanglante, les bouteilles vides, les trous dans les plaquettes de médicaments, les disques éparpillés …

Pendant que mon répondeur égrenait les messages de mes amis inquiets, je me suis précipitée vers l’ordinateur pour supprimer mon blog, créé moins de trois mois auparavant. Je tenais à faire disparaître ma chute en effaçant mes textes pathétiques. Puis j’en ai immédiatement créé un autre, celui auquel je voulais associer ma renaissance. Je n’ai pas eu besoin de réfléchir au titre… Assise sur le lit de la chambre là-bas, je ne pouvais pas écouter de musique. J’étais contrainte d’entendre uniquement les gémissements, les tintements des plateaux-repas, les fermetures des portes… Mais les paroles de Belle & Sebastian résonnaient constamment dans ma tête : “Get me away from here I’m dying, Play me a song to set me free”, simplement évidentes en de telles circonstances. Inexplicablement, créer cet espace m’était indispensable, alors que je n’avais ni la force ni l’envie d’écrire un premier texte.

Néanmoins, ce n’était pas encore le “jour d’après”, c’était un temps situé entre le jour d’avant et le jour d’après, une absence d’un an. Ce n’était pas un temps vide, il comporte même des souvenirs agréables, y compris dans l’inoubliable Maison du Bonheur. Mais si mon corps a commencé à se putréfier au fil des journées, des semaines et des mois, en me lançant des signaux d’alerte, mon cerveau est resté dans un entre-deux, je me suis dissociée. Mes archives racontent cette année :déconnexion, blocage, absentéisme… Mes proches prétendaient savoir ce que j’éprouvais quand je leur répétais “je n’arrive pas à me sentir réelle, comme si je vivais dans un monde de zombies et de décors en carton”. Ils me répondaient “ça me fait souvent ça, quand je suis très fatiguée par exemple”. Ils n’avaient pas tort, sauf que cette sensation n’était pas perpétuelle pour eux.

La semaine dernière, en lisant L’Oratorio de Noël, j’ai enfin découvert les phrases parfaites pour décrire cet état :

“Dans les champs d’avoine il marche, et à travers les prés. S’arrête pour regarder quelque chose qui au bout d’un moment seulement se révèle être une pierre, une bouse de vache, une branche morte. Très lentement, mais peut-être n’est-ce qu’une illusion, leurs particularités sourdent les choses, prennent forme, se mettent en place, s’unissent avec leurs noms. Mais il y a, le plus souvent, un instant blanc juste auparavant, et qui peut durer de longues minutes, quand la pierre refuse de devenir pierre, quand la main refuse de devenir main, quand on ne peut même pas mourir puisqu’on ne vit pas.“**

Ce n’était pas des champs d’avoine, mais les bulles dans un verre, les pavés blanchis par le froid, les propos de mes clients au Monop, le bras qui tentait vainement de me réconforter tout en restant loin des épaules sur lesquelles il reposait… Un environnement qui ne m’atteignait que tardivement, grâce à un sentiment diffus de déjà-vu.

Cet interminable lendemain correspond au moment où j’ai cessé de mourir puisque je ne vivais plus, mais ce n’était pas encore le “jour d’après”.

L’aube du jour d’après est née quand la souffrance physique a absorbé les pensées, le langage, les sentiments, jusqu’à devenir l’unique perception. Alors il ne me restait plus que l’instinct de survie. La naissance de l’après a été accélérée par la douleur maternelle (”ton poignet est si fin qu’il paraît plus fragile qu’une aile d’oiseau“), la colère désespérée de mon père, la méchanceté cruelle des faux-amis dont les propos sont devenus des cicatrices (”tu sais comment il t’appelle ? La chauve-souris, parce que tu t’habilles en noir, t’es décharnée et t’as perdu tes cheveux“)… Par cette insupportable sensation d’être déjà un cadavre dans le regard d’autrui, y compris dans celui d’un inconnu, d’un simple passant : l’indifférence n’existe plus.

Lors de mon entretien à l’Ecole, à Lyon, j’ai évidemment prétendu que je rêvais de faire l’un des métiers auxquels ces études pouvaient m’amener. Je n’allais pas leur confier que s’il avait fallu changer de région pour être éboueur, j’aurais postulé avec autant d’acharnement. Je souhaitais seulement trouver un prétexte pour quitter les limbes. Encore récemment, en écoutant de vieilles amies me faire part de leur nostalgie pour les années étudiantes aixoises, je restais silencieuse, les doigts crispés autour de ma bière, parce que les bons souvenirs qu’elles énuméraient joyeusement prenaient la forme d’une agonie.

En réalité, même si ces dates n’existent que pour moi, personne ne peut m’enlever cette certitude : je suis morte à Aix-en-Provence, j’ai passé 2 ans entre les deux rives, et je suis née une seconde fois à Lyon ; ma vie antérieure – péniblement intacte dans ma mémoire – n’existe que pour révéler le bonheur de ma renaissance.

* A l’origine de ce texte long comme l’ennui, il y a un billet de Samantdi, découvert via Anne. Samantdi a écrit : “En écrivant ce billet, je pense, curieusement, à vous qui le lirez, à ce jour d’après que vous portez aussi, pour la plupart, car rares sont ceux à avoir été épargnés dans la corporation des blogueurs. Peut-être même que chacun de nos blogs est né de ce jour d’après, ou de son lendemain, quand la stupéfaction fait place au long temps de l’endurance.” En lisant cette phrase, l’écho a été immédiat.

** L’Oratorio de Noël de Göran Tunström, Babel, 1992, p. 28

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