Archives mensuelles : décembre 2008

Malgré les actes manqués et les rires obligatoires…

J’étais assise derrière un siège au trou colmaté par un Malabar, récemment déposé puisqu’une traînée de salive anthracite se distinguait encore sur le dossier gris clair. Pour ne pas focaliser mon attention sur ce déchet – certains soirs, les tripes se rapprochent dangereusement de la gorge – je me perdais à travers la fenêtre, comme toujours, sans rien observer en particulier : les lumières ondulant dans le Rhône, les visages sur les trottoirs… Longeant les vitrines, le bus s’est immobilisé au feu rouge d’une rue étroite, donc mon regard s’est fixé sur une devanture recouverte de guirlandes clignotantes, envahie d’étoiles jaunâtres. Soudain, ces décorations m’ont semblé d’une tristesse sans fond. Mes yeux sont devenus humides alors que le comique de la situation était flagrant. C’est tout de même absurde de penser : j’ai envie de pleurer à cause d’une guirlande de Noël. Évidemment, celle-ci n’était pas réellement la cause de mon chagrin ; parfois un détail suffit pour que les cils se mettent à suinter…

Je me suis demandé en quelle année précisément, sapin et guirlandes avaient disparu de la maison familiale. Lorsque j’étais en Fac, les décorations étaient encore présentes sur les photos. Même si le Père Noël ne faisait plus partie de mon imaginaire, il y avait toujours un moment où mon grand-père m’éloignait du salon, généralement en m’ordonnant d’aller chercher du bois pour alimenter le feu de cheminée. J’obtempérais, en sachant par avance qu’il en profiterait pour déposer des cadeaux sur la table basse, juste à côté du sapin que j’avais décoré avec lui. Mais c’est vrai qu’il n’y a plus de maison ni de grand-père…

Noël se résume désormais à un bon repas avec mes parents souvent suivi d’un film, à une soirée beaucoup trop semblable à toutes celles que je passe chez eux durant le reste de l’année, en dehors des cadeaux. Ceux-ci restent ma principale raison d’aimer Noël. Petite, j’attendais impatiemment de les recevoir ; maintenant je prends plaisir à les offrir. Sauf que cette année, je ne sais même pas si mes cadeaux plairont à mes parents. Comment pourrais-je connaître leurs besoins et leurs désirs quand je ne les côtoie que deux à trois semaines par an ? Ils me deviennent étrangers. Encore une fois, en descendant sur le quai, je découvrirai de nouvelles rides sur le visage de ma mère, davantage de sifflements dans ses bronches et d’absentéisme dans son regard. Je m’agacerai des nouvelles manies de mon père, de ses propos proches de ceux qu’il méprisait dix ans auparavant… Je souffrirai de les voir vieillir, simplement.

En réalité, je redoute aussi Noël à cause de l’an dernier, parce que notre dispute avait provoqué plusieurs mois de silence. J’ai peur que la colère et la déception de mon père éclatent encore une fois s’il me parle du concours, car alors il me faudra mentir ou avouer l’impardonnable : en dépit de la pression exercée sur moi, j’ai oublié de confirmer mon inscription au concours. Le petit papier était posé sur la table. Je n’ai cessé de me répéter “attention la date limite approche”. Je m’en suis souvenue chaque matin depuis le mois de septembre, sauf le jour fatidique… La mémoire m’est revenue le lendemain, 12 heures trop tard. L’acte manqué parfait, à tel point que je devrais en rire. D’ailleurs j’en ai fait un sujet de plaisanterie, sur le moment.

J’ai oublié de m’inscrire, comme je ne cesse de perdre l’ordonnance pour la prise de sang, et le numéro de l’ORL pour la biopsie. Je ris aussi de mes problèmes de santé, en palpant les billes qui s’étendent dans mon cou (le mot “ganglion” est vraiment trop laid, écœurant, il colle à la langue quand il est prononcé ; par conséquent, je parle en “bille”, mot dont la sonorité ludique est moins angoissante). Je tâte ces billes, donc, en leur donnant des petits noms. A mon amoureux, j’annonce joyeusement : “Méphisto a grossi, Igor a perdu quelques millimètres, et saluons la naissance du petit nouveau : Charles-Edouard vient d’apparaître ! Je le baptise Charles-Edouard parce qu’il a une forme prétentieuse celui-là”. Alors il rigole, moi aussi. En revanche, dans les bras de Morphée, je ne cesse de crever.

Au boulot, j’ai un comportement similaire. A table, voyant mes collègues grelotter, le Directeur explique : “quand il n’y a plus de client, on coupe le chauffage”. Je remarque : “heureusement que nous n’avons pas ce réflexe à la bibliothèque, sinon ce serait le Pôle Nord toute l’année”. L’assemblée éclate de rire, alors que je vis l’absence d’usagers comme un échec personnel. Ensuite, si le visiteur affiche cette fameuse expression suspicieuse – elle a l’air tellement jeune qu’elle ne peut pas être compétente – je termine sa phrase “vous servez… euh…” en répondant : “potiche ! Je sers à surtout à sourire aux gens qui entrent. Mais je peux aussi vous aider à trouver un livre si vous le souhaitez”.

Finalement, je ris de l’aube au crépuscule ; puis je pleure devant une guirlande de Noël. En fait, il y avait bien trop de lumières dans cette rue pour pouvoir pleurer. J’ai clignoté des cils pour les assécher. Au lieu de m’engouffrer dans le bus suivant, j’ai choisi de marcher en remontant la pente. Les Pères Noëls suspendus aux fenêtres ont failli m’achever, mais j’ai continué à avancer, jusqu’à ce que je trouve une impasse sombre et silencieuse dans laquelle me cacher. J’ai glissé mes mouchoirs en papier usagés dans la poubelle à côté de mon immeuble, avant de nettoyer les traces de larmes sous les néons de l’ascenseur. La voix mécanique a déclaré “deuxième étage” sans broncher, ce que j’ai trouvé réconfortant. A mon Amoureux, j’ai affirmé “mais si ça va”.

D’ailleurs, mais si ça va. Quand je suis juchée sur le trône, revêtue d’une robe de chambre rose trouée, le nez rougi par le rhume, la joue gonflée par un abcès, la tignasse décoiffée par le sommeil, il me contemple d’un air énamouré en murmurant sans la moindre ironie : “putain t’es belle” ; cette déclaration prononcée en dépit de ma posture humiliante me paraît être la preuve d’amour la plus émouvante qui soit. Lorsqu’il fond sa peau dans la mienne en me chuchotant “tu t’angoisses pour rien, il n’y a aucun danger”, je le crois. Durant les après-midi de travail que Mon Petit Vieux Préféré transforme en promenades et en tasses de chocolat chaud pour me récompenser d’avoir bien travaillé, je me trouve chanceuse. En découvrant mon nom sur la première page d’un livre dans la section remerciements “parce que sans son aide ces recherches n’auraient pas abouti”, j’ai l’impression d’être un petit peu plus qu’une potiche souriante. Quand je relis ce paragraphe, en pensant aussi à ce que je n’ai pas écrit, je sais que je vais très bien.

2008 aura été l’année de l’enlisement, tant en ce qui concerne ma santé que ma situation professionnelle. Mais c’est également celle du “nous” réuni, pendant laquelle je me suis endormie et réveillée à ses côtés plusieurs jours de suite, avec un plaisir béat sans cesse renouvelé, de la première à la quatrième saison, des montagnes à la mer. Celle que j’aime dans les verres brisés et les cendriers pleins, les discussions jusqu’à l’aube, l’alchimie magique, et même les disputes parce qu’elles ont été trop peu nombreuses pour être comptées sur les doigts d’une main.

Même si les résolutions ne sont que des souhaits, “on dirait que 2009 servirait à arranger aussi le reste”.

Et puisque cette note est probablement la dernière de l’année, “on dirait que la suivante vous serait également merveilleuse”.

Chapi Chapo & Les Petites Musiques De Pluie – Litlle hand in my hand (with Boo Hoo)

(pour adoucir ce texte avec une petite musique enfantine).

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“ll voyait en permanence un visage qui lui faisait face, flanqué de deux autres – un de chaque côté. Il comprit alors d’où lui venait cette impression de manque, cette tristesse qui sous-tendait toute chose, chaque phénomène depuis toujours : impossible de tout embrasser simultanément”*

Il m’a demandé ce que je regardais comme ça sans rien faire, j’ai répondu “toi”, alors il a affiché son sourire mi-gêné mi-ravi, celui du garçon qui se demande ce que je peux lui trouver. D’ailleurs il le dit souvent, en se brossant les dents face à la glace “qu’est-ce que tu fais avec un mec aussi moche ?”, comme si j’étais belle.

Cependant il se trompait : je ne le regardais pas pour l’admirer. Je n’avais pas non plus le regard émerveillé et reconnaissant d’après l’orgasme. J’essayais simplement de le retenir entièrement pour l’incruster dans mes prunelle, du contour au détail, de la forme de ses épaules à l’ombre de ses cils sur ses pommettes, de sa façon de se tenir à la totalité de ses expressions, sans oublier ses imperfections, y compris voire surtout celles que je suis la seule à connaître.

En fait je repensais à cette lointaine après-midi où, tout en le caressant, les yeux fermés et les narines dans le creux de son épaule, je lui disais : “comme ça, si un jour je suis aveugle, je te reconnaîtrais. Je te reconnaîtrais même s’il ne me restait plus que le toucher ou l’odorat. Si je n’avais que l’ouïe ce serait encore plus facile. Ta voix moqueuse, grave, douce, ironique, en colère, en larmes… Je l’ai déjà entendue dans tous ses états.” J’y croyais à cet instant là. Le soleil traversait nos jambes nues sous le velux et les draps s’éparpillaient sur la moquette, je m’en rappelle.

J’ai mémorisé tous les décors, comme autant de pièces de notre histoire. Avant d’entasser ses affaires chez moi, il m’avait dit “il faut dire adieu à mon appartement, tu le vois pour la dernière fois”. Dans sa chambre, j’ai revu le tout premier contact, lorsque je sirotais un Russe Blanc en écoutant la rue. Ses doigts dévalaient mes bras, des épaules à l’intérieur des poignets, là où la peau est fine et bleutée ; c’était une caresse banale, pourtant le désir naissait déjà, sous mes vêtements, malgré mon air indifférent. Je n’ai pas oublié pour autant ces longues heures pendant lesquelles nos dos se regardaient, de part et d’autre du lit, quand chacun essayait de trouver le sommeil sans y parvenir. Nos respirations faussement régulières accentuaient la tension de ce silence nocturne. A mesure que nos mots se coinçaient dans nos gorges serrées, je sentais l’écart s’agrandir entre nous, comme si le matelas s’élargissait, malgré le frôlement de nos corps.

J’ai traversé le bureau de nos séances cinéma, refermé la fenêtre contre laquelle nous avons fait l’amour face aux voisins qui ne distinguaient que nos bustes recouverts de tee-shirts et pas nos postérieurs dénudés, fixé le plafond qui a absorbé ses hurlements le soir où, avec une rage empreinte de culpabilité, il se cognait la tête contre le mur…

En tournant la clé dans la serrure pour la dernière fois, il remarquait “tu n’as pas dit adieu à l’appartement”. Mais si, à ma manière, silencieusement, pudiquement. Au fond, c’était parfaitement inutile, j’habiterai toujours un petit peu dans ces murs, même en n’y étant pas physiquement. Je peux rester immobile dans mon salon jusqu’à ma mort, tout en vivant dans un labyrinthe de murs et de villes.

Même si je quittais Lyon, j’aurais encore un petit peu envie de mourir en me souvenant de son regard décidé malgré l’éclairage tremblotant du lampadaire quand, entre deux massifs de fleurs du Jardin des Plantes, à quelques mètres d’ici, il m’a affirmé : “oui j’en ai marre de toi, l’amour ne suffit pas…”

Je n’y suis plus allée depuis 5 ans, pourtant il me serait facile de dessiner la chambre de l’hôpital d’Aix-en-Provence. J’ai contemplé les barreaux des fenêtres et le sol maculé de taches suspectes avec une telle intensité, pendant que la perfusion me trouait le bras. Néanmoins, je ne distingue plus du tout les traits de cette femme qui sanglotait “je n’ai plus personne alors à quoi ça me sert de vivre hein ? A quoi ça sert ?”

Je n’ai en tête qu’un nombre incalculable de photographies dépourvues de détails. Sur certaines, une petite bulle indique ce que le personnage flou déclare, mais l’ensemble reste incohérent. Tous ces dialogues et toutes ces sensations que le temps a altérés, jusqu’à faire de mon passé une succession de romans-photos… Seule une violente envie de rire, de pleurer, de vivre, ou de crever, en le feuilletant malgré moi me permet de savoir ce que j’éprouvais.

Je sais maintenant, qu’un an après avoir cru qu’il me serait impossible d’oublier son corps, je ne reconnaissais pas sa voix en lui téléphonant ; son odeur s’était effacée dans les lessives successives. Après m’être débarrassée de nos photos, son visage était aussi imprécis qu’un portrait robot, grossier, dépourvu d’humanité.

De toute façon, même si j’essayais de toutes mes forces d’inscrire en moi ce qu’il est, ici, maintenant, jusqu’à la fusion de nos êtres, il resterait des zones d’ombre, des pensées auxquelles je n’aurais jamais accès, d’autres qu’il a lui-même oubliées, et puis des parties de son corps que je ne peux présentement pas voir, puisqu’il est aussi impossible de tout visualiser que de distinguer simultanément les deux faces de la lune.

Même si je parvenais à le graver jusqu’au creux de mes os, afin de le rendre inoubliable au cas où je le perdrais (sous la terre, dans une urne, dans la lassitude, ou dans les bras d’un(e) autre), ceux-ci finiraient par s’effriter ou par se consumer, en admettant que la vieillesse ne me fasse pas perdre auparavant la vue, l’ouïe, l’odorat, la mémoire…

En fin de compte, il ne me restera que cette sensation paradoxale d’être vide, car habitée d’angles morts, de spectres partiellement invisibles. Tôt ou tard, reviendra ce sentiment d’être amputée de ce qui a été, tout en gardant l’impression d’être envahie de membres fantômes. Alors encore et encore, je le contemple, l’étreins, use de tous mes sens pour que la perfection de l’instant présent s’immisce profondément dans ma mémoire, pour que son parfum s’accroche à mes cheveux et à ma chair, jusqu’à ce que ceux-ci soient flétris. Il n’y a rien d’autre à faire n’est-ce pas ?

Il saisit finalement le sens de mon regard, puisqu’il me demande “ça ne va pas ? Tu as l’air triste…” J’aimerais bien répondre “non, simplement résignée”, mais ce serait faux. Je ne parviens pas à me résigner.

* j’ai déjà utilisé ce titre, mais il est plus adapté à ce texte-ci. Extrait de Dieu, le temps, les hommes et les anges de Olga Tokarczuk.

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