Archives mensuelles : juillet 2008

and we dance, and drink, and screw…

J’observe les bosses sur ma jambe en détaillant leur rougeur zébrée de violet, avant de les tâter pour évaluer l’intensité de la douleur. Il pousse un sifflement admiratif devant l’étendue de mes ecchymoses. Je murmure : “je ne vois vraiment pas comment j’ai pu me faire ça… Tu m’as vue me cogner ou tomber cette nuit ?” Gentiment moqueur, en riant, il me demande : “est-ce que ça t’es déjà arrivé de savoir d’où venaient tes bleus ou tes coupures ?” Ce n’est pas une question en réalité, car effectivement cette situation se reproduit souvent, donc je me tais. Je souris, simplement, parce que je ne suis qu’une blague. Une de ces blagues répétitives, un peu consternantes, qui font sourire poliment.

Il remplit les verres, attentif à la potion qu’il concocte : un fond de rhum blanc, un filet de sucre liquide, une dose égale de citron, et de la limonade pour terminer. J’avais annoncé “juste un seul : toi tu dois bosser, moi je veux avoir le temps d’écrire”, mais à la première gorgée je pressens qu’un breuvage aussi délicieux ne peut que réapparaître dans le verre. Quand il me dira “elle est déjà vide la bouteille de rhum que t’as acheté hier soir !”, je ne serais pas étonnée ; j’aurais sans doute le même sourire que précédemment, vaguement las puisqu’il signifie aussi : qu’est-ce que j’y peux au fond…

Ironique et tendre à la fois, il passe les doigts dans les trous de mes vêtements noirs brûlés – les cigarettes me tombent des mains lorsque l’alcool m’étourdit – et s’exclame “aujourd’hui t’es moitié punk, moitié goth… Ma petite gotho-punk !” en m’embrassant. Je réponds silencieusement : ni goth, ni punk, je suis juste délabrée. Tandis que le rhum accentue la chaleur de la pièce et qu’il masse ma nuque douloureuse, je pense au délabrement… A ces petits détails qui subrepticement, sournoisement, modifient un contexte, comme les fissures s’étendant sur un plafond, les taches d’humidité s’élargissant sur un mur, la moisissure au bord des pages d’un livre. A cette fausse impression d’être immobile, statique, dans un environnement donné alors qu’en fait, tu creuses un sillon qui doucement t’engloutit.

Je crois qu’il a existé une époque où je pouvais associer une histoire à chacune de mes blessures, même la cicatrice discrète sous mon menton, celle que personne ne remarque. Sans doute, en ce temps là, je ne dormais pas avec une bassine à côté de mon lit, à cause des nuits où les murs se mettent à tourner, lorsque le matelas t’agrippe pour t’absorber. Je n’ai pas toujours été obligée de veiller à ne pas marcher pied nus, par crainte des bouts de verre qui carrèlent trop discrètement le sol. Je ne posais pas des cuillères glacées sur mes paupières afin qu’elles se dégonflent. Je ne passais pas plusieurs minutes à maquiller mes cernes, en répétant à mon reflet : tu dois te reprendre en main. D’ailleurs j’ai cessé de me l’ordonner car bout de quelques mois, on s’habitue au délabrement, comme si rien n’avait jamais été différent.

Il se relève, dénudé, pour nous resservir, alors je me rappelle également de la pudeur d’antan. Les portes des toilettes et de la salle de bain closes, la jupe que je tire un peu en sentant son regard zigzaguer de mes yeux à mes cuisses fermées. Quand je voulais tout savoir de lui, tout lui dire aussi, trop vite, parce qu’il y avait tant à découvrir. Je ne savais pas toujours déceler son humeur dans un regard, une grimace, un geste, un timbre de voix ; j’explorais son corps progressivement, méticuleusement, effrayée à l’idée de ne perdre ne serait-ce qu’un centième de ce territoire inconnu. C’était avant que le mystère ne se coagule dans la tendresse. Maintenant il n’y a peut-être plus rien à découvrir, mais tout reste à partager, à ne partager qu’avec lui…

Il propose : “il commence à être tard, on monte dans la chambre avec nos verres et des clopes ?” J’acquiesce, me relève en m’accrochant à lui, puis me déplace approximativement, en essayant de garder à l’esprit le fait que tous les objets sont potentiellement dangereux quand on s’en approche avec une telle quantité de rhum dans l’estomac ; me félicite d’avoir réussi à éviter le bord de la table (très agressif dans ce genre de circonstances) ; monter l’escalier est mon épreuve nocturne quotidienne… réussie ! ; penser à baisser la tête sous la poutre… Victoire ! Je m’assois sur mon lit, soulagée, en ressentant cette forme de satisfaction “d’après l’effort” ; c’est ridicule, alors je souris encore, toujours de la même manière.

Nous bavardons longuement de choses insignifiantes qui me paraissent passionnantes… Je me sens merveilleusement bien, jusqu’à ce que je m’allonge. J’écarte son bras qui ceinture ma taille en murmurant : “je vais être malade”. Penchée sur cette indispensable bassine, les mains agrippées autour de la rambarde de la mezzanine puisque mon corps tient à basculer d’avant en arrière, je m’en veux d’être encore une fois allée trop loin car cette conclusion était prévisible. Au fond, dés le premier verre, je savais que ce dimanche soir allait se terminer ainsi. J’approche mon visage en sueur tout près du ventilateur, l’air me fouette la peau, mais il est beaucoup trop tiède. Il me faudrait une rafale digne d’un hiver en Sibérie pour retrouver un minimum de stabilité. Une main compatissante et caressante écarte mes cheveux, “ça va mieux ?”. Le ton faiblard sur lequel je dis “oui” serait le même si j’avouais “non pas du tout”. Longtemps après je sombre dans un gouffre profond tapissé d’images délirantes, caractéristique du sommeil alcoolique.

Dans le seul rêve relativement clair que je fais juste avant de me réveiller : nous nous disputons. Il avait fait quelque chose pour moi, j’ai oublié de quoi il s’agissait, en tout cas c’était de l’ordre du sacrifice. Il avait risqué sa vie pour me faire plaisir et, morte d’inquiétude, je lui reproche son geste jusqu’à ce que la discussion se mue en bagarre violente.

J’ouvre les yeux, affolée, puis j’entends sa respiration. Je me retourne pour vérifier, à l’aide de tous mes sens, sa présence à mes côtés, et alors seulement je me sens rassurée. Plus que rassurée en fait, c’est un sentiment vraiment très fort, à tel point que je dépose quelques baisers sur sa peau. Sans se réveiller, il m’entoure spontanément de ses bras. Je réalise pleinement son importance, et à l’opposée de mon état onirique antérieur, je n’éprouve plus qu’une infinie reconnaissance.

Je tente de me rendormir… Mon corps fébrile m’en empêche, il remue sans mon consentement, alors mes pensées vagabondent. A travers les ombres chinoises, dessinées par le lampadaire, rendues mouvantes par le vent, j’essaie de deviner les objets… Je ne m’étonne pas d’y retrouver la partition d’une musique, un cœur recousu, et autres éléments naïfs qui ne renvoient finalement qu’à moi-même.

Je revois le soir récent où il m’a dit : “Si je pars un an à l’étranger, tu pourrais me suivre…” Sur les plateaux de la balance, je pose d’un côté ce que cette possible nouvelle vie entraînerait, et de l’autre ce que j’y perdrais… Mes rivières, ma colline, le sommet de ma statue… Ce que cette ville a déposé de souvenirs en moi, au point de me hanter, de devenir mienne ; l’odeur humide et poussiéreuse des vieux livres, leurs pages douces sous les doigts où s’étalent des lettres tarabiscotées, l’absence de risques de ma situation professionnelle actuelle, le petit bois et ses écureuils ; les heures à contempler les poutres de cet appartement, sa cheminée, la fenêtre de ma mezzanine devant laquelle j’ai si souvent fumé en regardant les gens et les orages, les déplacements du canapé voyageur durant nos orgasmes ; nos fou rires, nos ébats intenses de la veille, la saveur exquise de ce maudit cocktail au rhum, ces instants nombreux où nous disons exactement la même chose en même temps comme si nos mots étaient aussi étroitement liés, indissociables, emboîtables que nos corps…

Ainsi je m’aperçois que j’aime infiniment mon délabrement malgré tout, malgré la fréquence redondante de ce “malgré tout” dans ma bouche ces derniers temps. Certes, mes amis se marient et ont des enfants les uns après les autres, chacun construit patiemment son futur environnement pendant que je dégueule mon rhum à 2 heures du matin pour rejoindre mon boulot merdique avec une gueule de déterrée. Je mentirais si je prétendais que ça ne m’inquiète pas. Eux, ils ont des projets aux contours sculptés, c’est fiable, ça pèse lourd, c’est bien calé sur leur route, impossible à contourner. Avec des pupilles brillantes, ils me parlent peinture, meuble Ikea et prénom du futur bébé, sans que je ne parvienne à m’enthousiasmer, moi qui n’ai que des ébauches floues de projets d’adolescente attardée et perpétuellement indécise, lesquelles changent de forme d’une minute à l’autre bien plus rapidement que la lune. D’accord, tu as probablement raison quand tu me dis “ça te tue à petit feu”, mais est-ce tellement important ? En dépit des tremblements de mes membres sous les draps et de la douleur dans mon ventre (en le coupant en deux, on pourrait certainement remplir de gros fûts d’alcool, me dis-je, repliée en position fœtale), deux sentiments dominent l’inquiétude comme la nostalgie : l’attachement et la gratitude envers mon insignifiante petite existence délabrée.

Mom – Sleep Whale

(Parce que ce morceau m’apaise. Parce que sa mélodie douce est comme entrecoupée d’infimes parasites. Parce que je trouve que c’est agréable d’écouter Mom de temps en temps, simplement.)

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Je veux repousser mon dernier texte loin de cette page, mais je suis trop fatiguée pour détailler ma semaine ou ma journée, donc je fais du remplissage avec une rencontre.

Chaque été, nous recevons des personnes âgées à la bibliothèque. Elles sont souvent revêtues de tenues raides… En fait je crois que leur corps est tellement sec et décharné que leurs vêtements prennent la même forme. Souvent courbées – parfois à 90 degrés – elles déambulent dans le parc et dans les couloirs, plus ou moins au hasard. Certaines marmonnent constamment sans m’adresser la parole, sans même me voir je crois ; d’autres ne savent plus trouver la sortie de la bibliothèque tout en n’osant pas me demander de l’aide (si je me manifeste sans leur consentement pour les orienter, elles rétorquent “je sais !” sur un ton outré non sans continuer à tâtonner)… Et puis il y a celles – lucides ou non – qui viennent me raconter leur vie, tout en répétant régulièrement “je ne vais pas vous déranger plus longtemps” entre deux phrases, sans me laisser le temps de répliquer.

La vieille dame que j’ai vue ce matin appartient à cette dernière catégorie. Le personnel moqueur l’appelle “la sorcière”, à cause de ses longs cheveux ébouriffés. En réalité, son regard doux, liquide, ne s’accorde pas avec ce surnom. Elle voulait emprunter des revues pour les amener dans sa chambre (deux étages plus hauts) alors que normalement celles-ci ne doivent pas sortir de la bibliothèque. Je lui ai dit : “je peux faire une exception puisque vous habitez au dessus, mais il y a des fauteuils là, pourquoi est-ce que vous ne voulez pas les lire dans la bibliothèque ?” Gênée, d’une voix tremblante, elle m’a expliqué : “quand j’étais jeune, je lisais beaucoup de livres, des gros livres. Maintenant je ne peux plus, mon cerveau est trop fatigué… Il me faut des images comme les enfants, c’est pour ça que je ne peux rien lire d’autres que des revues. Quand je suis ici, toutes ces étagères avec tous ces livres, ça m’écrase… C’est comme une voix qui me dirait “tu n’as plus de cervelle ! T’es vieille !”, ça fait mal vous comprenez… Oh ça rend humble, c’est sûr, mais… ça m’écrase”. Elle était réellement touchante.

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