Archives mensuelles : janvier 2008

Look closer…

A travers la vitre sale du train, on ne distingue des lampadaires que leurs lumières oranges, suspendues, comme si elles ne reposaient sur rien. Elles sont troubles parce que mes yeux sont fatigués. Je les ferme et, sous mes paupières, la persistance rétinienne les transforme en nuages larges aux contours imprécis. Je pourrais pleurer, il suffirait d’effleurer le point sensible. Puisque je n’arrive pas à le localiser, puisque tu ne te rends compte de rien, je ne pleure pas.[…]
Je me suis engouffrée dans la voiture lorsque les portes se fermaient, sans même prendre le temps de te dire au revoir. On s’en moque, de ces petites attentions, je serais la première à le dire si on me posait la question, pourtant elles me manquent. J’essaie de les provoquer, à l’occasion… Sans raison apparente, je t’effleure ou je me serre dans tes bras, mais ce n’est plus exactement pareil qu’avant, ce n’est pas spontané, encore moins irrépressible… J’aimerais bien m’endormir, la fatigue noircit toujours les sentiments.

Pourtant j’étais bien pendant ces deux soirées… J’ai valsé de groupes en groupes, rencontré des gens intéressants, en réussissant à n’être ni ridicule, ni malade, ni amnésique, malgré une ingurgitation frénétique de boissons alcoolisées de 20 heures à 10 heures du matin, cependant… Peut-être était-ce mon imagination, je me souviens parfaitement de ces quelques minutes pendant lesquelles j’étais adossée au bord de la fenêtre… Tout en parlant à cette fille, je visualisais l’ensemble de la pièce, l’attitude des invités, leurs discussions, leurs rapports, comme si je les regardais à travers une caméra… Tu étais à côté de moi. Il m’a semblé qu’il n’y avait, entre nous d’eux, rien de plus qu’entre nous et cet “ami d’un ami” que nous ne connaissions pas auparavant. C’est un sentiment difficile à définir, car rien de concret ne le justifie. Nous sommes côte à côte comme un couple, mais… […]
Au même instant, quelque part dans ma mémoire, un homme – issu d’un livre ou d’un film, je ne sais plus où ni quand – serre un cadavre et sent sa chaleur. Il parvient à le croire en vie parce qu’il refuse de s’en séparer. En se souvenant de ce qu’il était de son vivant, il s’illusionne parfaitement, jusqu’à la folie. “Tout le monde est un peu superstitieux de toute façon. Ne pas être superstitieux, c’est ne pas croire à la magie. C’est triste un monde sans magie”, me dit-elle, alors que je titube, tangue… La terre ferme est liquide, les corps flous, tes yeux trop vitreux pour que je puisse réellement regarder à l’intérieur en frappant mon verre contre le tien. […]

En ce dimanche après-midi, après deux longues nuits éthyliques, je sors d’un sommeil peuplé de cauchemars, la migraine pulse dans mes tempes, ma voix est enrouée, un marteau tape bruyamment dans mon oreille gauche et mon cœur palpite à une telle vitesse qu’il me semble ne pas y avoir de pause entre chaque battement, comme à chaque fois que je bois en étant sous antibiotique. Je me sens épuisée, lourde, lassée. Lassée d’à peu près tout, et pas seulement de ce lendemain de soirée. Si je voulais trouver un synonyme du mot “lassée” tel que je l’emploie de façon récurrente depuis un an environ, je dirais “désenchantée”. “C’est triste un monde sans magie”. La lassitude, c’est quand la magie ne survient plus que par inconscience. […]

Je me souviens de l’un de mes chats, mort à cause d’une pierre lancé par un cantonnier agacé de le voir roder autour du cimetière. Ce chat avait des crises d’asthme dés qu’il était effrayé. Lorsque nous l’avons amené chez le vétérinaire, ce dernier était obnubilé par ces difficultés respiratoires. Nous lui disions “non, ce n’est pas l’origine de son état, ce n’est qu’une conséquence”, il ne nous croyait pas. Quelques jours plus tard, nous avons repéré la gangrène, de plus en plus grosse dans son flanc… Il était trop tard. D’une certaine manière, je suis ce chat et ce vétérinaire. Il y a quelque chose qui se gangrène quelque part en moi, mais je soigne d’autres troubles qui n’en sont pas vraiment. J’espère que la gangrène finira par se résorber si j’évite d’y penser, comme ces gens qui n’osent pas aller chez le médecin par peur de se découvrir malade. En attendant je m’étourdis afin de ne pas être confrontée au point sensible… Je pense à l’affiche d’”American Beauty”, on y voit un nombril et le message “look closer…” C’est précisément ce que j’évite de faire.

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Bilan très rapide (2)

[En écrivant ce bilan, j’avais l’intention d’en rédiger un tous les ans par la suite, afin de conserver les souvenirs évidemment, et de constater les changements éventuels au fil des années… L’année dernière, les mots jaillissaient instantanément, ils étaient évidents. Cette fois-ci, j’ai noté “Pour la première fois, j’ai :” et la suite a été laborieuse. Tout ce qui me venait à l’esprit était trop ancien. Comme je ne voulais pas me résoudre à ce constat douloureux : “cette année ne m’a rien apporté”, j’ai insisté… Alors je me suis aperçue que le problème provenait essentiellement du dernier paragraphe car, à ce jour, je n’ai à peu près rien compris à ce que j’avais ressenti durant l’année 2007.]

Pour la première fois, j’ai : gagné au billard, été heureuse de retrouver mon travail à la fin de l’été, eu envie de le quitter l’hiver venu, assisté avec tristesse à la destruction d’arbres centenaires, commencé à comprendre le soufisme et le hassidisme, découvert : l’écrivain Marek van der Jaagt (aka Arnon Grünberg) la véritable couleur de mes cheveux et la Deus (la meilleure des bières), perdu totalement la mémoire à plusieurs reprises après un excès de boissons alcoolisées, rencontré des inconnus qui se souvenaient (eux) d’avoir passé la soirée précédente en ma compagnie, été émue par la voix de Chris Garneau, frissonné en écoutant “The last engineer” de Piano Magic dans un bus la nuit, assisté aux concerts de Patti Smith Arcade Fire Cocorosie Deerhoof Animal Collective et Electrelane entre autres, ressenti du désir pour un autre que Lui, été infidèle, avoué mes infidélités, pardonné à l’homme que je torturais en rêves, répété “je ne t’aime pas” sur le ton de la plaisanterie, entendu plusieurs “je t’aime” sans en prononcer moi-même, revu mes amies d’Université toutes ensemble comme autrefois (ou presque), décidé de ne jamais revoir mon père, fait des confidences écrites (trop) intimes à une personne que je n’ai vu qu’en photo, appris la mort d’une vieille dame que je côtoyais depuis deux ans mais qui me rencontrait pour la première fois à chaque fois qu’elle me voyait, découvert la nourriture coréenne, aimé le vin rouge, poussé la porte d’un club de strip-tease, été demandé en mariage, été photographiée nue, évité de faire des promesses, refusé d’en entendre…

(Ce n’était pas la première fois) j’ai aussi : haï la routine, fait de nombreuses simulations de voyages en train ou en avion, eu des conversations “compliquées” (dixit mon amoureux) avec Le Chat, été tour à tour en consternée et en colère en lisant les informations, bu un verre ou plus avec des blogueurs(ses) (Katar et Mai resteront mes rencontres les plus mémorables), été informée du mariage de cinq de mes amies d’enfance (sans m’y rendre), poursuivi en vain des écureuils et des lapins, observé l’agitation des oiseaux noirs dans le ciel quand le soleil disparaît, vu des nuits sans étoiles une lune rousse et un soleil aussi blanc qu’une lune, répété trop souvent “je ne veux pas mourir” (uniquement en état d’ivresse), vécu une vingtaine de nuits blanches, consommé les mêmes drogues que l’année précédente, passé l’été à faire l’amour et à boire des Mojitos entre deux concerts, ressassé stupidement le mal qu’il m’avait fait, enrichi mon vocabulaire russe et appris quelques mots chinois, marché pieds nus sur les routes par tous les temps (dés que j’ai trop bu je décrète “mes chaussures me gênent”), longuement contemplé La Saône et ses couleurs ternes, déçu mon père, fait pleurer mon amoureux et ma mère, écrit des lettres que je n’ai pas envoyé, projeté d’agir au lieu d’agir…

J’ai compris que : au billard il vaut mieux viser juste que taper fort, plus un cocktail est sucré et plus il est dangereux, mon cerveau me rend service en refusant de mémoriser certains évènements, le désir c’est comme le bonheur : on le reconnaît quand on le retrouve après l’avoir perdu, certaines personnes paraissent indispensables tant qu’elles sont présentes alors que je ne remarque même pas leur absence et vice versa, l’attente est trop souvent synonyme d’espoir (déçu), ne rien attendre est trop souvent synonyme d’ennui, amant ex amoureux ami : en tout cas Il fera toujours partie de ma vie, quel que soit le domaine et l’angle de vue je ne sais toujours pas si je veux partir ou rester…

[Bande son imaginaire : Keren Ann – Not going anywhere]

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