Archives mensuelles : juin 2007

aveux

En vérité, c’est très prétentieux… Un serpent poitrinaire, une poupée amputée… Des métaphores maladroites et inutiles pour irréaliser les faits. Comme ce plat auquel je rajoutais du sel, du poivre, des condiments, en répétant “il manque quelque chose”… Le goût restait insatisfaisant, et j’ai avoué “ce n’est pas ça“. J’enjolive, romance, accentue, alourdis la mise en scène afin de donner de la profondeur à une pièce mal jouée et répétitive. L’enrobage de gélatine pour faire passer le cachet. La semaine dernière, j’ai rendu un livre avant de l’avoir terminé, parce qu’à la fin de chaque page, je pouvais prévoir la suivante. Quelle sensation irritante… Une cigarette mal éteinte enflamme du coton, le cendrier en verre explose, noircit le canapé, tombe sur le sol, brûle une lettre inachevée, et où étais-je pendant ce temps ? Juste à côté, non je n’ai rien remarqué avant d’être aveuglée par la fumée. Il s’étonne de m’entendre rire en lui expliquant la situation, parce qu’il y a longtemps que mes conneries ne me font plus pleurer. Des évènements en chaîne comme celui-ci, j’en provoque sans cesse. Ils disent “distraite”, “dans la lune”, “étourdie”… Ils utilisent des adjectifs attendrissants parce qu’ils sont gentils : c’est mignon d’être dans la lune. Je ne suis nulle part en réalité, j’essaie simplement de m’éloigner. La lune est surement plus belle à contempler que ce flou dans lequel je plonge comme on ferme les yeux devant une image pénible. Alors je me moque de moi, sans cesse, mais le comique de répétition peut être exaspérément lourd.
Encore un matin d’amnésie éthylique… En l’entendant me décrire l’inconnue que j’étais la veille, je me dis que finalement l’ignorance absolue serait plus agréable. Je m’évertue à donner sens à ces fragments, comme si je passais des heures à rendre une photo moins floue pour m’apercevoir, quand elle devient nette, qu’elle est totalement ratée et qu’il aurait mieux valu ne jamais la développer. Il y en a tant au bout du compte, des moments qui ne méritent pas d’être gardés en mémoire… Et si je cessais de me mentir en prétendant qu’il existe une forme de beauté ou d’utilité dans chaque expérience vécue ? Quelques bribes mémorielles me reviennent, une main qui écarte tendrement mes cheveux pendant que j’essaie de vomir, par exemple. Sans grand effort, je pourrais probablement rendre ces faits drôles ou pathétiques, mais autant vaporiser du parfum sur de la merde. Bien sûr, il y avait aussi cet excellent repas, l’odeur de poussière étourdissante sous la pluie, le plaisir de revoir Muji et Cracra, et d’autres moments agréables, beaucoup, ce n’est pas la question. J’en ai simplement assez d’essayer de réenchanter mon existence, démarche aussi prétentieuse qu’absurde, puisque je suis toujours la même…
La cigarette entre mes doigts, l’absentéisme dans mon regard, l’impudeur dont je fais preuve, mes conversations avec Le Chat, ma façon de repousser chaque obligation à un plus tard lointain jusqu’à l’oublier, mon incapacité à sortir de mon canapé sans répéter “une dernière clope et je m’y mets”… Je les hais. Je gonfle cet ego encombrant alors que je préfèrerais éviter de le contempler. Maman m’interroge : “tu es heureuse ?” et je me demande si qui que ce soit peut répondre “oui” sans hésiter. “Quand il est parti, tu disais que tu étais plus heureuse avec lui, alors maintenant est-ce que c’est toujours le cas ?” Je ne sais pas, reste silencieuse ou bredouille des oui et non, ni oui ni non. Mieux ou moins bien avec quelqu’un d’autre, un travail différent, un départ, un retour… Je n’en sais rien et j’en ai surtout tellement marre de me poser ces questions. Parfois, pendant plusieurs semaines, ce leitmotiv revient “quelque chose va changer” : un tour de manivelle, toujours la même rengaine. Mais cette litanie est comparable à un geste superstitieux, machinal, dont on a oublié l’origine. En attendant cet avenir qui n’a ni forme ni nom, je suis lasse de passer des jours et des nuits à la moulinette, pour servir une soupe fade et indigeste à des lecteurs que je n’ai jamais compris (mais que faites-vous chez moi ? Que cherchez-vous ici ?) “L’oiseau noir a l’air bien malade…” “oui, à mon avis il va crever”, finalement il s’est envolé avec une aile cassée, sans s’écraser, je ne l’ai pas revu le lendemain matin. Parti plus loin ou mort plus loin ? Aucune différence vu d’ici…

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Ce fanart a 5 ans, et ce désir est resté, avec toutes ses contradictions… Ecrire sur un blog sa volonté de disparaître dans l’oubli, tout en se mettant à nu en public ; souhaiter garder la trace écrite d’une progression, tout en décrivant les mêmes errances, boomerangs et chutes ; vouloir se souvenir du meilleur, et noter le pire ; désirer ne jamais être retrouvée tout en laissant assez d’indices pour être découverte à la première recherche ; lui demander de ne pas me lire quand certaines notes ne s’adressent qu’à lui ; et une vie entière ne suffirait pas pour recenser tous mes paradoxes, ces entraves qui m’engoncent dans l’identique. Je lui ai dit en m’excusant “je reproduis les mêmes échecs, je ne change pas…” “Si, quand même un peu, avant ils te faisaient pleurer, maintenant ils te font rire”. Autrefois je m’apitoyais sur moi-même, désormais je me fous de ma gueule : les deux faces d’une même lassitude de soi.

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L’inutile, l’incommunicable et l’inexplicable

[Calme moite, et orages venteux se succèdent, avalanche d’aiguilles sous le lampadaire. Je me tourne vers la fenêtre aux premiers éclairs, regarde à travers elle, et oublie de revenir… De toute façon, quand j’ai senti la raréfaction de l’air inspiré, les abeilles dans mes oreilles et la fièvre sous mes temps, je me suis dit qu’il ne me manquait plus que la maladie pour m’isoler davantage du monde environnant, le rendre encore plus intangible. Après avoir longuement essayé de construire des phrases qui s’enchaînent dans un texte ordonné, je renonce et me contente donc d’un bric-à-brac incohérent, avant d’oublier…]

* Je ferme les yeux pendant le concert de Do Make Say Think, lorsque les vagues de guitares, violons, batterie, alcool, fumée, chaleur, lumières me font tituber, tanguer, pour finalement me laisser ivre et épuisée.

* Je vois cet homme dont la bouche est nécessairement inhumaine, précéder puis accompagner le concert de Cocorosie. Quant à ce dernier, j’aimerais bien en parler mais ce sera pour un autre jour, donc sans doute jamais, parce que je ne sais pas transmettre ces sentiments là… Si j’analyse, je n’y suis plus, et après c’est déjà trop tard…

* Je regarde l’amant détruire mon appartement, “le lit est trop près du plafond” m’explique-t-il calmement, en envoyant des coups de couteau dans les poutres. Murs et plafonds se trouent comme s’ils n’étaient faits que de plastique et, avec une déception enfantine risible, je constate “en réalité rien n’est solide ici”. […]

* Un jeune homme, dans la station de bus d’une banlieue glauque, panique en voyant un policier au loin, et pose son bouquet de fleurs à côté de moi en me suppliant “s’il vous plaît madame, vous me sauvez la vie, vous dîtes qu’il est à vous le bouquet, s’il vous plaît, vous jurez de dire qu’il est à vous”. En partant, je le vois se diriger vers d’autres hommes, plus loin, qui ont tous un bouquet dans les mains, ce qui les rend étrangement suspects, mais tiens en fait je ne sais même pas à quelle station il me faut descendre, alors j’oublie l’armée de fleurs au bord du HLM.

* Un individu, plus âgé, hurle “laissez-moi sortir ! Je veux sortir !” alors que personne ne gêne l’accès à la sortie. Il traverse les portes automatiques comme si sa vie en dépendait, à la façon d’un James Bond s’élançant en rouler-bouler hors d’une voiture en feu… Je vérifie que la guerre n’a pas encore éclaté autour de moi, qu’aucun élément dangereux ne me menace… Non, je suis toujours entourée d’êtres au regard vide, tassés sur eux-mêmes, comme à chacun de mes trajets quotidiens… En dévisageant mes voisins, j’envie un peu la panique de ce passager, parce qu’il me paraît plus vivant que nous tous…

* Quand Monsieur Passager s’est demandé “mais où il va ?” en regardant le chauffeur, juste avant de remarquer “l’inquiétude des gens, tout le monde s’affole, et si le bus avait été détourné par Al-Quaïda”, j’étais apparemment la seule à être indifférente face à ce changement de direction. Parce que je pressentais que rien ne m’empêcherait d’arriver là où je n’avais pas envie d’aller, quel que soit le chemin utilisé… […]

* En décrochant mon téléphone, j’entends : “je vous appelle parce que j’ai trouvé ce numéro dans mon portable, c’était une voix de petite fille sur mon répondeur”. Il n’y a que moi ici et je ne connais pas votre numéro, monsieur. Je perçois son incrédulité. Ma réponse ne doit pas être convaincante car plus rien ne me surprend : récemment, trois personnes m’ont remémorée ce que je ne me rappelais pas avoir dit ou fait… “Tu bois trop Junko”. Certainement, mais quand même… Aucune petite fille n’est jamais venue chez moi et mon chat ne dispose pas des cordes vocales adéquates, alors… Est-ce que je suis folle et amnésique, ou est-ce que cet appartement est hanté ?

* Mes parents décrètent : “tu as changé d’ordinateur, tu n’as pas indiqué ton changement d’adresse, et tu as perdu le papier des impôts dans le déménagement, alors tu appelles le Centre des Impôts pour te renseigner sur la démarche à suivre.” Je m’exécute donc. La dame qui me répond n’est ni charmante ni déplaisante, simplement impitoyablement neutre. Je lui demande s’il est possible d’avoir une copie du papier. “Nous ne délivrons pas de copie”. Mais je ne dois pas être la seule à l’avoir perdu ? “En cas de perte nous délivrons des duplicatas”. Depuis, saisie d’un doute, j’ai vérifé le sens de ces mots : Copie = reproduction exacte d’un document ; Duplicata = double d’un document ; synonymes de ces mots = double, reproduction. Donc nous sommes bien d’accord : une copie et un duplicata sont deux choses très différentes ! Ensuite je lui demande ce que je dois faire, madame m’explique : “dans ce cas le plus simple est de faire une déclaration-papier et pas Internet”. Heureusement, au lieu de m’en tenir là, j’insiste : mais ce n’est pas trop tard pour la déclaration-papier ? Imperturbable : “oui c’est trop tard”. Autrement dit, c’est plus simple sauf que c’est impossible. Elle ajoute “on peut vous envoyer le duplicata à votre nouvelle adresse”. Méfiante, je vérifie : très bien, mais est-ce que je recevrai le document à temps pour faire la déclaration ? Et sa réponse arrive, magnifique : “non !”. La discussion sera longue et déroutante. Au bout du compte, j’arrive à lui faire dire qu’il faut que je vienne en personne si je veux avoir mon duplicata et envoyer ma déclaration dans les temps. Elle me précise qu’ils sont ouverts du lundi au vendredi jusqu’à 15 heures 30. Je raccroche en me disant qu’elle m’aura transmis au moins une information utile, et comme je ne travaille pas le vendredi après-midi, autant y aller ce jour là. Mais en cherchant l’adresse exacte de ce centre, je découvre que le service qui me concerne n’est ouvert que le jeudi après-midi. Sans cette vérification, j’aurais trouvé porte close.
Cette conversation m’ayant passablement énervée, et étant donné toutes les difficultés qu’elle annonce, je prends une grande décision : vider tous mes tiroirs pour vérifier que j’ai réellement perdu ce papier. Après avoir passé une heure à tout étaler par terre, je le retrouve, entre un tiquet de caisse d’il y a 5 ans, le bail d’un appartement que j’occupais il y a 7 ans, et autres archives inutiles. Parce qu’en fait le problème est le suivant : je ne jette rien donc je perds tout. Ceci dit, désormais, mes avis d’impôts seront soigneusement conservés, mis en vitrine s’il le faut, car je ne veux plus jamais avoir à téléphoner à ces gens là.

[J’aurais bien aimé trouver une chute, une conclusion… Mais que peut-on sérieusement conclure de tout ça ?]

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