Archives mensuelles : décembre 2004

Cours Lola cours

Je suis encerclée par l’ordinateur, le lit et le cendrier, asphyxiée par la bronchite asthmatiforme qui enserre mes poumons. Je réalise que je n’ai pas ouvert mes volets depuis au moins une semaine, parce que je sors de chez moi avant que le jour ne soit levé et je rentre lorsqu’il fait nuit, il n’y a aucune lumière qui puisse pénétrer ici. J’ouvre la fenêtre pour me libérer des nuages de fumée et tout un univers étranger m’envahit : les voix, le bruit des voitures, le froid, il y a de la vie là-bas. Je passe mon temps devant un ordinateur, en cours, pour travailler, pour mes recherches, tout le temps. Quand je n’y suis pas, c’est que je suis dans le métro, dans une salle devant une de ces hideuses feuilles roses ou vertes qu’ils appellent ” brouillon “, ou recroquevillée dans mon lit à compter nerveusement les heures restantes avant que le réveil ne se mette en route. Autrefois, si j’étais dans une salle d’examen, c’était pour réfléchir pendant 4 heures à un sujet du genre ” la valeur de l’idée de progrès “. Maintenant, il faut que je réponde, en une heure, à 25 questions techniques du style ” qu’est-ce qu’une page HTML statique ? Qu’est-ce qu’une page HTML dynamique ? Qu’est-ce que vous obtiendrez en cliquant sur l’URL suivante… ? Vous souhaitez connaître l’annonce du tournoi de tennis, écrivez-en l’équation ? ” etc. Je déteste me transformer en bases de données, et je sors agacée en pensant que finalement, de tout ce que j’ai pu apprendre, rien ne m’aura servi. Pourtant avant, je prenais vraiment plaisir à faire des partiels, passé le stress de la première demi-heure. J’aimais sentir la concentration qui tout doucement m’isolait complètement dans une bulle en ébullition, chercher des problématiques, organiser des idées, sentir la mise en place progressive du raisonnement, les idées et exemples qui tournent et dont je m’empare avant qu’ils ne s’échappent. J’aime écrire, même si j’ai toujours la sensation que les mots ne retranscrivent pas assez bien mes pensées, peu importe, si je pouvais j’écrirais des mots partout : exutoires dans mon journal intime, affectueux ou sincères dans mes lettres, retravaillés dans des poèmes, romancés dans des nouvelles… Mais je n’ai plus le temps ni la force, toute occupée que je suis à apprendre les définitions collant à des initiales : FTP, TELNET, ASCII, PPP, RTC, BDDR, etc. Et le plus drôle, c’est que j’ai toujours eu horreurs des initiales, c’est un peu comme lorsqu’il y a des x et des y, comme la géométrie dans l’espace aussi, il y a des choses comme ça que je ne me représente pas, alors mon cerveau s’arrête tout simplement de tourner. Je sens que le mécanisme grince et s’immobilise, il devient impossible de lui faire ingurgiter quoi que ce soit, car il ne tolère que les mots et imagés de préférence. J’avais un peu tendance à me prendre pour un ordinateur parfois, quand j’avais le sentiment qu’il manquait la disquette pour relancer le démarrage, quand je me trouvais tellement déconnectée que je m’attendais presque à entendre ” connexion impossible (721) ” dans ma tête, quand j’étais aussi immobile que la flèche de la souris sur un PC en plantage. Finalement non, il s’avère que je ne suis pas une machine.

J’ai envie de crier : dans une salle de concert étourdie par la violence des guitares, au dessus d’une falaise en Irlande quand le vent me transforme en épouvantail et que la mer embrasse les rochets. Je voudrais de l’espace, de l’oxygène, et énormément de couleurs, pas seulement du noir et du rouge, mais aussi du bleu, du vert, de l’orangé, du blanc et un tout petit peu de gris pour harmoniser l’ensemble. Il y a plein de peintures chaudes et vivifiantes à la fois, dés que je ferme les yeux. J’aimerais faire exploser mon compte en banque pour prendre un avion au hasard, ou partir en voiture façon ” Thelma et Louise ” sans carte ni boussole, braquer une banque, vivre une journée comme s’il n’y avait plus rien à perdre. Parce que là, coincée en alternance entre quatre murs, deux parois de métro, ou agglutinée avec les autres devant une machine qui fait un café dégueulasse, je me liquéfie tout doucement. Je sens mes muscles qui se crispent pendant que je suis assise sur les chaises des salles, il y a tout mon corps qui me supplie de m’échapper. Et des phrases tirées de chansons traversent ma tête, ” I want to disappear completely and never be found “, ” oh get me away from here I’m dying… ” ou parfois juste quelques mots ” run away, run away “. Alors je m’isole avec mon baladeur et je mets des chansons : nerveuses, de celles qui donnent envie de courir à perdre haleine ; vaporeuses pour se sentir ailleurs dans les distorsions de guitare ; tumultueuses comme dans un film de suspense quand la musique annonce qu’il va nécessairement se passer quelque chose là maintenant tout de suite qui va tout bouleverser et de toute façon tout le monde sait que le héros ne risque rien et n’en sortira que plus conquérant ; agressive pour libérer toute la fatigue accumulée sans avoir à chercher un bouc émissaire… Et je lis. Je n’ai jamais eu aussi peu le temps de lire alors que je n’ai plus lu autant depuis l’enfance. J’avale 5 romans à la fois, je change de style et d’histoire pour prolonger l’intrigue, toujours attristée quand j’arrive à la dernière ligne. Je déteste les obstacles qui m’empêchent de voir loin derrière. Je ne supporte pas les initiales, parce que ce sont des expressions toutes faites, déjà décidées, impossibles à modifier. Je n’aime pas le point final du roman qui signifie que l’histoire est terminée, enterrée, sans suite, alors je la prolonge allongée dans mon lit après avoir refermé et posé le livre, pour ne pas m’endormir sur quelque chose d’achevé. Et je tartine des lignes et des lignes sur ce blog, pourtant je n’ai pas l’habitude de faire des posts aussi longs. Mais c’est un peu pareil, c’est la respiration, le moment que je fais durer parce que je sais qu’ensuite, il faudra retourner dans la platitude grise et l’apprentissage binaire – vrai, faux, aucune autre alternative.

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des reines et des souhaits

Je n’ai jamais vu d’étoile filante. Pourtant, la première fois que j’ai entendu ce mot, c’était en regardant un épisode de Candy, alors on peut dire que j’attends ce moment depuis de longues années. Quand j’étais petite, je faisais un vœu lorsque je mangeais des fraises pour la première fois de la saison, ou quand je trouvais un cil sur ma joue. En primaire, mon vœu était toujours le même : ” j’aimerais être aussi intelligente, jolie et gentille que Viviane “. Viviane était avec moi du CP au CM1, c’était la chouchoute des profs et l’amie préférée de toute la classe. Une jolie chinoise, qui portait des robes colorées, gagnait tout le temps aux billes et ne s’essoufflait jamais en sautant à l’élastique. Elle avait un visage doux et toujours souriant, des cheveux noirs brillants, c’était agréable, reposant même, de la regarder. C’était la meilleure de la classe, mais elle n’en était pas spécialement fière. Elle rougissait timidement quand les profs la félicitaient, elle n’osait jamais parler lorsqu’ils l’interrogeaient et Mme Lebouc, l’institutrice, l’appelait ” la petite souris “. Viviane était adorable avec tout le monde, ceux qui lèvent le doigt sans arrêt en criant ” madame “, ceux qui dorment au fond contre le chauffage, les filles discrètes comme celles qui parlent fort… Quand la prof me disait ” encore dans la lune ! ” sur un ton agacé parce que je trouvais la fenêtre plus passionnante que le tableau noir, elle me faisait un sourire complice. Lorsque Viviane fêtait son anniversaire, son salon était noir de monde, alors que moi, je n’invitais toujours que quelques amis. Pour autant, je n’étais pas jalouse d’elle, c’était impossible d’en vouloir à quelqu’un d’aussi parfait, j’avais seulement envie de lui ressembler, et sûrement aussi d’être plus proche d’elle. Je n’osais pas, son éclat m’intimidait, la peur de paraître stupide ou inintéressante à côté d’elle. D’ailleurs, la ” petite souris ” parlait très peu, jamais pour ne rien dire.

5-9 ans, c’est l’âge idiot où les filles font des listes de leurs meilleures amies et de leurs ennemies. J’avais écrit une liste de ce genre dans un journal intime, et je l’avais montré à celle qui était en première position des meilleures amies. Alors, elle était allée raconter à une autre fille que son prénom à elle n’était pas dans mon classement. Il y avait eu une dispute idiote, et puis j’avais expliqué à Viviane, qui observait la scène : ” en même temps, ça ne change pas grand chose, dans ma tête elle vient juste après sur la liste “. Viviane m’avait regardé avec un air triste et puis elle m’avait dit : ” tu as de la chance, moi je n’ai aucune meilleure amie ” avant de préciser ” rien que des amis “. Sur le moment, j’avais pris ça pour de la fausse modestie, c’était inconcevable qu’elle dise vrai, pas une petite fille aussi extraordinaire… Mais Viviane était toujours sincère. Et puis après, j’avais réalisé que si elle avait des amis pour jouer à la poupée et à cache-cache, elle ne devait avoir personne à qui raconter des secrets en chuchotant juste assez fort pour que quelqu’un d’autre entende. A chaque anniversaire, elle devait se sentir toute seule dans sa foule d’admirateurs.

En fac, il y avait une fille de ma classe qui semblait parfaite, pas le même genre de perfection. Elle incarnait ” l’équilibre “. Elle était jolie dans son genre, le genre nature, sans maquillage ni extravagance, elle avait un peu l’air de sortir de ” La petite maison dans la prairie “, pas le type de fille auquel j’aurais voulu ressembler à l’époque. Elle était en couple avec un ami d’enfance, vivait chez sa grand-mère, travaillait 8 heures par jour après les cours et organisait parfaitement sa vie routinière. Elle n’avait jamais bu un verre d’alcool ou fumé une cigarette, ” par peur d’aimer ça “, faisait attention à manger de manière équilibrée, et surveillait le bon fonctionnement de son existence avec minutie. Elle me fascinait parce qu’elle était mon exact opposé, son comportement m’était étranger et incompréhensible. Je pensais qu’elle au moins, elle ne devait jamais déprimer en évoluant dans un univers aussi stable. Et puis un jour, je l’ai surprise, les yeux encore rougis de larmes, essayant d’avoir l’air bien. Quand je lui ai demandé si ça allait, elle a répondu : ” oui, ça m’arrive très souvent mais c’est rien “, et puis ” chaque fois que je pleure, on le voit au fait que je mets une couche de mascara sur mes cils, le reste du temps je ne me maquille pas du tout “. Alors je me suis aperçue qu’en réalité, elle pleurait énormément, s’enfermant presque tous les jours dans les toilettes pour cacher ses larmes, elle-même était certainement persuadée d’aller très bien.

Je n’ai pas été la petite fille qui brillait dans tous les domaines.. J’étais moyenne dans la plupart des matières, excellente en français uniquement parce que j’adorais les rédactions et les dictées. Ailleurs, je m’arrangeais pour m’en sortir juste histoire d’éviter les engueulades des parents. Je n’ai pas été la petite fille qui avait énormément d’amis. Sans être non plus celle qui est toujours toute seule dans la cour d’école, à qui personne ne parle, j’avais quelques personnes très proches de moi que j’avais choisi ou qui m’avaient choisie, les autres ne rentraient pas dans le cercle. Je n’ai été ni l’adolescente parfaite, ni celle qui provoque (ses profs comme ses parents). Mes haines adolescentes n’étaient déversées que dans mes cahiers. Si je passais pour étrange, c’était à cause de mon silence ou de mes choix vestimentaires. Je crois que pendant longtemps j’aurais adoré être la plus quelque chose, la plus brillante ou la plus rebelle, celle qui se distingue en tout cas. Mais en réalité, je n’étais que moyenne : en cours, en piano, en équitation, en danse, en beauté, en intelligence, etc., celle qui ne se sentait jamais à la hauteur de ceux qu’elle côtoyait. Celle qui préférait ne pas essayer d’être la meilleure, par peur de découvrir sa médiocrité. Dans l’album familial, il y a une photo de moi et d’une copine après avoir mangé le gâteau des rois, sur lequel je boude ostensiblement parce que c’est ma copine qui a droit à la couronne. J’ai fait remarquer à ma mère : ” elle se comprend ma réaction, j’étais toujours la reine, à chaque fois “. Elle m’a répondu : ” c’est normal, on plaçait toujours la fève dans ta part, exprès “. Alors même dans ce domaine, je n’ai jamais été reine en réalité. Maintenant, je m’aperçois que finalement surpasser les autres ça ne compte pas vraiment, l’important serait plutôt de se supporter soi-même, or les vraies reines, bizarrement, manquent énormément de confiance en elles. Etre toute seule au sommet quand il ne reste plus d’échelon à gravir, ce doit être plutôt triste. Je repense à tout ça après avoir lu cette phrase de Martin Page : ” Je me sens comme un individu normal, ce qui doit faire de moi quelqu’un de très singulier “.

elysian Fields - Queen

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