Archives mensuelles : mars 2004

tragi-comique

Je me souviens que, petite, mes crises de larmes débouchaient systématiquement sur des fou-rires. Le reste du temps, comme disait ma mère “arrête de faire ta capricieuse, la preuve que tu pleures pas c’est que t’as même pas de larmes”. Je faisais semblant pour attirer l’attention sur moi. Quand j’étais malheureuse, c’était nécessairement hystérique. Tout à l’heure, j’ai retrouvé cet état, les nerfs qui échappent à tout contrôle, l’oscillation entre les pleurs et le rire, à en avoir mal au ventre. C’est parti de presque rien, une conversation banale : “- t’as trouvé le livre que tu cherchais ? – ouais à la bibliothèque, mais on ne peut pas l’emprunter, faudra que je le photocopie. – Il est long à lire ? ça se fait de lire dans une bibliothèque aussi. – Je déteste les bibliothèques, j’entre juste pour emprunter des trucs, je suis incapable de me concentrer là-dedans. Il y a trop de silence, trop de gens… – C’est quand même bizarre pour quelqu’un qui veut être conservateur de bibliothèque… Je veux dire, tu vas quand même y passer toute ta vie.” C’est con de n’y avoir jamais pensé avant. Ce n’est pas con en fait, c’est franchement aberrant. C’est comme quelqu’un qui déciderait d’être hôtesse de l’air en ayant la phobie des avions. Et surtout, ça en dit tellement long sur le hasard de mon choix. Je joue à un jeux de société, j’ai tiré une carte au hasard et c’était ça, alors tiens, je vais être conservateur. Ah bon, il faut justifier son choix ? Euh, c’est bien parce que c’est valorisant et que le salaire est important, comme diraient mes parents. Et ce que t’en dis toi, cocotte ? Rien, en réalité, j’en pense absolument rien. En vérité, je suis totalement creuse. De l’extérieur, ils peuvent croire que la larme dans mon oeil est une étincelle d’intelligence, et non pas un zeste de lucidité quant à ma propre connerie. Ils me disent des trucs du genre “t’es la seule vraie intellectuelle que je connaisse”. Quand je rendais des disserts en philo, parfois je savais qu’elles étaient brillantes, d’autres fois j’avais parfaitement conscience que c’était merdique. Pourtant, j’avais toujours de bonnes notes, car en haut de la dissert merdique, on lisait systématiquement “style très agréable”, le correcteur s’abstenant de donner des informations sur le contenu. Logique, puisqu’il n’y avait rien dans tous ces mots. J’avais seulement réussi à embobiner le lecteur. C’est pratique dans une scolarité, même si on s’attire les remarques jalouses du style “c’est pas juste t’as pas travaillé alors que moi si et j’ai une moins bonne note que toi”. Il vient un moment où il n’y a plus personne à épater, où ce qui compte c’est ses propres choix. Je peux tirailler mon nombril tant que je veux, aucun désir n’apparaît jamais, il manque une connexion. Il y a cette fille que je connais vaguement, qui me propose un échange d’appart l’an prochain, elle ici et moi à Dublin. Il y a ces amis qui sont en train d’investir un squatt et qui aimeraient que je fuis la-bas, en vivant de traffics de drogues. Je réponds que ce n’est pas pour moi ce genre de plan, non tu vois, il me faut une certaine sureté… Dans le fond je m’en fous, il y a longtemps que mon éthique ne me sert plus de bandoulière, je suis mal placée pour dire que j’ai peur de prendre des risques. Je sais que je n’ai jamais sérieusement envisagé d’être conservateur non plus. Mon objectif était le diplôme, pas le métier, mais c’est ridicule, l’un ne peut aller sans l’autre pour toute personne normalement constituée. Comme j’ai des références extrêmement intellectuelles, je pense à cet épisode de Buffy, où elle disait qu’elle se savait imparfaite parce qu’elle n’était pas encore suffisamment cuite, “quand je serais devenu un beau gâteau appétissant…” (ou quelque chose comme ça). J’ai peut-être eu l’espoir qu’il y a quelque chose en puissance très bien caché, qui pourrait finir par remplir le creux. Finalement, je suis une pâte trompeuse. Elle a l’air homogène, partie pour monter et gonfler, mais à la cuisson, elle devient gluante et s’applatit au fond du moule en collant aux parois. Je m’accroche à tout, je n’adhère à rien.

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mauvaise actrice

Je supporte d’être caissière, lorsque je joue à l’être. Je prends un ton de voix enjoué, je ne dis plus seulement bonjour et merci, mais “bonjour madame / monsieur” – “merci beaucoup” – “votre monnaie et votre ticket” -”je vous souhaite une très bonne journée”. Je vais jusqu’à faire la conversation avec la mémé qui en meurt d’envie (ça se lit dans son regard), “il fait froid aujourd’hui, mais y paraît que ça va se radoucir” ; “ah bon, vous allez faire un gratin de légumes ? Et quelle est votre recette ? Ma grand-mère ne les fait pas tout à fait comme ça, elle n’utilise pas de crème fraiche et…”. Je dis “bien sûr, donnez-moi vos centimes, ça vous débarrassera”, même lorsque je pense “tu me refiles toute ta monnaie 30 secondes avant la fermeture, génial, je vais passer 1 demi-heure à compter les pièces au lieu de fermer ma caisse”. En fait, ce qui est bizarre, c’est que j’utilise une image de la caissière, quelque chose qui vient de je ne sais où dans ma tête. C’est un peu comme si je devais vendre du poisson sur un marché et que, les mains sur les hanches, je me mettais à crier “il est frais mon poisson…”, uniquement parce que je me représente la poissonière comme une bonne femme sympathiquement vulgaire qui hurle sur les marchés. Bref, quand je joue mon petit rôle social (qui n’est finalement qu’un énorme cliché), le temps passe plus rapidement, et je ne fais jamais la moindre erreur, étant donné que mon interprétation m’oblige à être concentrée. Malheureusement, je suis incapable d’être comédienne plus de quatre heure. En général, c’est au bout de 3 heures 30 que je commence à me lasser. Petit à petit, mon sourire laisse la place à une profonde expression d’ennui (que je combats régulièrement pourtant), mes gestes sont plus lents, je pars dans des rêveries décousues et je me vois dans l’obligation de faire répéter les phrases des clients trop bavards. Quand je suis dans le magasin depuis 9 heures, je n’arrive plus à dissimuler ma volonté de quitter cet endroit le plus rapidement possible. Toi, la cliente qui m’a dit “et merci pour le sourire” en me jetant un regard noir, tu n’imagines pas à quel point tu as pu me blesser. J’aimerais tellement être chaleureuse de la première à la dernière minute de travail… Que je sois désagréable ou non ne changera rien, mon temps de présence sera le même, donc autant exercer ce métier le mieux possible, c’est ce que je me dis chaque matin. Mais je crois qu’il y a comme une réaction de survie de la part de ma conscience, un moment où il faut décrocher pour éviter de devenir folle. Je dois quitter la planète Monop pour ne plus faire attention aux remarques racistes, machistes, ou simplement stupides ( par exemple, si j’avais été plus déconnectée, je n’aurais pas entendu le con qui m’a dit : “je suis content que les espagnols soient dans la merde, ils l’ont bien mérités, autant que les américains qui ont crevés le 11 septembre”), ne plus répéter mécaniquement, pour la centième fois, en même temps que mademoiselle Agnès dans la radio “mesdames il vous faut un trench coat, une vie sans trench n’est pas une vie”, ne plus accorder d’attention à ce bruit perpétuel… bref, se légumifier jusqu’à en oublier de sourire. D’ailleurs madame, tu ne m’avais pas souri, car même en plein coma, je réponds aux sourires des gens. Quand une madame dans ton genre me fait ce style de remarque, d’autres me disent “bon courage” ou me proposent des bonbons, et celles-là, bizarrement, elles me redonnent envie de faire un dernier effort.

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